2006
Informations sociales
Partie 1 : Questions de définitions et de problématique – ... en contrepoint
La quête des origines
Paule Paillet
Jean-Louis Beaucarnot, La généalogie, PUF, “Que sais-je ?”, 1997 (réimpression 2005)., Caroline Piketty, Je cherche des traces de ma mère, Éditions Autrement, 2006
La généalogie est devenue, depuis quelques décennies, une passion. Jean-Louis Beaucarnot estime à cinq millions le nombre de personnes en France qui s’y intéressent, de plus ou moins près. La recherche s’étend dans 3 200 kilomètres d’archives linéaires ; des documents microfilmés pour éviter la détérioration de papiers fragiles ; des sites Internet qui se multiplient. On décrypte les états civils, les cahiers paroissiaux, toutes les archives (nationales, municipales, notariales, fiscales, judiciaires). Pourquoi cet engouement ? La quête d’une identité, le souci de trouver un ancrage dans une société en mouvance économique, un terrain ancestral pour des déracinés de l’exode rural, des exilés de l’ère industrielle ? Pour qui a épuisé les ressources françaises, les États-Unis offrent une documentation quasi exhaustive : la Family History Library de Salt Lake City, pour laquelle les mormons, membres de l’Église de Jésus-Christ des Derniers Jours, collecte sur toute la planète des documents, fussent-ils les plus minimes, capables d’éclairer les mémoires familiales. Souci de baptiser a posteriori ceux qui ne l’ont pas été de leur vivant ? Manière de s’assurer une emprise hégémonique sur les autres Églises chrétiennes (comme le suggère Bernard-Henri Lévy dans American Vertigo) ? Ce désir d’élucidation est plus fascinant sans doute pour ceux dont les séismes de l’histoire ont ravagé la mémoire. Le livre de Caroline Piketty nous plonge au cÅ“ur de ces incursions au bord de l’abîme. Conservateur du patrimoine, elle a travaillé de 1997 à 2000 au sein de la mission d’étude sur la spoliation des juifs de France. Son témoignage est précieux ; ce n’est pas seulement celui d’une fonctionnaire compétente, mais celui d’une femme douée d’une véritable empathie, capable d’évaluer la résonance d’une simple fiche. Le B en haut à gauche, par exemple, qui signifie “à déporter immédiatement ”, ou cette autre mention, “inutile à l’économie nationale”. Elle dit avec pudeur que “ces histoires familiales ne la laissent pas indemne”. Plongée dans “l’organisation” promulguée le 12 juillet 1941 par le gouverneur de Vichy, elle écoute, aide à se repérer dans les méandres des archives, ne pose jamais de questions intrusives qui violeraient l’intimité. Son respect des interlocuteurs est infini. De ceux qui renoncent, ne voulant pas charger leur descendance du poids d’un passé intolérable, aussi bien que de ceux qui veulent briser le silence, en finir avec un tabou. Il ne s’agit pas, comme le fait la généalogie “classique”, de remonter au plus haut dans la lignée des ascendants, mais d’évoquer des destins tronqués. Quelques-uns des membres du cercle de Généalogie juive, créé en 1984, et qui compte aujourd’hui, en France, plus de six cents adhérents, sont-ils venus voir Caroline Piketty ? Elle ne le précise pas. Quoi qu’il en soit, son livre rend compte d’un émouvant travail de mémoire et de compassion.