2006
Informations sociales
Partie 3 : L’articulation formation/métier dans un nouveau contexte
Former à un métier de la présence sociale
L’exemple des techniciens-conseils des caisses d’Allocations familiales
Andrea Caizzi
Nathalie Chauveau
Christophe Lagersie
Conseillers techniques, CNAF
Les techniciens-conseils des CAF ont pour mission de faciliter aux personnes l’accès aux droits et aux institutions sociales. Les connaissances nécessaires pour y parvenir relèvent autant du droit, de la maîtrise des prestations, de la connaissance des circuits administratifs que de savoir-faire spécifiques, notamment afin de rendre le système compréhensible à son interlocuteur. La formation initiale et le perfectionnement ont été repensés dans cet esprit, mais il reste encore beaucoup à faire.
Dans leur pratique, les techniciens-conseils des CAF doivent accomplir différentes fonctions : servir de lien social dans des situations d’exclusion, d’interface entre les partenaires institutionnels, et de pédagogue auprès de l’allocataire – avec comme arrière-plan la législation et l’informatique. Dans le cadre de la formation continue a été mis au point un accompagnement de la relation de service qui permet d’appréhender le nouveau rapport à l’allocataire : un axe transversal et déterminant.
Les agents des caisses d’Allocations familiales qui gèrent les dossiers des allocataires, et qu’on appelle les techniciens-conseils, participent pleinement à la mise en
Å“uvre des politiques sociales. Qu’ils attribuent une prestation familiale, un minimum social ou une aide au logement, ils sont bien au service, pour reprendre les termes de M.-T. Join-Lambert, d’un ensemble de mesures mises en place pour rendre gouvernable une société ayant opté pour un régime démocratique, dans le cadre d’un système économique libéral, et visant à transformer les conditions de vie des salariés et à éviter la désagrégation des liens sociaux
[1].
À l’accueil d’une CAF, les situations qui se présentent sont bien souvent caractérisées par des problèmes multiples et complexes concernant l’emploi, la santé, le logement, l’éducation – et bien sûr la modestie des ressources. L’agent d’accueil “administratif” peut à l’occasion se sentir plus en première ligne dans la lutte contre l’exclusion que tel intervenant social de sa CAF plus centré sur l’accueil de l’enfance, l’animation ou les loisirs. Dans un rapport récent, M. Hautchamp, P. Naves et D. Tricard
[2] ont d’ailleurs souligné une fois de plus le rôle de ces personnels, “
professionnels au contact quotidien des publics de l’action sociale”, pour la détection de demandes non exprimées chez les publics dont ils ont la charge.
Cette confrontation quotidienne avec la précarité et l’instabilité n’est pas que le fait de l’accueil. L’installation dans une société de sous-emploi durable, l’éclatement progressif du marché du travail, l’émergence d’une vaste zone grise remplaçant la frontière entre emploi et chômage, la nécessité, pour reprendre le terme de Robert Castel, d’une “
gestion sociale du non-travail” trouvent leur reflet dans les constants changements de droits, et donc dans les difficultés de gestion administrative des dossiers ainsi que des politiques d’information et de contrôle. La dégradation des cadres traditionnels a installé la précarité dans le paysage ordinaire des prestations légales : tout comme le travailleur social, l’agent administratif des CAF se voit souvent comme “
un passeur qui s’apercevrait en cours de traversée qu’il n’y a plus de berge où conduire son passager”
[3].
Il y a pourtant une distance évidente entre la vision que peuvent avoir de leur métier, dans une CAF, les “administratifs” et les “sociaux”. Le travail des techniciens- conseils est axé sur la gestion administrative d’un droit supposé certain. Loin d’une intervention héritière des lois d’assistance, leur action est fondée sur l’appréciation d’une situation personnelle à l’aune de catégories juridiques objectives – les allocataires appréciant d’ailleurs d’être avec eux dans une relation de droit, non d’assistance.
Dans ces conditions, s’il est certain qu’un minimum de connaissance de la protection sociale ou du droit de la famille semble s’imposer pour tout agent de la branche famille, les savoirs et les savoir-faire requis pour tenir le poste de technicien-conseil demandent-ils une formation spécifique au social ? Et si oui, de quel social s’agit-il ? Quelles connaissances sont nécessaires – et jusqu’à quel niveau de profondeur – pour comprendre et qualifier des situations complexes et instables, adapter la relation et faciliter l’accès aux droits ?
Ce questionnement n’est pas à sens unique. On pourrait tout autant s’interroger, en effet, sur la place de la connaissance des règles et des dispositifs légaux dans la formation des travailleurs sociaux, une grande partie de la demande qui leur est adressée, notamment dans le cadre généraliste du service social départemental, visant à l’obtention d’une aide financière, sous forme de prestation légale ou extra-légale, régulière ou occasionnelle.
Enseigner le social : un luxe ou une nécessité ?
D’après l’exemple de référentiel d’emploi élaboré récemment par la branche famille, le technicien-conseil a pour finalité, dans le cadre d’une approche globale de la situation des allocataires, “de faciliter l’accès à leurs droits et aux institutions sociales”. Vu sous cet angle, une forte exigence de compréhension des évolutions sociales paraît indispensable pour l’exercice du métier.
En effet, comment peut-on gérer les aides au logement sans rien connaître à l’évolution du marché dans ce domaine ? Comment peut-on accueillir des usagers aux profils très variés sans connaître un minimum leur réalité culturelle ou sociale ? Dans la formation initiale des techniciens-conseils, s’il apparaît évident que les nouveaux embauchés doivent maîtriser les prestations familiales, ils doivent également être en mesure de comprendre la demande de l’allocataire, la situation sociale et économique dans laquelle il se trouve et maîtriser un certains nombre de ressources (outils, techniques, etc.) pour résoudre les situations rencontrées. Ainsi, l’articulation entre la logique de droit et la logique de besoin de l’allocataire est un concept fort dans la formation initiale, au même titre que la notion d’approche globale des situations.
Pour répondre à cet impératif, la formation initiale propose, entre autres, des modules sur la compréhension de l’environnement des prestations. Ces modules, que l’on appelle socio-économiques, permettent d’appréhender les problèmes d’économie, de précarité, de capacité d’autonomie de l’allocataire, etc. Ces temps de formation, animés soit par un formateur interne de la CAF soit par un spécialiste extérieur, sont situés juste avant l’apprentissage concret d’une prestation afin d’en saisir le sens. Quels sont aujourd’hui les comportements familiaux et leurs conséquences en termes d’isolement, par exemple ? Que recouvre la notion de handicap et comment les politiques sociales la prennent-elles en compte ? Quelle réalité recouvrent la pauvreté et l’exclusion et comment les agents des CAF jouent-ils un rôle parmi tant d’autres intervenants ?
Plus largement, une dimension sociale est présente dans la formation des techniciens-conseils nouvellement embauchés, à deux niveaux : au niveau de la gestion des dossiers et surtout au niveau des contacts directs avec les allocataires.
La maîtrise de la législation est le cÅ“ur de l’activité du technicien. Lorsqu’il traite un dossier, il semble essentiel que l’agent ait une bonne représentation de la situation de l’individu à qui on verse ou non une prestation. Car le technicien ne doit pas seulement traiter une pièce, il doit aussi envisager des droits potentiels et limiter autant que possible les allers et retours entre la CAF et l’allocataire. Cette approche globale du dossier participe de la dimension sociale du métier dans la mesure où elle ne se limite pas à un acte administratif simple, mais prend en compte la situation actuelle de l’individu, son devenir, et les impacts d’une décision pour lui et pour la CAF.
C’est dans le contact avec les allocataires que cette dimension est plus présente, le technicien jouant alors plusieurs rôles. Un rôle, tout d’abord, de lien social dans des situations d’exclusion, lorsque, par exemple, il dirige la personne vers les services d’action sociale ou vers le service public de l’emploi. Un rôle, ensuite, d’interface entre les services de l’organisme mais aussi avec l’ensemble des partenaires qu’il doit connaître et vers lesquels il doit orienter. Un rôle, enfin, pédagogique, afin de rendre compréhensibles les règles, le système administratif, les pièces que l’allocataire doit remplir et fournir… L’approche par situation développée tout au long de la formation permet d’appréhender ces trois dimensions, en plus de la maîtrise des prestations et de l’environnement. Ainsi, la posture du technicien- conseil visée est celle de la médiation et de la relation de service aux usagers.
À la recherche d’un accompagnement en situation : la démarche ADRES
Aux termes de l’exemple de référentiel d’emploi déjà cité, au-delà de savoirs qui restent nécessairement très flous (“possède des notions de droit”, “connaît les différentes catégories d’allocataires”), l’essentiel des compétences sociales des techniciens-conseils semble résider dans les savoir-faire notamment relationnels permettant, entre autres, d’“analyser la situation de l’allocataire à travers l’ensemble de ses caractéristiques sociales et économiques”, de “coordonner son action avec les autres services”, d’“adapter son mode de communication à chaque allocataire”. Des aptitudes complexes, dont il est difficile d’imaginer l’apprentissage en formation initiale, lorsqu’on sait à quel point la priorité doit y être donnée à une forte et indispensable maîtrise technique de la législation et de l’informatique.
Dès la fin des années quatre-vingt-dix, une réflexion conduite en partenariat entre l’institution et des chercheurs a cherché à définir une démarche d’accompagnement permettant d’appréhender la gestion de la relation à l’allocataire sous l’angle des missions qui la sous-tendent et qui la justifient, le rôle de chacun ne prenant sens que dans le cadre d’une mission assurée par un collectif de travail
[4]. Préciser le service voulu par la caisse et attendu par les usagers en matière d’accès aux droits, de gestion et de contrôle, d’accompagnement administratif et social, de réassurance et de réparation a paru un préalable indispensable.
Formalisée puis expérimentée dans onze CAF, la démarche ADRES (Accompagner le développement de la relation de service) consiste à fédérer les acteurs d’une CAF autour de l’offre de service et de la relation de service. À partir d’une situation de progrès choisie, trois groupes de travail (composés, pour l’un, de la direction ; pour le deuxième, des différents métiers intervenant sur la relation de service ; et pour le troisième, des cadres de ces services) étudient les pratiques en cours, les différents types de réponse possibles, et proposent des actions d’amélioration et de décloisonnement.
Ce travail de développement de la relation de service ou d’accompagnement des agents selon les enjeux de la caisse permet effectivement de mieux définir la doctrine de l’organisme et de l’inscrire dans les pratiques des agents. Des parcours de formation visant une réponse adaptée aux besoins individuels ont permis de travailler sur la relation et sur la connaissance des publics et des partenaires. Loin d’être une simple démarche de formation, ADRES s’est mis au service d’une dynamique globale de changement engageant chaque agent dans sa pratique et dans son professionnalisme, mais également les équipes dans leur mode collectif de fonctionnement et, au bout du compte, la CAF tout entière dans son offre de service.
Perfectionnement : des actions sous contrainte
Mais les opérations de formation de ce type sont rares dans les CAF. L’effort de formation en direction des agents administratifs en poste répond d’abord à une exigence permanente de “recyclage”, de mise à jour réglementaire et informatique, dans un contexte de flux tendu, de respect des indicateurs conventionnels concernant les délais de traitement, le temps d’attente au guichet et le taux de réponse au téléphone. Le dispositif de formation continue à l’intention des techniciens-conseils doit ainsi tenir compte de contraintes sévères visant à limiter les absences, et répond à des finalités d’abord pratiques. S’il faut connaître les populations, c’est d’abord pour éviter les dérapages à l’accueil, mieux maîtriser le comportement de l’usager, gérer les tensions et les conflits latents ; si des notions de droit de la famille sont nécessaires, c’est avant tout pour la gestion des prestations liées à l’éclatement du noyau familial. Tout en vivant les missions d’une CAF comme des missions sociales, les techniciens-conseils voient d’ailleurs dans la justesse juridique, dans la qualité de service et dans la performance économique les caractéristiques essentielles de leur métier. La connaissance de “ces individus concrets qui font exister le poste d’accueil” reste au service d’une finalité prioritaire, l’accès aux droits légaux, même s’il est évident, pour citer encore une fois V. Dubois, qu’on ne peut comprendre les interactions au guichet sans prendre en compte la structure sociale dans laquelle elles sont nécessairement inscrites.
Tels que identifiés, par exemple, dans une enquête conduite, en 2004, auprès de vingt et une CAF, les objectifs de perfectionnement sont ainsi la maîtrise de la législation, la qualité du service, l’amélioration de la gestion des flux, l’accompagnement des changements techniques et organisationnels, le renforcement de la polyvalence, la meilleure maîtrise de la législation, l’acquisition de techniques et de savoir-faire comportementaux pour une meilleure maîtrise de l’accueil physique et téléphonique ou de la communication écrite. Les formations à l’environnement social, notamment en ce qui concerne les populations précaires ou les immigrés, sont courtes et largement minoritaires.
Enseigner le social ou l’empathie ?
Il en va de même en matière de formations à la relation, lorsqu’il s’agit d’apprendre à s’adapter au niveau de compréhension de l’allocataire, ou de comprendre les comportements administratifs apparemment inadaptés des usagers. On sait qu’au-delà des problèmes de revenu, d’emploi et de logement, certaines populations connaissent une difficulté immense à la relation elle-même, et que ces difficultés se manifestent d’abord dans les accueils administratifs
[5]. Si on a positionné la relation de service au centre de la formation initiale, on manque souvent de temps et de méthodes pour aider les agents quand il est question de faire face à des personnes déstructurées, à la souffrance psychique des exclus, aux signes d’apathie ou d’agressivité qui accompagnent cette souffrance.
Constatant “
l’ambivalence du lien à l’institution qui produit à la fois du lien social et de la coercition”, Vincent Dubois a observé pourtant jusqu’à quel point le guichetier d’une CAF s’engage et, suivant l’expression, donne et paie de sa personne, en s’impliquant dans cette “
situation à risque” qu’est la relation de service
[6]. Entre empathie difficile et compassion nécessaire, “
on devient plus social” dans un métier qui, au même titre que ceux de rue, est un métier de la présence sociale. Mais ce social-là ne s’apprend pas nécessairement au cours d’un stage d’une journée.
Parce que la demande adressée au guichet dépasse largement l’accès aux prestations, parce qu’il est des problèmes sociaux que cette aide financière limitée ne suffit pas à résoudre, parce qu’ils travaillent dans un organisme mettant en
Å“uvre des droits qui associent “
l’affectif et le matériel”
[7], les techniciens-conseils des CAF se trouvent confrontés à la mobilisation de compétences cognitives imprécises et complexes. À l’heure actuelle, la formation initiale ou les perfectionnements ne les aident qu’imparfaitement à la construction de catégories et de modes d’action opérationnels qui leur sont nécessaires.
Ce constat n’a rien d’étonnant. Avec cinq à six jours de formation par an en moyenne, les agents ont déjà du mal à se tenir à jour dans les domaines des prestations légales et de l’informatique. La priorité assignée à la “grandeur industrielle” ou à la gestion, mais aussi le peu de possibilités d’évolution professionnelle ne sont pas nécessairement favorables à une vision large de la place du social dans le métier du technicien-conseil.
Pourtant, une certaine connaissance de ce domaine est indispensable aux techniciens-conseils pour ne pas perdre de vue les finalités de leur métier, tout comme l’est aux travailleurs sociaux une certaine connaissance des prestations. Exemples de professions, au sens que leur attribuent Claude Dubar et Pierre Tripier, ni séparées, ni unifiées, ni établies, ni objectives, mais étroitement référées au système et à l’organisation dans lesquels elles se développent, les professions du technicien- conseil et de l’intervenant social sont des constructions sociales et personnelles à la fois, en mouvement perpétuel
[8]. Orienter et accompagner ce mouvement dans un sens profitable aussi bien aux agents et aux usagers, c’est tout l’enjeu d’une gestion à long terme des ressources humaines de la branche Famille.
[1]
M.-T. Join-Lambert,
Politiques sociales, FNSP et Dalloz, 1994.
[2]
IGAS, Rapport de la mission “Quelle intervention sociale pour ceux qui ne demandent rien ?”, mars 2005.
[3]
R. Castel,
L’insécurité sociale, qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Le Seuil, 2003.
[4]
Les travaux d’observation et d’analyse menés dans ce cadre ont permis de mettre en évidence un certain nombre de constats analyseurs des ambiguïtés, des paradoxes et des incertitudes qui entourent les métiers d’accueil et de contact avec les allocataires. On en trouve une synthèse dans N. Murard (dir.),
Accompagnement et perfectionnement des personnels en contact avec le public, CNAF, Dossiers d’études, n° 37, octobre 2002.
[5]
J. Ion (dir.),
Souffrance psychique et intervention sociale, Paris, Dunod, 2005.
[6]
V. Dubois,
La vie au guichet. Relation administrative et traitement de la misère, Paris, Economica, coll. “Études politiques”, 1999.
[7]
M. Moulière, N. Murard, “Le travail des uns et le souci des autres”,
Recherches et prévisions, n° 54, décembre 1998.
[8]
Cl. Dubar, P. Tripier,
Sociologie des professions, Paris, Armand Colin, 2003.