2006
Informations sociales
Partie 1 : Les fondamentaux du social dans l’enseignement
La psychanalyse en question
Dans la formation des éducateurs spécialisés
Pierre Eyguesier
Responsable d’enseignement au CFPES-CEMEA-Île-de-France, éditeur, il est engagé dans le mouvement et le débat d’idées psychanalytiques.
Un enseignement relatif à la psychanalyse a toute sa place dans la formation des éducateurs spécialisés. Cependant, s’il veut serrer au plus près le réel en jeu dans les deux pratiques, le formateur doit se faire le porte-parole de ce que la psychanalyse est censée apporter : de la liberté et de la clarté.
Le champ de l’éducation spécialisée est tout entier marqué par l’approche psychanalytique, portée par de grands noms comme Maud Mannoni ou Françoise Dolto. Mais comment les éducateurs s’en sont-ils nourris, pour le meilleur ou pour le pire ? En effet, le rôle de la psychanalyse n’est pas de dispenser des outils techniques mais d’ouvrir, là où elle se trouve, un véritable espace de liberté. Où en est sur ce plan l’éducation spécialisée ?
Mon point de départ sera historique : la psychanalyse et l’éducation spécialisée ont partie liée, en France, depuis les années d’après-guerre. À la Libération, au moins une expérience associant la psychanalyse et l’éducation voit le jour, celle du groupe de psychopédagogie mis en place par Georges Mauco et Juliette Favez-Boutonnier au lycée Claude-Bernard, sur fond d’une expansion volontariste de la pédagogie psychanalytique et d’une lutte ouverte contre l’appropriation du handicap d’origine scolaire par les seuls médecins. Puis, dans les années soixante, dans un contexte de montée en puissance des sciences humaines et de course au diplôme, des éducateurs ne se sentant plus suffisamment qualifiés par ce qui aurait pu, après tout, rester un “métier d’homme”, se mettent à fréquenter, qui les divans des psychanalystes, qui les bancs des facultés de psychologie (ou les deux à la fois). Plus tard, dans les années soixante à quatre-vingt, la pénétration de la psychanalyse dans les milieux éducatifs atteint son apogée avec Françoise Dolto, qui se qualifie elle-même de “médecin d’éducation”, avec Maud Mannoni, qui laisse une marque psychanalytique indélébile sur l’école expérimentale de Bonneuil, etc. L’histoire de la jonction, en France, de la psychanalyse avec l’éducation spécialisée, c’est aussi tout ce qui, en provenance de la psychothérapie institutionnelle, va essaimer dans de hauts lieux tels que le Clos du Nid à Marvejols et dans d’autres établissements moins connus dont la cartographie reste à faire.
On voit donc mal comment une formation d’éducateurs pourrait se passer de donner à ces derniers des éléments d’histoire de la psychanalyse, de les emmener par la main dans la forêt de ses concepts, de leur donner un aperçu de l’ordre des raisons qui a propulsé la psychanalyse au cÅ“ur des établissements et des équipes, imprégnant le langage des protagonistes au point de donner cours à une “novlangue” psychanalytique et, surtout, de brouiller les repères dans les deux camps. Que l’éducation spécialisée et la psychanalyse se soient dévoyées mutuellement dans cette fréquentation assidue est en effet le problème que je voudrais soulever pour tenter, en définissant plus précisément en quoi il y a pu avoir nÅ“ud entre les deux métiers, de délimiter un champ de formation qui ne réserve pas aux uns la place de donneur de leçons et aux autres celle d’élèves en position structurale d’inhibition. Tout un programme que le concept de liberté, commun – j’en ferai l’hypothèse – aux deux champs, va me permettre d’esquisser.
Que l’éducation spécialisée se fasse des nÅ“uds avec la psychanalyse, cela veut dire qu’en lui empruntant ses concepts fondamentaux, voire en cherchant auprès d’elle ses lettres de créance, elle s’est condamnée elle-même à devenir une partition de la musique “psy” qui s’est répandue comme du miel liquide dans les têtes rendues poreuses par la modernité. Elle y a perdu son âme, qui tenait à un fil irréductible à quelque savoir que ce soit, à quelque science humaine que ce soit : le fil de la parole, de celle qui autorise ou interdit, qui dit quelque chose sur le monde et sur la façon dont les corps parlants des deux sexes peuvent l’habiter et le renouveler quels que soient leurs handicaps. Ce fil, qui devait tout aux discours et aux usages portés par une culture, par une religion parfois, par une philosophie, par la littérature, elle l’a lâché pour un savoir, celui de l’inconscient, des idées et des affects refoulés de l’enfant ou de l’adolescent, de l’Œdipe, du transfert et du contre-transfert… Assurément parce que la culture venait d’avoir un malaise. Grave. La crise de l’éducation ayant surgi dans le sillage de la détérioration de la condition de l’homme moderne (on aura reconnu ici deux titres de Hannah Arendt), il fallait bien se mettre au diapason de tout ce qui s’inventait pour éviter les dégâts lors de l’enfance, tenter de les réparer lorsqu’ils étaient avérés, mais aussi pour comprendre en se mettant à penser.
Qu’on la conteste ou pas (ou qu’on cherche à s’en débarrasser d’un revers de manche en lui préférant le comportemento-cognitivisme économe en pensée), la “révolution psychanalytique” (Marthe Robert) a, de fait, joué un rôle majeur dans les métamorphoses de la relation éducative. Pour le meilleur et pour le pire. Le pire, c’est lorsqu’elle se réduit à donner aux éducateurs quelques techniques susceptibles de rassurer, de servir d’alibi à une professionnalité qui peine à sortir sans un chapeau de marque. Le meilleur, c’est lorsque la psychanalyse et l’éducation spécialisée se trouvent un terrain d’entente, se parlent à égalité, choisissent de mettre en confrontation deux pratiques sans qualités, irriguées non pas par les gros mots de la science mais par ceux, universels, d’éveil, de liberté, de trouvaille. C’est ce qu’il faut à présent démontrer.
Pourquoi, à la fin, enseigner la psychanalyse aux éducateurs spécialisés ? Pas seulement pour les informer (cela fait partie du jeu mais n’en est pas le but), mais pour que la liberté ne déserte pas les officines (les établissements) où ils exercent leur métier. Leur liberté ? C’est la même que celle des psychanalystes, si tant est qu’elle existe dans le petit monde “psy” saturé de religiosité. Liberté de dire oui, de dire non, de se lever le matin en ayant une idée et de trouver le courage, l’astuce, l’humour pour la faire passer dans une réunion d’équipe, puis la mettre en Å“uvre. Liberté de s’opposer, de refuser tout ce qui se présente sous le chef de l’adaptation comme le Vrai, le Beau, le Bien.
On me dira que mon angle d’attaque est très restreint, qu’en réduisant le nouage de la psychanalyse avec l’éducation spécialisée à la liberté, je fais fi de la psychopathologie et de ses apports magnifiques à l’éducation. C’est vrai, mais, pour une fois, tentons d’être rigoureux. La psychanalyse, il faut se le dire et se le répéter, c’est une drôle d’aventure à deux (à trois, si l’on compte le langage), dont le ressort, si étrange que puisse paraître une telle formulation, est d’exprimer la jouissance, de la mettre en mots, c’est-à-dire de produire à son sujet un savoir marqué d’une frappe originale. Non pas, donc, une discipline, l’application d’un savoir, d’une archive, mais une occasion pour celui qui est embarrassé par un symptôme d’exprimer (au triple sens du terme, spinoziste : réaliser une puissance ; culinaire : exprimer le jus d’un fruit ; linguistique : dire) la jouissance qu’il recèle. Ça marche plus ou moins. Pas à coup sûr, en tout cas. Mais il n’en reste pas moins que la psychanalyse est une des adresses du peu de liberté qui nous reste dans ce monde, où l’on sait bien que cette dernière consiste surtout à penser, à dire et à imposer des conneries : ce qu’on appelle la liberté d’opinion.
Un peu de vraie liberté, donc, au sens où la liberté offerte par la cure a partie liée non pas avec la vérité mais avec des vérités, toujours singulières, donc un poil surprenantes, et donc faisant du bien. Car une parole vraie, c’est précisément cela qui exprime une quantité de la jouissance retenue dans le symptôme. Les “psys” appellent cela la castration. Or, il ne fait pas de doute qu’en agissant de la sorte, ils font le même boulot que les éducateurs, auxquels, du reste, il leur arrive d’avoir recours, lorsque, une fois la cure terminée, il s’agit pour leur patient de retrouver le chemin d’activités – qui, elles aussi, peuvent avoir un effet de castration : un enfant qui court, un adolescent qui joue, un adulte qui se soumet aux lois de la langue écrite, un jeune qui entend un éducateur lui parler vraiment (sans lui hurler dessus comme l’ont fait tant et plus ses parents et ses maîtres depuis qu’il est né) entrent dans la castration. “Par ici la sortie”, disent l’éducateur et le “psy” d’une même voix.
Reste que les “psys” ne l’ont pas joué modeste. Il est vrai que ce qu’ils proposent est si difficile et aléatoire qu’ils ont intérêt à mettre la barre assez haut pour eux-mêmes (ils le font aussi pour leurs analysants), d’où le reproche qu’ils se sont souvent attiré d’avoir une pratique élitiste, chère, nécessitant un haut niveau de culture…
Tout cela est vrai dans les faits (disons : trop souvent vrai) mais faux en toute rigueur. Le dispositif de la cure peut se transformer en goulet d’étranglement pour un analysant distingué (et cultivé) ou, au contraire, en planche de salut pour un ex-jeune en errance et en rupture scolaire. Là-dessus, il faut dire les choses carrément : la cure psychanalytique bonne pour ceux qui ont fait des études et qui ont de l’argent, quelle blague !
Pourtant, ce sont les premières objections qu’on rencontre chez les éducateurs en formation : la psychanalyse, c’est pour les riches (et d’ajouter aussitôt : on n’y comprend rien, c’est une vraie bouteille à l’encre, on ne sait jamais qui est qui, qui fait quoi exactement !). Appelé à brosser un tableau de la découverte analytique, le formateur, convoqué au plus près de ce que sa propre cure lui aura appris, s’emploiera à lever quelques malentendus.
Il n’est pas si mal placé pour cela. Si sa cure lui a apporté un peu de liberté, elle l’aura rendu disponible pour se faire entendre sur une autre scène – et pourquoi pas celle, si proche, de l’éducation spécialisée ? À condition toutefois de s’y présenter non pas comme analyste (un ruminant supposé versé dans un savoir d’expert qui, comme tel, est l’envers de la parole claire) mais comme quelqu’un qui, ayant pris quelque distance par rapport à ses propres torsions et distorsions, a pour arme principale d’avoir pris goût à la levée du refoulement.
Les concepts nés de la cure, qui font souvent l’objet d’élaborations aussi savantes qu’intimidantes, seront dès lors ramenés au sol d’une clarté commune liée à l’immersion dans une même langue, celle qui sait tout et ne se met à devenir hésitante que lorsqu’un pédagogue lui monte sur la tête. L’histoire de la découverte de la psychanalyse, les arcanes de la cure, les remaniements et les controverses théoriques seront présentés sur le mode du gai savoir qui naît de la cure. C’est la responsabilité des “psys” à l’égard des éducateurs spécialisés, comme c’est celle des éducateurs spécialisés de ne pas trop s’en laisser compter par les “psys”. C’est bien connu : quand l’éducateur est à court d’idées, il propose immanquablement de jouer la carte du “psy”. Ah ! s’il savait… C’est ce savoir-là qu’il vaut la peine de faire vivre dans les formations.