Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 63 à 65
doi: en cours

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Partie 2 : Comment gérer les rapports entre générations – ... en contrepoint

n° 134 2006/6

2006 Informations sociales Partie 2 : Comment gérer les rapports entre générations – ... en contrepoint

Âge tendre et tête de bois : les années soixante

Alain Vulbeau
A.-M. Sohn fait revivre les années soixante à partir de deux séries d’archives : les questionnaires remplis dans le cadre de l’enquête du ministère de la Jeunesse, en 1966, et des lettres envoyées à Ménie Grégoire, alors célèbre présentatrice de RTL. Le regroupement de ces deux sources de documents, les uns centrés sur la politique de la jeunesse, les autres affichant des préoccupations intimes, permet d’articuler une histoire des mentalités et une histoire des sensibilités.
Rappelons que le titre de l’ouvrage s’inspire d’un titre-phare de l’époque composé par Gilbert Bécaud. La chanson devint, à partir de 1961, le titre d’une des très rares émissions de l’ORTF consacrées aux musiques adolescentes, puis celui du magazine Âge tendre, repris à partir de 1964 par Daniel Filipacchi pour devenir Mademoiselle âge tendre, sÅ“ur cadette du magazine Salut les copains, atteignant un tirage mensuel de 500 000 exemplaires.
C’est bien par cette culture jeune, essentiellement musicale, que l’on peut comprendre une période où une génération se définit par des caractéristiques radicalement différentes de celles de la génération précédente. Bien entendu, des conditions sociales modèlent cette génération avec, en tout premier lieu, l’explosion scolaire qui fait des jeunes, des collégiens, des lycéens, puis des étudiants. Ce public à part affiche progressivement des “signes extérieurs de jeunesse”, identifiés par trois grandes thématiques. D’abord, on note le goût matérialiste pour “les choses” [1]figurant au grand catalogue de la consommation, avec ces objets indispensables que sont le transistor, l’électrophone Teppaz, le scooter et le jean. Puis, plus généralement, il faut ajouter la “culture jeune” qui se manifeste par la musique, les idoles et tous les produits dérivés. Enfin, au plan relationnel, émerge la sociabilité entre jeunes qui se construit à partir du temps libéré hors de l’école et de la famille.
Ce “temps des copains”, titre d’un célèbre feuilleton télévisé de la période, est dédié à la vie en bande. Les jeunes fuient les lieux institués pour eux et veulent d’abord vivre entre eux, au bal, au cinéma, ou encore au café où il n’y a rien à faire, si ce n’est discuter sans fin.
Le grand support de cette sociabilité est le corps. Les jeunes exposent leur corps à travers des vêtements typiques de leur génération. Les dépenses d’habillement augmentent de 130 % entre 1953 et 1963. Et ce corps fait l’objet d’une attention inédite par rapport aux générations précédentes, surtout pour les filles : maquillage et coiffure deviennent des dépenses incontournables. Pour tous les jeunes, un ennemi commun se matérialise à cette période : le bouton. L’acné, combattu notamment par la crème Clearasil, devient un phénomène d’époque. De nombreux témoignages montrent que ces soucis cutanés ne sont pas seulement de l’ordre de la disgrâce physique mais conduisent parfois au déséquilibre, voire à l’isolement psychique. Car les sociabilités amoureuses sont au cÅ“ur des relations de générations : on ne dit plus “fréquenter”, comme avant, mais on emploie le terme de “flirt”, qui devient une activité majeure liée au plaisir et à l’affirmation de soi.
Au total, entre les jeunes et leurs parents, on a beaucoup parlé de conflit, de fossé des générations, voire de ghetto de la jeunesse. Si certains témoignages vont dans ce sens, d’autres montrent que la question centrale est souvent la difficulté à communiquer et les malentendus qui en découlent. Il est vraisemblable que si, dans cette période, une certaine forme de jeunesse s’est révélée, c’est aussi parce qu’une génération de parents a cherché à élever ses enfants avec des valeurs nouvelles, faisant la part belle à la subjectivité et à la liberté. Le fossé des générations est peut-être ailleurs, entre les grands-parents et les parents de cette génération des années soixante.
 
NOTES
 
[1]Le roman de Georges Perec qui porte ce titre est couronné du prix Renaudot en 1966.Anne-Marie Sohn, Âge tendre et tête de bois : histoire des jeunes des années 1960, Paris, Hachette, 2001.
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