Informations sociales
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I.S.B.N.sans
148 pages

p. 6 à 15
doi: en cours

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Partie 1 : Questions de définitions et de problématique

n° 134 2006/6

2006 Informations sociales Partie 1 : Questions de définitions et de problématique

Générations : la drôle de guerre

La querelle moderne des jeunes et des vieux

Bernard Préel Directeur adjoint du BIPE, il est l’auteur notamment du Choc des générations (2000) et de Générations mutantes (2005), tous deux publiés aux éditions de La Découverte.
Le terme génération s’entend au sens horizontal (histoire des cohortes) et vertical (les lignages). Le choc traditionnel des générations s’articulait autour de querelles des Anciens et des Modernes, où des conceptions liées à l’indivision et à l’expé-rience s’affrontaient. Aujourd’hui, vieux et jeunes s’évaluent. Ces derniers, pour quatre raisons majeures, ne peuvent suivre le chemin tracé par leurs aînés.
Malgré les apparences (grande liberté de parole, soutien, proximité), le choc des générations est présent. Comment opère-t-il ? La rapidité des changements et le doute qui saisit leurs aînés à propos de la transmission obligent les jeunes à trouver leur propre voie. Pour s’insérer dans la société différemment de leurs parents, un chemin est à inventer. Peut-être une chance ?
Afin de comprendre les relations entre générations, il faut s’entendre au préalable sur ce que sont les générations. Le mot “génération” contient une telle charge affective qu’il risque de perdre de son objectivité, de se faire submerger par l’émotion. C’est aussi son charme. Il me fait penser à ce propos de Peter Brook, cet homme de la mise en scène : “Sans la proximité, on ne peut émouvoir ; sans la distance, on ne peut étonner.” Pour mettre en scène les générations, il faut se préoccuper de leur histoire et de leur généalogie, de la solidarité de génération et de la solidarité entre générations, de l’horizontal et du vertical. Exactement comme s’y prend une thérapeute comme Anne Ancelin-Schützenberger [1]lorsqu’elle construit une sorte d’arbre généalogique (un “génosociogramme”) en tissant d’abord le fil des événements ponctuant le cycle de vie de son patient avec le fil des faits historiques mémorables avant d’en introduire un troisième, celui du lignage.
 
L’horizontal et le vertical
 
 
> Horizontalement donc, on s’intéressera au cheminement, à l’histoire des membres des cohortes, comme les appellent les démographes. Pour que ces dernières accèdent au statut de génération, il faudra que leurs membres ressentent une identité de destin, se perçoivent ou soient perçus marqués par l’histoire, et manifestent une solidarité de génération. Autant dire que toutes les cohortes ne sont pas des “générations”.
Il n’y a probablement pas de génération en Suisse ; les peuples heureux n’ont pas d’histoire. À l’inverse, les poilus de Verdun n’oublièrent jamais l’épreuve du feu. Tout au long de l’entre-deux-guerres, les anciens combattants pesèrent lourd dans la vie publique. Les autres ne cessèrent de répéter : “Ils ont des droits sur nous.” Rédigeant son dernier livre, Le monde d’hier, S. Zweig [2] consacra tout le premier chapitre à réfléchir au problème des générations. J’en ai retiré quatre idées. La première s’inscrit dans l’histoire de ses parents et de ses grands-parents qui, au regard des folles années qui furent les siennes, s’était déroulée identique à elle-même, du berceau à la tombe. Deuxième idée : des plus humbles aux plus riches, tous les membres de ces générations furent précipités dans le même scénario tragique. Troisième idée : l’expérience de ce bouleversement était incommunicable aux générations suivantes. Il n’y a que le silence pour traduire l’horreur (les historiens ne qualifièrent-ils pas la Grande Guerre d’“incompréhensible” ?). Enfin, quatrième idée : S. Zweig confie que, contre toute raison, la flamme de l’espérance de sa jeunesse heureuse continua à l’habiter, certes vacillante (il finit par se suicider l’année suivante, en 1942), “car ce qu’un homme durant son enfance a pris dans son sang ne saurait plus en être éliminé”.
La solidarité qui scelle une génération tient au fait que ses membres auront joué dans le même film, auront vécu au même âge les mêmes événements, auront partagé le même stade de leur cycle de vie et le même cycle d’époque. Et puisque ces deux cycles enchaînent périodes critiques et périodes latentes, une attention spéciale devrait être portée sur les temps où une génération traverse, à un moment de haute sensibilité, une histoire chahutée, marquante.
> Verticalement ensuite, on positionnera les générations les unes par rapport aux autres le long des lignages (on dénombre déjà plus de deux millions de bisaïeux à la tête de lignages de quatre générations). Cette approche des ascendants et des descendants privilégie traditionnellement les liens de parenté par le sang et par alliance, la famille donc, mais il n’y a pas de raison de s’en tenir là. La société moderne n’accorde pas autant d’importance aux relations de parenté que les sociétés premières. Elle a même largement intimé l’ordre à la famille, comme d’ailleurs à la religion, de se replier sur l’intimité. Ceci se perçoit bien quand on analyse les modes de redistribution, la façon dont on redistribue les cartes au gré du renouvellement des générations : la Sécurité sociale l’emporte sur la sécurité familiale, et plus encore dans les pays du Nord, plus soucieux d’égalitarisme. L’une anime un circuit allant principalement des jeunes vers les vieux au travers de la couverture des risques santé et retraite ; l’autre anime un circuit allant surtout dans un sens opposé des vieux vers les jeunes, avec des donations entre vifs désormais plus importantes que les successions. Ce qu’on découvre sur le plan vertical des relations entre générations, c’est tout un ensemble d’iné-galités. Les fils regardent leurs pères du haut de leurs cinq centimètres de plus, de leurs trois années de formation initiale supplémentaires et de leur… insolente jeunesse. Les pères disposent du magot patrimonial, de revenus par tête supérieurs d’au moins 30 %, de l’emploi (plus ou moins décidés à céder la place), et de ce qui reste de l’autorité paternelle. Ces générations sont différentes les unes des autres parce qu’elles ne sont pas au même stade de leur cycle de vie, ont vu leur histoire se développer selon des scénarios originaux et occupent des positions de pouvoir différentes dans leurs métiers comme en politique. Toutes ces différences font qu’on a vite tendance à percevoir les relations entre générations sous l’angle des conflits larvés ou ouverts, sinon des guerres plus ou moins froides, dans un climat de sous-entendus et de malentendus. Avant de rebondir dans la dénonciation des crimes commis hier par leurs pères, la révolte de la jeunesse occidentale initiée par les pionniers du rock et de la Nouvelle Vague fut vite interprétée comme une contre-culture, une fracture, “le fossé des générations”, dira M. Mead. Je préfère m’en tenir à l’idée que la cohabitation suscite un choc à l’arrimage de toute nouvelle génération, quand elle se produit lors d’une époque “mutante”.
S’il est bien vrai que les sensibilités se forgent au temps des premières amours, se cristallisent et s’apprêtent à durer, une société se doit de relever un premier défi : faire coexister des générations dissemblables, chacune ayant sa “marque”, celle de l’histoire de ses jeunes années. Comme le souligne San Antonio : “Nous sommes tous les enfants de notre enfance.”
On pressent que l’ampleur des mouvements historiques rendra la cohabitation de plus en plus difficile. Mais il existe un second défi propre à nos sociétés de mortels : il faut sans cesse s’entendre sur ce que l’on veut transmettre et sur qui doit se charger de cette tâche de “programmation” des petits nouveaux, d’instruction de leur “code culturel” ; mission malaisée à remplir quand tout semble se précariser, durer fort peu de temps, à l’exception de la vie qui s’allonge à une vitesse inattendue. Ce double défi renvoie donc aux conséquences de ce qu’on appelle couramment “l’accélération du changement”, qui ébranle en profondeur l’équilibre d’individus aspirant à un tempo plus lent, à une pause, à laisser s’exprimer la force de l’habitude : tout le monde n’est pas Picasso ! C’est cette discordance entre l’évolution de la société qui se renouvelle en permanence, qui ne vieillit pas, contrairement aux apparences, et le destin fragile et bref des individus qui est à la base de l’anxiété se répandant dans notre monde débridé, dans lequel il n’est plus de vérité établie le temps d’une vie.
Toute société cherche à se reproduire selon différents niveaux : celui de l’économie, qui commence par les vivres, l’obligation alimentaire ; celui de la population, et donc de la fécondité et des règles du mariage ; celui de la culture, des valeurs et des normes. Chacun à sa manière. C’est avant tout la transmission d’un capital de connaissances qui est en jeu dans une économie où le patrimoine est la connaissance elle-même – jusque-là intellectuelle, à moins qu’un jour le corps humain ne soit chargé de données informatiques sous forme de puces électroniques.
Pour schématiser, on peut opposer les Anciens et les Modernes dont on sait qu’ils se querellent et proposer une opposition autre entre les vieux et les jeunes.
 
Les Anciens et les Modernes
 
 
Soucieuses avant tout de ne rien changer, d’enrayer la croissance des richesses aussi bien que la formation des pouvoirs, les sociétés premières dont s’occupent les anthropologues, celles qualifiées de “froides” par C. Lévi-Strauss, veilleront lors de la courte phase de l’initiation à ce que toute innovation soit proscrite. Cette instruction civique sera placée sous le contrôle des aînés mâles, chargés de “cuire” les jeunes livrés “crus” par les femmes. Les sociétés “premières” paraissent obsédées par les risques d’une non-transmission de leurs valeurs à la génération suivante. Il leur importe que le passage de témoin se fasse dans de bonnes conditions. Elles sont du côté du maintien de l’ordre. Pas de n’importe quel ordre : celui de la tradition. Pas de n’importe quelle tradition : celle des ancêtres. Quand on interroge l’un de ses membres sur les raisons de son comportement, il répondra le plus souvent : “On a toujours fait ainsi” ; “C’est comme ça que les ancêtres faisaient.” Il s’agit donc de s’assurer autant que faire se peut qu’on transmettra bien le code culturel dans son intégralité, sans en modifier le moindre iota. Toute la vérité et rien que la vérité : c’est juré !
Dans le cadre de ces sociétés, le premier principe à affirmer est que tout a été dit aux origines, une fois pour toutes, et donc que toute nouveauté aurait quelque chose de blasphématoire et plus encore de suicidaire, puisqu’elle ne pourrait que dégrader le code. On est aux antipodes des sociétés modernes qui valorisent la nouveauté, portent au pinacle l’originalité et sacralisent le progrès.
Le deuxième principe à respecter consiste à suivre la voie hiérarchique descendante allant des vieux vers les jeunes et, plus généralement, des invisibles, des dieux, des morts ou des ancêtres vers les vivants : anciens ou aînés, et finalement vers les jeunes. On est là aussi très loin des sociétés modernes qui, célébrant le “jeunisme”, en viennent à imaginer que les vieux doivent se mettre à l’école des jeunes.
Le troisième principe concerne les conditions de la transmission, du passage de témoin ou, plus encore, de l’instruction qui s’opère au travers de l’initiation. Rite de passage souvent brutal, marqué du sceau du sacré, du secret tout autant qu’on ne saurait enfreindre sans provoquer de catastrophes. Le défi est particulièrement dur à relever dans des sociétés orales qui ne disposent pas d’une mise en mémoire indépendante des mortels. On est là encore bien loin des sociétés modernes qui tendent à substituer l’éducation à l’instruction : la première apprend la maïeutique, l’art de sortir la vérité de soi ; la seconde est la marque, l’empreinte laissée par le maître. C’est tout le processus de la mise au monde, de la formation au sens large dont la société s’est emparée de nouveau avec l’époque moderne, confinant les parents dans une préoccupation affective. Un doute s’insinue sur la capacité des aînés à transmettre un savoir pertinent aux jeunes. D’où le débat classique opposant les instructeurs aux éducateurs, ces derniers jugeant préférable d’apprendre à apprendre plutôt que d’apprendre tout court. Et ces sociétés se constituent des mémoires quasi illimitées.
Deux mots clés ressortent de ce bref aperçu des Anciens et des Modernes : indivision et expérience.
Indivision, d’abord. Les sociétés premières s’imaginent vivant comme un tout, unanimement, dans un état d’indivision, alors que le droit des Modernes spécifie bien que nul n’est censé demeurer dans l’indivision. Elles pourchassent en leur sein les germes du pouvoir politique, ne reconnaissant d’autre pouvoir que celui des hommes du sacré et d’autres divisions que celles de l’âge et du sexe. Elles font bloc et traquent l’insubordination de membres tentés par la dissidence ; ces comportements déviants qui menacent l’unanimité du groupe sont éradiqués sans ménagement : les contestataires n’ont pas d’autre choix que de se soumettre ou de se démettre en prenant le chemin de l’exil, bannis, sachant que cette mort sociale est une véritable condamnation à mort pour des hommes incapables de se tenir debout seuls. Dans les sociétés modernes, au contraire, l’indivision se situe, si j’ose dire, au niveau de l’individu, de l’atome social – jusqu’au jour où sa fission le divisera d’avec lui-même. C’est la voix d’Antigone qui se fait entendre dans la société des individus dont la valeur centrale est l’autonomie, le “gouvernement par soi”.
Expérience, ensuite. Ce sont deux conceptions de l’expérience qui semblent s’affronter. Les Anciens font valoir l’expérience que leur confère une longue vie déjà derrière eux ; ils sont expérimentés, pleins d’usage et de raison, sages, trop sages sans doute, un brin désabusés, revenus de presque tout, tentés par le “à quoi bon ?”, adeptes du très français “plus ça change, plus c’est la même chose”. Mais surtout prévaut l’expérience accumulée par les Anciens depuis la nuit des temps. Les Modernes ne jurent eux aussi que par elle, mais ce n’est pas la même : ils entendent faire leurs expériences pour se faire leur opinion, se construire leurs valeurs, sans tenir compte de leurs prédécesseurs rangés dans les oubliettes des “has been”.
On pousse à l’expérimentation, à la culture de sa différence, bref à la liberté. Car une fois encore, ce que les sociétés modernes transmettent, ce n’est pas tant un savoir qu’une façon d’être et d’être soi. Un héritage sans autre contenu que l’autorisation de se frayer librement son chemin : my way. Au fond, on ne s’étonnera pas que, dans les enquêtes sur les valeurs, les Européens nous disent vouloir transmettre en priorité à leurs enfants la tolérance et l’autonomie, et placent aux deux dernières places la religion et la politique. Elles semblent ainsi tirer la leçon de leur histoire tragique, celle d’un xxe siècle durant lequel la fine couche de culture dont ils étaient si fiers n’a pas résisté à la poussée des dictatures barbares : préférer la cacophonie des individus au conformisme disciplinaire qui fait marcher au pas de l’oie…
 
Vieux et jeunes
 
 
Le cycle de la vie ne s’arrête pas de tourner. Le simple jeu du renouvellement des générations fait qu’on ne peut baisser la garde. On n’en a jamais fini avec la transmission du code culturel. Il faut le reprogrammer en permanence. Mais surtout, il faut programmer les nouveaux arrivants. C’est affaire de patience et donc de réussite. Pas sûr que les bleus adhèrent aux valeurs qu’on s’évertue à leur inculquer. Leurs pères auront beau leur dire que leur expérience leur a appris à ne pas retomber dans les mêmes errements, ils voudront le vérifier par eux-mêmes. Ils auront l’insolence de n’accepter l’héritage que sous bénéfice d’inventaire. La rupture sera consommée avec le désir de fonder une contre-culture qui ne tardera pas à devenir, avec le temps, la culture de référence. L’histoire est toujours “à suivre”, ouverte sur l’inconnu et le surprenant : “Le progrès est loin d’avoir toujours suivi une ligne droite ; l’histoire a connu des générations ayant, par un mouvement rétrograde, renoncé aux conquêtes des générations antérieures”, comme l’énonce S. Freud.
Quelles sont les raisons qui conduisent les jeunes générations à ne pas suivre le chemin tracé par leurs prédécesseurs ?
> La rapidité des changements est telle que les vingt-cinq à trente-cinq années séparant parents et enfants creusent un fossé entre eux. Ils vivent sur des planètes différentes. Les parents ne sont plus dans le coup : ils sont obso-lètes. Les jeunes n’ont rien à apprendre d’eux ; les fils ne prennent plus guère la suite de leurs pères, et si jamais ils le font, ils auront une pratique bien différente de celle de leurs géniteurs. L’influence des aînés est rejetée au profit de ses propres expériences faites avec ses comparses : les pairs remplacent les pères. Aussi les nouvelles générations n’auront plus de raison de se rebeller puisqu’elles se seront forgées elles-mêmes leurs valeurs. Et ce d’autant plus que leurs parents auront eu la prudence de ne leur transmettre que le principe d’autodétermination et non pas un contenu dont ils savaient qu’il serait bien précaire. Le grand écart ne cesse de se creuser. Les vieux sont de plus en plus débranchés, vivent dans leurs souvenirs et lisent des livres d’histoire ; les jeunes sont impatients de grandir, s’impatientent et plongent dans la science-fiction ! Ils ont retenu le discours des experts leur annonçant qu’ils devaient se préparer à faire trois métiers différents au cours de leur vie professionnelle – c’est le tempo qui change, finissant par briser les engagements à vie (travail, mariage…). S’imposent alors des séquences de vie, et ce qui ne tient même plus la distance d’une vie, comment imaginer le transmettre à la génération suivante ? Comment imaginer que l’on fera toute sa carrière, une bonne quarantaine d’années, dans la même entreprise ? Comment imaginer que l’on demeurera fidèle à son compagnon de route, alors que l’espérance de vie ne devrait pas rendre exceptionnelle la célébration des noces de chêne (quatre-vingts ans de vie commune) ?
> La volonté de suivre son propre chemin et de se faire sa religion, notamment au milieu de ses pairs ; les jeunes ayant l’orgueil de croire qu’ils peuvent tout inventer autrement. “Les fils répètent les crimes de leurs pères précisément parce qu’ils se croient moralement supérieurs”, dit René Girard. Les nouvelles générations corrigeront quelque peu le tir pour éviter l’implosion et feront d’“ensemble” et de “concrètement” leurs mots de référence.
> Le doute qui s’empare des parents se jugeant inaptes à transmettre quoi que ce soit. Ce fut particulièrement le cas de la génération krach, qui a eu 20 ans au milieu des années trente. Les enfants de Verdun ont connu la débâcle de juin 1940, Le chagrin et la pitié, la collaboration et la résistance dans la France de Vichy [3]. Ils ont obéi à leurs parents et plus tard à leurs enfants ; timides, ils ne veulent surtout pas être à charge, continuent à épargner et souscrivent des conventions obsè-ques pour payer le dernier service qui leur sera rendu !
> Une opposition parfois frontale entre parents et enfants : formés dans des contextes fort différents, ils ont connu des scénarios opposés. Il est question de responsabilité dans des guerres, ce moyen cynique qu’utilisent les vieux pour envoyer prématurément les jeunes au “casse-pipe”, et de la gestion du chômage des jeunes. Pour Platon, l’excès de liberté précipite la démocratie dans les bras des tyrans “car alors le père s’accoutume à redouter ses enfants ; le maître craint ses disciples et les flatte ; les vieillards imitent la jeunesse de peur de passer pour ennuyeux et despotiques”.
 
Après “jeunisme”, le “vieillisme”
 
 
Au cours de sa vie, au milieu peut-être, à cet âge critique où l’on ressent comme Jean Baudrillard que ça ne sera plus jamais la première fois, on occupe la position de la “génération-pivot”, où tout se met effectivement à pivoter ; révolution “renversante”. Se sentir l’enfant de ses enfants et le parent de ses parents, un monde à l’envers. Roland Barthes évoquait ainsi sa mère : “À la fin de sa vie, ma mère était devenue très faible ; elle était devenue ma petite fille ; elle si forte qui était ma loi intérieure, je la vivais pour finir comme mon enfant.” Si être jeune, c’est vouloir vieillir et être vieux, c’est vouloir rajeunir, il doit bien y avoir un temps de bascule où Sisyphe atteint un état d’équilibre, instable naturellement. Finalement, on en revient toujours au même proverbe : “Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait”… L’ignorance des uns imputée à leur trop jeune âge n’a d’égale que l’impuissance des autres imputée à leur trop vieil âge. D’où deux scénarios : celui où les jeunes sauraient et prendraient le pouvoir ou celui où les vieux pourraient et légitimeraient leur pouvoir. Du “jeunisme” au “vieillisme” : les seniors de la génération soixante-huit chercheraient à garder la main, vantant la sagesse du soir. Ils ne se montreraient pas aussi discrets que les vieux Inuits disparaissant pour laisser la place aux jeunes. Sachant qu’ils vont devenir une charge trop lourde pour une société à l’équilibre fragile, ils partent dans la nuit mourir au loin, s’éclipsent sans faire de bruit. â– 
 
NOTES
 
[1]Anne Ancelin-Schützenberger, Aïe mes aïeux !, Paris, Desclée de Bouwer (17e éd.), 2004.
[2]Le monde d’hier, souvenir d’un Européen, Stephan Zweig (1944), Le Livre de Poche, 1996.
[3]Documentaire de Marcel Ophüls, 1969.
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Le monde d’hier, souvenir d’un Européen, Stephan Zweig (194...
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[3]
Documentaire de Marcel Ophüls, 1969. Suite de la note...