2006
Informations sociales
Partie 1 : Les fondamentaux du social dans l’enseignement
Entre sociologie et intervention sociale
Pour la coproduction d’un savoir
Patrick Dubéchot
Sociologue-démographe, consultant indépendant, il collabore avec le LERFAS (Laboratoire étude, recherche, formation en travail social), assure des enseignements au CFPES-CEMEA et à l’ETSUP (École supérieure de travail social), a travaillé durant quinze ans au département “Évaluation des politiques sociales” au sein du CREDOC. Il a piloté et produit dans ce cadre plusieurs études relatives à l’évaluation des politiques sociales, et aussi des travaux sur l’intervention sociale et ses métiers.
Depuis le début du XXe siècle, la proximité entre sociologie et travail social ne s’est guère traduite par de véritables rencontres entre ces deux champs professionnels. Les années de l’après-guerre ont vu se constituer le travail social en champ professionnel. À l’issue de cette période de construction identitaire, celui-ci a été largement critiqué par les sociologues des années soixante-dix ; démarche qui n’a pas favorisé le rapprochement avec les travailleurs sociaux. Néanmoins, le contexte des mutations économiques, sociales et politiques des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix a provoqué un ensemble d’évolutions dans ce secteur d’activité, a priori propices à la rencontre entre ces disciplines. Cela pourrait se traduire par la coproduction d’une approche stratégique des changements en cours.
Pour de nombreux professionnels du social, la référence à la sociologie reste un exercice limité. Si celle-ci est jugée utile en vue de “sortir la tête du guidon”, la différence de posture entre action/pratique et réflexion/théorie est toujours marquée. Pourtant, le contexte social, économique et politique pousse à un rapprochement. Le moment est-il venu d’une coproduction d’un savoir nécessaire aux deux disciplines ?
Depuis le début du XX
e siècle, la proximité entre sociologie et travail social ne s’est guère traduite par de véritables rencontres entre ces deux champs professionnels. Bien que la sociologie ait très tôt occupé une place dans la formation des travailleurs sociaux, sociologues et travailleurs sociaux semblent depuis toujours s’observer à distance
[1]. Les sociologues proposent des lectures sociologiques du travail social et les travailleurs sociaux ont quelques difficultés à intégrer les apports de la sociologie et les analyses des sociologues dans leurs pratiques professionnelles.
Or, le contexte économique et social a singulièrement évolué depuis le début des années quatre-vingt. La question sociale, pour paraphraser Robert Castel, s’est métamorphosée, les problèmes du chômage, de la précarité, de l’insertion ont envahi les préoccupations de notre société et le champ de l’intervention sociale. Nombre de sociologues ont planché sur ce contexte et sur les mutations en cours. L’heure serait-elle venue d’un rapprochement entre la sociologie et l’intervention sociale ?
Pour apporter une contribution à cette délicate question, il est indispensable de faire, dans un premier temps, un détour historique de l’enseignement de la sociologie dans les écoles de travailleurs sociaux, puis de s’intéresser à l’appropriation par les professionnels de cette discipline et enfin de s’interroger sur les articulations possibles entre les deux champs aujourd’hui.
Entre savoir et action, théorie et pratique : une source de tensions
La sociologie, en tant que savoir, s’est coupée très tôt de l’intervention sociale. L’opposition entre le savoir et l’action a toujours constitué une source de tensions. François Aballéa précise que “
si la sociologie a bien constitué, dès l’origine, un des socles sur lesquels s’est appuyée l’intervention sociale, il s’agit d’une sociologie de caractère peu universitaire, éclectique
[2]”. La formation des travailleurs sociaux s’est d’ailleurs faite dans des écoles spécifiques et non à l’université – ce qui a toujours été quelque peu contesté par les milieux universitaires, où la pertinence de la seule formation en école interroge
[3].
Ce débat n’est pas clos trente ans après et n’est pas près de l’être. Peut-être faut-il rappeler que le système de formation des travailleurs sociaux en France fait figure d’exception en Europe, où les intervenants sociaux sont formés par les universités. Or, dans un contexte de rationalisation des coûts des dépenses publiques, la concurrence entre les centres de formation et l’université dans le domaine social s’aiguise. Comme l’explique François Chobeaux
[4], les formations des intervenants sociaux sont à un carrefour. Une alternative se dessine selon lui : à un pôle se situe une conception de la formation entre pairs ; à l’autre pôle se profilent des formations mises en
Å“uvre au sein de l’Éducation nationale et des universités ou de tout autre organisme habilité à faire de la formation professionnelle.
En fait, derrière l’opposition entre formation par les pairs ou enseignement par le milieu universitaire – outre une dimension historique, sur laquelle nous ne pouvons nous étendre ici – se profile une interrogation sur la place de la théorie et particulièrement de la sociologie dans un univers professionnel où les qualités de la personne restent au c
Å“ur de la formation. Dans le numéro spécial de la revue
Esprit de 1972 consacré au travail social, à propos de la sélection à l’entrée en école de travail social, Jean Grand, directeur d’un centre de formation, rappelait : “
Ce n’est pas la culture générale qui importe. […] Notre premier critère, c’est que l’on vienne dans un souci d’engagement personnel, qu’on soit prêt à risquer du temps, perdre de l’argent, etc. […] Les critères de personnalité restent pour nous principaux
[5]”. Des travaux plus récents, comme le
Contrat d’étude prospective de la branche sociale et médico-sociale, ont confirmé, trente ans plus tard, la permanence et le poids des critères relatifs à la personnalité du candidat, à ses “
dispositions” dans les recrutements des secteurs social et médico-social
[6].
Cette conception est justifiée par une certaine idéologie de la formation liée à l’importance du savoir-être et aux dispositions “
naturelles”. Or, selon Michel Chauvière
[7], le rôle d’une école est d’enseigner des savoirs et des savoir-faire, tandis que le savoir-être se développe ailleurs, s’acquiert sur les terrains professionnels. Se dessine donc une rupture importante dans l’idéologie même de la formation. Le terme “formateur” renvoie davantage à une idéologie dans laquelle le savoir-être occupe une place essentielle. Le processus de formation permet d’intervenir et d’agir sur le savoir-être et la personnalité de la personne… en formation. Cette conception est évidemment éloignée d’une logique scolaire et universitaire qui consisterait à renvoyer l’apprentissage des comportements professionnels au seul monde de l’entreprise. Bien entendu, cette distinction des missions n’est pas si simple, mais comme le précise François Aballéa
[8], “
le savoir théorique est considéré par les professionnels comme une somme de connaissances disponibles mais non indispensables à l’action”. Pour éclairer ce propos, nous allons essayer de montrer quelle place occupe la sociologie dans les pratiques professionnelles des intervenants sociaux.
Une discipline qui intéresse, mais qui est peu utile au quotidien
Au début de l’année 2005, nous avons réalisé une enquête auprès d’un échantillon de personnels en formation, composé de trente-neuf assistantes sociales de l’École supérieure de travail social (ETSUP), de trente-huit éducateurs spécialisés du centre de formation aux professions éducatives et sociales (CFPES-CEMEA), et de vingt-cinq professionnels préparant le diplôme supérieur de travail social dans ces deux organismes de formation. Lorsqu’on demande à des travailleurs sociaux dans quelles circonstances professionnelles ils font appel aux théories de la sociologie, au vocabulaire sociologique, on constate que près d’un tiers (31 %) des réponses désignent les “temps informels”, soit des temps d’échange et de discussion en dehors des temps contraints d’analyse. Justement, la dimension sociologique des propos et des argumentaires fléchit dans les temps et les espaces formels comme les réunions (21 % des réponses) ou les écrits (18 %). Ainsi, la référence à la sociologie reste, dans la plupart des cas, un exercice contraint et/ou très limité. L’analyse des bibliographies de mémoires, en 2005, révèle que seulement 10 % des auteurs et des ouvrages cités concernent cette discipline. Restent les temps de formation qui sont des moments de réflexion, d’apprentissage et de renforcement des connaissances favorables aux apports sociologiques (un quart des réponses). Les professionnels enquêtés font volontiers appel à l’analyse sociologique “pour prendre de la distance” ou “de la hauteur”, ou encore “sortir la tête du guidon” à propos d’un thème traité. Ces expressions rendent bien compte d’une distinction de postures entre action/pratique et réflexion/théorie.
En fait, la sociologie apparaît moins comme une discipline à partir de laquelle on élabore une pratique que comme un support mobilisé dans certaines circonstances. Les professionnels enquêtés y ont recours d’abord pour analyser des situations ou des comportements rencontrés dans la pratique (par exemple, les modes et les étapes d’entrée des jeunes dans la vie adulte). Si cette première conception de l’apport sociologique est très instrumentale, le second groupe de réponses indique un intérêt plus généraliste pour la discipline, visant notamment à comprendre la société (l’évolution de la famille, le sens des émeutes urbaines, etc.).
Nous l’avons vu, les travailleurs sociaux enquêtés reconnaissent à la sociologie une certaine utilité : la “prise de recul”. Si elle permet de “prendre de la distance” avec la pratique, elle favorise aussi une analyse du métier, du champ professionnel et du travail social. Ainsi, elle participe à “mieux comprendre les différents modes d’intervention des travailleurs sociaux” ; à “mieux saisir le positionnement professionnel”. Enfin, pour les professionnels, cette discipline aide à “mieux comprendre le fonctionnement de l’institution et des relations entre les personnes”, et de ce point de vue, “la sociologie des organisations apporte des repères dans une institution, notamment sur l’organisation hiérarchique”.
Indiscutablement, aucun de nos enquêtés ne s’est permis de dire que la sociologie ne présentait guère d’intérêt. Cependant, le reproche majeur adressé à cette science est de prendre trop peu l’individu, “la personne unique”, comme objet d’étude et d’analyse. L’autre reproche majeur exprimé est le caractère peu accessible, la complexité de l’approche théorique de la sociologie. Les réponses des enquêtés soulignent surtout la difficulté de compréhension du vocabulaire utilisé. Or, nous sommes dans un contexte de rapprochement possible entre sociologues et travailleurs sociaux. Il y a donc des efforts à faire de part et d’autres pour saisir les occasions de rapprochement.
Mieux articuler sociologie et action sociale
La loi de janvier 2002 dite de rénovation de l’action sociale consacre le développement de l’ingénierie sociale qui s’est déployée dans les politiques sociales (politique de la ville et RMI, entre autres) et dans le secteur de l’intervention sociale, dans les années quatre-vingt et surtout quatre-vingt-dix. L’ingénierie sociale a largement contribué à l’essor de méthodes (méthodologie de projet, évaluation, diagnostic social territorial) qui participent à objectiver le contexte d’intervention et les caractéristiques des usagers, à mesurer les effets des pratiques professionnelles et à interroger le sens de leur mise en Å“uvre. Ce contexte peut aujourd’hui permettre une mise en pratique et une appropriation des méthodes et des cadres d’analyse de la sociologie par les intervenants sociaux.
Par ailleurs, le renouvellement de la question sociale a propulsé sur le devant de la scène les enquêtes sociologiques. Les besoins en matière d’étude et d’évaluation des politiques sociales se sont multipliés, plaçant la sociologie en position d’expertise, de conseil et de conducteur de sens, et la positionnant à l’interface entre les acteurs de terrain et les commanditaires et financeurs. Cette position peut conduire le sociologue à faire travailler ensemble les multiples acteurs.
À côté de cette dimension liée aux évolutions des contextes professionnels, les vingt-cinq dernières années ont vu se développer des approches sociologiques plus sensibles à l’analyse de la vie quotidienne. Des sociologues comme Jean-Paul Kaufmann
[9] ont cherché à donner du sens aux interactions ordinaires. D’autres approches sociologiques ont porté leur attention sur des histoires de vie, des histoires individuelles engagées dans des processus d’exclusion. Ces sociologies de l’expérience
[10] offrent certainement des possibilités de rapprochement avec la culture du secteur social par leur intérêt pour l’analyse des logiques d’action qui traversent l’expérience sociale des individus et construisent leur identité sociale.
Donc, il semble bien que la sociologie peut être utile au travail social. Cependant, et pour terminer, il ne faudrait pas oublier qu’elle est “
une science qui dérange”
[11], parce qu’elle a, entre autres, une fonction essentielle : celle de démasquer, de débusquer les processus à l’
Å“uvre, difficilement perceptibles par le sens commun. Ainsi, il convient de ne pas perdre de vue que le travail social et plus particulièrement les professions sociales “canoniques” ont été constituées à partir de l’héritage des philanthropes du XIX
e siècle. Cette filiation, présente lors de la mise en place des premières écoles de travailleurs sociaux (
cf. Chauvière), induisait une approche moralisante et non conflictuelle des rapports sociaux qui n’avait pas besoin de la sociologie pour se légitimer. Les nouveaux emplois apparus dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont été créés dans un contexte de mutations économiques et politiques, et ces intervenants sociaux ont participé et participent largement à l’amortissement de ces mutations… comme un certain nombre de bureaux d’études dans lesquels des sociologues, des économistes et des statisticiens produisent des analyses sur notre environnement.
En fait, la sociologie permet, par un travail de déconstruction des évidences, de se tenir à distance des productions de discours qui voient de la nouveauté là où un Å“il averti ne verrait que récurrence ou reconfiguration. Il faut inviter les travailleurs sociaux à posséder le réflexe du sociologue qui interroge les notions émergentes telles que celle de “crise” (crise économique, de la famille, de l’autorité, etc.), d’“insertion”, d’“exclusion”… et la fonction comme les effets de leur diffusion. Sociologues et intervenants sociaux se doivent de conserver un sens critique, d’analyser les rapports de domination, trop souvent masqués par les nouveaux langages ou les concepts séduisants. Et c’est bien cette compréhension des enjeux et des évolutions qui doit être réinvestie dans “l’agir” de l’intervenant social.
Une utilité d’ordre cognitif
Nous avons essayé de montrer comment la sociologie, dans la mesure où elle se veut un savoir le plus rationnel et le plus objectif possible de description, d’analyse et de compréhension du monde social, offre une utilité d’ordre cognitif. Le sociologue ajoute à la connaissance concrète du travailleur social celle du contexte, des enjeux et des changements en cours. Par les questions qu’elle pose, la sociologie tient les intervenants sociaux en situation d’éveil vis-à-vis des mutations et de leurs conséquences sur les individus, sur les groupes sociaux, sur la société. Elle peut contribuer à porter à leur connaissance des approches décalées par rapport à leurs cadres de référence habituels.
Dans cet ordre d’idées, on pourrait fixer à l’enseignement de la sociologie l’objectif de faire acquérir aux travailleurs sociaux le réflexe de la démarche sociologique. En cela, plus que l’approche théorique (nécessaire), l’enseignement des méthodes de construction d’une connaissance objectivée favoriserait l’acquisition de ce réflexe fondamental.
Michel Autès
[12] explique que la caractéristique du travail social est d’être dans “l’entre-deux” ou dans une position de frontière entre l’exercice d’un mandat institutionnel et la prise en compte du besoin ou de la demande des individus. En ce sens, dit-il, “
le travail social demeure une organisation sociale fragile, à l’intersection des institutions et des individus”. Cette analyse de la position délicate et complexe du travail social dans la société renforce l’idée que sociologues et travailleurs sociaux ont intérêt à coproduire de la connaissance pour saisir les enjeux, en permanence renouvelés, de cette position. Cela signifie qu’il faut se dégager d’une sociologie qui s’inscrit dans un rapport de domination par rapport au travail social, au profit d’“
une sociologie d’accompagnement” qui favoriserait, parmi les professionnels de l’intervention sociale, une incorporation de l’approche sociologique comme un réflexe et non plus comme une discipline intéressante, mais peu utile.
[1]
Patrick Dubéchot,
La sociologie au service du travail social, Paris, La Découverte, 2005.
[2]
François Aballéa, “Les conseillers sociaux du travail : un échec de la professionnalisation de la sociologie”, conférence au département de sociologie de l’Université de Rouen, 1999.
[3]
Jean-Marc Dutrenit,
Sociologie et compréhension du travail social, Toulouse, Privat, 1980.
[4]
François Chobeaux, “La formation des professionnels du social”,
in Le travail social en débat(s), Paris,
La Découverte, coll. “Alternatives sociales”, 2005.
[5]
Débat sur la formation entre Jean Grand et Michel Chauvière, revue
Esprit, n
os 4-5, “Pourquoi le travail social ?”, avril-mai 1972.
[6]
Patrick Dubéchot (CREDOC), François Bigot, Thierry Rivard (LERFAS),
Contrat d’étude prospective de la branche sociale et médico-sociale à but non lucratif, Paris, coll. des rapports du CREDOC, 2002.
[7]
Cf.
supra note 5.
[9]
Jean-Claude Kaufmann, pionnier de la “microsociologie”, a par exemple écrit
La trame conjugale. Analyse du couple par son linge, Paris, Nathan, 1992.
[10]
François Dubet,
Sociologie de l’expérience, Paris, Le Seuil, 1994.
[11]
Pierre Bourdieu,
Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, 1980.
[12]
Michel Autès, “Les métamorphoses du travail social”,
in Jean-Noël Chopart (sous la dir. de),
Les mutations du travail social, Paris, Dunod, 2000.