2006
Informations sociales
Partie 2 : Comment gérer les rapports entre générations
Vivre ses différents âges
Temps psychique et temps biologique
Entretien avec
Patrick Ben Soussan
PédopsychiatrePropos recueillis par
Lise Mingasson
La temporalité psychique n’est pas la même que la temporalité biologique. Au plan psychique, la chronologie de l’âge est bousculée par la mémoire et par l’oubli, qui se compose avec le caractère immortel de l’inconscient. Au fur et à mesure de l’avancée en âge, le sujet cumule non seulement des parcelles de vie antérieures mais aussi des “morceaux d’autres”, filiations diverses réelles ou imaginaires. À chaque passage lié à l’âge, c’est une mise en question et une réactivation des âges précédents.
Tout au long de notre vie nous traversons les âges, de l’aube au crépuscule. Pourtant, si le corps accuse le vieillissement, le psychisme, lui, obéit à d’autres règles. Des superpositions, des retours en arrière, des projections vers le futur nous habitent simultanément. Des déca-lages susceptibles de produire un certain trouble. Voyage à travers les âges intérieurs.
Pédopsychiatre de formation, Patrick Ben Soussan travaille à Marseille dans un centre de lutte contre le cancer, une structure de soins pour adultes accueillant des malades de plus de 15 ans et trois mois. Auparavant, à Bordeaux, il avait essentiellement suivi des petits patients dès la maternité, en service de néonatologie, de pédiatrie, en CAMSP (Centre d’action médico-sociale précoce), tout en maintenant une activité de pédopsychiatre avec des prises en charge d’enfants tout-venant ou plus gravement perturbés.
Cette pratique lui a rendu familière la question des âges, des passages et des étapes de la vie, depuis la naissance, où le sujet est d’emblée porteur d’une histoire fami-liale, à la vieillesse, qui le confronte à l’“impouvoir” quant à l’organisation de sa vie. Ce qui n’était que promesse, marche, évolution, avenir se rétrécit jusqu’à s’immobiliser. “Plus le corps est empêché, dit Patrick Ben Soussan, moins le monde vous appartient…”
Informations sociales - La succession des âges, de la naissance à la mort, est souvent représentée comme une trajectoire. Or il existe différents temps, pas tous superposables. Selon vous, comment s’articulent le temps social, le temps biologique et le temps psychique ?
Patrick Ben Soussan - En effet, si au plan social, ces âges correspondent à des statuts encadrés par le droit et par les institutions (par ordre d’arrivée en scène : crèche, école, travail, retraite, institutions de soins, et sans retour en arrière possible), nous savons qu’au plan psychique il n’en est rien. “Il est resté enfant”, dira-t-on de l’un, ou encore de l’autre qu’il est “un véritable adolescent” ou “vieux avant l’âge”. Les crises qui accompagnent le parcours de vie scandent les remaniements auxquels nous sommes confrontés. Parfois, les épreuves font sauter des étapes, bousculant une nouvelle fois la question des âges.
Le modèle de la vie est représenté par une marche en avant, et lorsque le corps est limité dans ses mouvements et dans ses possibilités créatrices, l’univers se restreint. La promesse de vie, à l’aube de l’existence, s’amenuise au fil des années. Le marqueur des étapes de la vie, des générations successives que nous éprouvons en nous-mêmes, c’est le corps. Le réel fait effraction quand le corps ne répond plus, ou qu’il répond moins bien. Le corps, avec ses douleurs, ses difficultés de mobilité, les forces qui lui échappent, fait basculer la personne dans un autre monde. Cette inactivité forcée est une des épreuves les plus difficiles à vivre pour le malade : ne plus pouvoir se lever, agir à sa guise. Soudain se met en place un autre rapport à soi, au réel, au temps. Ce dernier devient long et figé.
“On a l’âge de ses artères”, dit le dicton commun. Or, au niveau psychique, c’est faux. La temporalité psychique est d’un tout autre ordre. Le temps vécu n’est pas celui dont les horloges témoignent. Ainsi, il faut parfois un temps particulièrement long pour devenir parent de son enfant, pour traverser la perte ou le deuil d’un être cher, pour fonder un nouveau couple, une famille après une séparation… Autre exemple : le temps du dépressif n’a rien à voir avec le temps des “névrotico-normaux” que nous sommes tous plus ou moins. Le dépressif vit un temps qui ne passe pas, sans plaisir, sans pleins ni déliés, alors que, pour une personne qui va relativement bien, une journée sera terne et une autre brillante, chargée, remplie d’événements. Pour le jeune enfant impatient de grandir, son seul projet étant d’ac-céder au stade suivant, il peut se sentir impuissant, d’où sa colère et sa rage… Les modalités du grandir sont en fait très différentes selon la position psychique où nous nous trouvons.
Et puis voilà que la mémoire et l’oubli interviennent et bousculent ces chronologies. La mémoire émotionnelle s’inscrit dans le corps. Tel événement est assimilé à un “coup de poignard” ou à un “coup sur la tête”. Les émotions forment le lien entre le ressenti corporel et les représentations psychiques. Avec le souvenir resurgit dans le même temps le climat affectif du moment. La personne retrouve des attitudes, des moues, des sensations d’alors qui sont autant de traces mnésiques émotionnellement chargées : l’émotion nous fait retrouver des goûts, des sons de voix, et les larmes montent aux yeux. On peut être habité par une émotion ignorée et en lui laissant prendre toute sa mesure, un souvenir marquant va resurgir. De l’enfance, avant l’acquisition du langage, on se souviendra de ce qui a été saturé d’émotions et d’affects, le reste pourra être oublié ou encore refoulé. Les souvenirs d’enfance se réfèrent tous à des vécus intersubjectifs, qui témoignent de la présence de l’autre.
I. S. - Comment, en chacun de nous, les âges vont-ils se succéder au fur et à mesure que nous vieillissons ? Et avec quel impact sur l’étape suivante ?
P. B. S. - Les âges ne se succèdent pas de manière liné-aire. Le jeune enfant, dans sa phase Å“dipienne, reste encore le bébé tout-puissant qu’il avait été. En chaque adolescent sommeillent le petit garçon Å“dipien et le bébé, de même pour le jeune adulte, etc. On grandit en cumulant des morceaux d’autres, mais ces autres ne sont en vérité que des parcelles de soi.
Au réel de soi (composé d’une foule d’autres) s’ajoute le réel des générations précédentes, les pères, les mères, les ancêtres, tous présents quand nous parlons. La filiation réelle, les filiations adoptives, les rencontres réelles ou virtuelles constituent l’expérience. Nous n’existons pas en tant que personne singulière, et nous devons accorder tout le crédit aux autres qui nous constituent. Avec Winnicott, on pourrait postuler qu’un individu seul n’existe pas. Freud évoquait le fait que toute psychologie est d’abord une psychologie sociale. L’humain n’existe que parce que d’autres humains gravitent autour de lui et l’ont précédé. Nous sommes tous porteurs d’altérité. Pour reprendre une formule d’Edmond Jabès, nous sommes d’abord et avant tout “étrangers à nous-mêmes”, et davantage révélés par nos actes manqués, nos lapsus et nos comportements que par nos actes conscients. La rencontre avec l’autre se loge au plus intime de soi.
Allégoriquement, le bébé arrive au monde comme un explorateur nu, avec deux grosses valises aux mains, la valise papa et la valise maman : elles sont toutes deux déjà très chargées d’histoire, de sens, d’attentes, de fantômes, de douces choses et d’autres, monstrueuses peut-être. Au fil du temps, des rencontres importantes pourront rendre ces bagages plus légers, en permettant d’ôter quelques oripeaux. Et si quelque chose change dans la vie de ce bébé qui grandit, c’est qu’il aura pu travailler sur ces figurations de soi, de sa famille, de ses ancêtres.
Dans le modèle freudien de la temporalité, l’inconscient est immortel. Nous sommes tous porteurs d’un fantasme d’éternité, en faisant comme si tout allait toujours continuer. C’est une des clauses de notre avènement à l’humain, car si l’on pense que l’on va mourir, plus rien n’est possible.
L’enfant, au début de sa vie, obtient (en général) tout ce qu’il souhaite. Il en acquiert une modélisation magique du monde dont il gardera l’empreinte. Les expériences nous prouvent cependant l’écart entre le réel et la pensée imaginaire et, mises bout à bout, elles nous ramènent progressivement au principe de réalité. Nous sommes alors confrontés à la nécessité de faire le deuil d’une forme d’éternité et de certaines de nos illusions. Pourtant, nous continuons de penser de manière très active tout au long de notre vie que, peut-être, nos désirs se réaliseront à un moment ou à un autre.
Cette idée du “déclic”, de l’événement magique capable de transformer l’individu et sa vie, reste très active. Certains patients très atteints continueront de penser qu’on trouvera bientôt le médicament susceptible de les guérir. Certains parents d’enfants très perturbés ou handicapés seront persuadés que, bientôt, ils marcheront, parleront ou iront à l’école… Mettre le mot “fin” au soir de sa propre vie ou de celle de nos proches est parti-culièrement difficile, perdre est toujours une épreuve.
I. S. - Au plan psychique, quelles sont les étapes clés au long du parcours de vie ?
P. B. S. - Pour le tout-petit, le modèle initial est celui de la détresse, cette immense nécessité d’un autre qui, plus tard, constituera la dette de vie. Nos parents nous donnent ce qu’on ne pourra jamais leur rendre. Mais c’est un don qui n’est pas gratuit : “Avec tout ce que j’ai fait pour toi !”, disent ou pensent parfois les parents. Les enfants auront-ils une dette à rembourser à leurs parents ou rendront-ils à la vie son dû en s’occupant à leur tour de leurs enfants ?
Avec la dernière année de crèche, au début de l’école, à la maternelle, c’est l’âge de la rage et de la colère parce que le monde échappe à l’enfant. Il doit faire le deuil du “tout est possible” et du “tout est à moi”. C’est l’entrée dans le monde social ; il devient un parmi d’autres. Il perd son statut d’unique. C’est en général à ce moment qu’arrive un deuxième enfant. L’aîné vit alors la souffrance de l’abandon et doit renoncer à cette puissance infantile qui faisait de lui “sa majesté le bébé”. Puis, au fur et à mesure, les choses se mettent en place différemment et un autre calendrier s’établit. C’est le temps de l’accès à la sociabilité, à l’individualisation.
Le début des apprentissages correspond à l’entrée dans la phase Å“dipienne, à l’ouverture au monde sexué. Plus tard, à l’adolescence, c’est la reviviscence de tous ces conflits, la révolte contre ce qui est établi, le besoin de se singulariser. Le petit enfant de 2 ou 3 ans présente des points communs avec le futur préadolescent qu’il sera. Mais bien entendu pas sur le modèle de la prédiction de ses comportements à venir, problématique en vogue aujourd’hui et totalement opposée à cette vision psycho-dynamique de l’existence. Comme si l’on pouvait déterminer avant 3 ans si un enfant allait être un délinquant à 15 ans… Quelle pauvreté intellectuelle s’affirme en ces positions et plus encore quel manque d’espoir en l’humain !
Les phases se succèdent ainsi, jusqu’à l’accès à la parentalité, qui remet en question les places quand, tout à coup, on devient père ou mère. À la cinquantaine, la crise du milieu de la vie revivifie l’ensemble de la chaîne générationnelle avec une interrogation de plus en plus forte sur ce qui va advenir.
La révolte de l’adolescent correspond toujours à ces temps de révolte parentale, quand le parent se retrouve au mitan de sa vie : pour les deux il s’agit d’un pas-sage. Le parent aimerait bien encore être à l’âge de son fils ou de sa fille, il l’envie, jalouse ses libertés et ses élans. Pourtant, il se voit obligé de se dire : je ne peux plus être celui-là. C’est une confrontation avec la réalité qui demande un travail psychique énorme, comme à tous les âges précédents.
Viendra le temps de la retraite, de quitter le travail et, pour beaucoup, une partie importante de ses contacts sociaux. Cette occupation structurante est difficile. “Pourquoi je vis, qu’est-ce que je fais dans ce monde ?” D’autres étapes succéderont, celle de la grand-paren-talité, du troisième âge, du grand âge, avec toujours ce double principe d’une forme de renoncement et de cumul des expériences précédentes.
I. S. - La succession des âges et des générations conduit à l’idée de transmission…
P. B. S. - La présence simultanée de quatre générations est un cas de figure inédit dans nos sociétés. Cela mérite d’être pensé non seulement au plan vertical de la succession des générations, mais aussi horizontal, du fait des mutations familiales, des divorces et des recompositions.
Beaucoup de choses nous échappent sur le premier plan tout d’abord. Comment fait-on partie de cette chaîne ? Qu’est-ce qui a fait qu’à un moment donné, on se soit inscrit dans cette continuité ? La seule façon de rembourser la dette de vie à l’égard de son parent serait de mettre soi-même au monde un enfant. “Je te donne un petit pour compenser le don de vie que tu as fait à mon égard.” Nous sommes portés par ce qui concerne la transmission de la vie, qui dépasse la transmission du vivant. Avec la vie, on transmet aussi ce qu’on a vécu, les idées, les valeurs. Ce vrai besoin de transmettre quelque chose est de l’ordre d’une réalité presque transcendantale : “J’ai fait mon Å“uvre, j’ai vécu.” Il faut laisser une trace de soi, et la première, c’est l’enfant. Quelque chose de nous vivra à travers lui quand nous aurons disparu. D’où l’importance de reconnaître les générations précédentes pour que celles qui suivent se sentent aussi reconnues. â–