2006
Informations sociales
Partie 1 : Les fondamentaux du social dans l’enseignement
Le social à l’épreuve de lui-même
Une démarche d’anthropologie réciproque
Pierre Le Louerec
Sociologue et urbaniste, ancien directeur de projet et d’équipements socio-éducatifs et socioculturels, il est enseignant en IRTS, à Paris-VIII ainsi qu’à Paris-V, et chargé de mission à la direction de l’Action sociale de la CAF de Paris. Il collabore (avec différents cabinets de management et d’urbanisme) à des recherches sur les métiers des services, sur la participation des professionnels dans les organisations, sur la qualité dans les organisations médicales et sociales et sur le développement social des territoires.
L’enseignement du social devrait passer par la différenciation entre les configurations et les modalités sociales, et le processus humain même qui les permet. Pour que le social “véhiculé” par chacun nous enseigne, il faudrait envisager la mise en place d’une méthode pédagogique de coproduction du savoir entre l’enseignant et l’enseigné, introduisant du tiers via un cadre théorique permettant la réflexivité.
Comment le social se révèle-t-il aux étudiants à travers son enseignement ? La difficulté tient au fait qu’il n’est pas toujours là où on le situe, et qu’il est présent dès que deux personnes entrent en relation. De plus, en parler n’est pas réservé à l’enseignant, chacun pouvant avoir une opinion. Faire la part entre le processus social et ses manifestations via le cadre théorique... tel sera le fil d’un enseignement coproduit par l’enseignant et l’enseigné.
Le formateur a pour charge de conduire les étudiants sur la voie d’un métier du social qui se décline selon des aides spécifiques au regard de demandes et de besoins différents : recherche d’un emploi, d’un logement, d’une aide alimentaire, d’une structure de garde, d’une formation, d’argent etc. Dans ce contexte, assurer un rôle d’intervenant social suppose de tenir compte des réponses institutionnelles existantes dans un contexte socio-économique et sociopolitique construit par des acteurs donnés, en vue d’accomplir une mission, au moyen de dispositifs, de procédures et d’outils respectifs qu’il s’agit de comprendre et d’harmoniser. Mais c’est aussi apporter des réponses plus singulières aux souffrances sociales et psychiques des personnes dans des moments difficiles de leur existence. Ainsi, intervenir sur le social va au-delà du fait de délivrer une prestation, de dérouler une procédure institutionnelle : c’est contribuer à ce qui est souvent posé comme une finalité des professions de ce domaine, c’est-à-dire au tissage du lien social par la ré-affiliation, l’insertion, l’intégration (au sens classique de ces termes). Autant de questions qui se posent à chaque moment de l’acte d’enseigner dans ce champ.
En fait, le social et son enseignement oscillent entre deux conceptions qu’il est nécessaire de tenir ensemble : au plan “objectif” : étudier les situations, les conditions sociales et les différentes mesures supposées y répondre : au plan “subjectif” : étudier les facteurs, à la fois conjoncturels et structurels, susceptibles d’entraîner les difficultés de la personne, concernant son identité et son utilité sociales.
Le cours que j’assure à l’université s’adresse aux futurs conseillers en développement d’action sociale. Il comporte trois volets : le premier est relatif aux théories de l’action sociale, étant entendu que le social n’est pas un domaine extérieur à l’humain ; une autre partie du cours étudie le “développement”, que l’on ne peut réduire à la croissance et qui renvoie aux outils d’évaluation du social ; et enfin il s’agit d’introduire la question du positionnement du conseiller, afin que ce dernier soit en mesure d’analyser les pratiques, les dispositifs et de faire des propositions. En réalité, le social se loge partout, au-delà du découpage classique du savoir en disciplines (économie, statistique, psychologie, etc.). C’est pourquoi je me situe dans une approche transdisciplinaire, avec comme socle théorique l’anthropologie clinique
[1].
Délimiter le champ du social dans l’enseignement
Le social n’est pas nécessairement là où on le situe. Et il se réduit rarement à ce que l’on observe. Il nous montre que définir les phénomènes ou les faits sociaux uniquement statistiquement ou d’après leurs configurations socio-historiques ne suffit pas à le révéler et surtout à l’expliquer. De ce point de vue, on peut entendre qu’il est partout à partir du moment où ce qui est observé et analysé est précisément la relation, le lien entre l’un et l’autre.
Trois exemples fréquemment rencontrés dans la pratique par les professionnels viennent éclairer ce propos :
- lorsqu’une personne est surendettée, ce problème dit “social” renvoie à la capacité de gérer un budget, d’être en mesure de maîtriser les dépenses, davantage qu’à une difficulté d’insertion sociale. Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’apprendre à la personne à compter ni de travailler cette problématique dans le cadre d’actions collectives. Comment l’aider à réguler ses propres désirs ? Le travail du formateur consiste aussi à examiner cet aspect du problème, en montrant qu’il est possible de l’aborder en complémentarité avec d’autres professionnels, en l’occurrence des psychologues ;
- on s’efforce régulièrement, dans une logique d’adéquation entre une offre et une demande d’insertion, de proposer des procédures de contrat, outil qui se généralise dans les dispositifs de l’action sociale. À y regarder de plus près, ici, ce que le social nous enseigne, c’est que le contrat ne se décrète pas. Proposer un contrat à un usager sans tenir compte de son incapacité momentanée ou structurelle à contracter est voué à l’échec ;
- avec les dispositifs sociaux, on va aider les jeunes sous réserve qu’ils aient un “projet” ; mais ceux qui ne peuvent se projeter socialement dans l’avenir ont le plus besoin d’aide.
C’est dire d’emblée que le social peut déborder des frontières que l’on pose socialement pour le circonscrire. Deux lectures du social sont nécessaires : celle, implicite, du processus par rapport à la personne elle-même (comment, avec ses capacités propres, chacun est plus ou moins performant dans une situation qui est la sienne), et celle, explicite, qui renvoie aux procédures et aux dispositifs.
S’adresser à de futurs professionnels
Enseigner ne se résume pas à instruire ou à renseigner mais c’est, simultanément, permettre à l’étudiant de se situer dans le groupe de pairs, dans la voie susceptible de le conduire vers le groupe des professionnels. Transmettre des savoirs ne peux suffire à apprivoiser cette question. La relation enseignant-enseigné doit s’appuyer sur la synergie et sur le rapport de systèmes interdépendants entre les représentations (le savoir), les actions (le faire), les relations (l’être) et les intentions (le choix).
La difficulté vient aussi du fait que le social est l’affaire de tous ! Parler de la vie sociale et émettre un avis n’est pas réservé à l’enseignant. Par là même, la légitimité pour dire le social est susceptible d’être remise en cause par l’appréciation et l’évaluation de ce qu’en dit autrui. On peut alors se demander comment l’enseigner, puisque tout le monde a ses représentations, ses opinions… et que, par ailleurs, tout un chacun est pris dans le déterminisme social qu’il tente d’expliquer – ce qu’on nomme la “circularité anthropologique”.
Bien sûr, il est possible avec moins de difficultés d’enseigner des méthodes, des techniques, des outils et tout une panoplie de dispositifs renvoyant aux politiques sociales, mais est-ce suffisant pour saisir les enjeux du social ? On peut aussi, dans ce cadre, enseigner les méthodes propres à la relation d’aide, les “ficelles du métier” pour faire en sorte que chaque futur intervenant social maîtrise le répertoire des procédures à envisager selon le problème social repéré et catégorisé.
Nous soutenons l’idée, développée par Armel Huet
[2], qu’au-delà du fait de dispenser des techniques et des savoirs, il convient pour enseigner le social de s’appuyer sur celui-ci dans une démarche d’“
anthropologie réciproque”. C’est-à-dire qu’il est souhaitable de mettre le social en acte pour l’éprouver et mettre cette expérience en mots. Dans les instituts de formation des travailleurs sociaux, cet aspect des choses est bien perçu et conduit à des méthodes pédagogiques spécifiques autres que les cours magistraux.
Par exemple, les étudiants partent d’un fait rencontré, dans leur pratique ou dans leur expérience personnelle, qui est proposé et mis en situation (jeu de rôles). Ce type de travail fait clairement apparaître de quelle façon on est pris soi-même dans ce dont on parle ; et la nécessité de faire la part des choses entre ce qui relève de sa propre histoire et ce qui relève des processus extérieurs, ou propres à l’autre. On apprend alors à se décentrer. Dans le cadre du travail professionnel, cette démarche renvoie à l’analyse des pratiques avec l’aide d’un superviseur.
Comme nous le rappelle G. Bachelard, un fait est déjà une interprétation en soi et encore plus l’explication d’un phénomène. Cette interprétation doit être interrogée de façon à ne pas s’installer dans une posture ethnocentrique, voire idéologique. Cela suppose de se doter d’une méthode qui déconstruise le social dont on parle, puisqu’il est une construction sociale. C’est en introduisant une réflexivité au cÅ“ur de l’acte de connaissance, par un questionnement permanent sur l’appréhension et l’ordonnancement des faits, que l’on est amené à coproduire du savoir. Ici, l’enseignant comme l’enseigné sont véritablement impliqués dans les déterminismes qu’ils tentent d’analyser et d’expliquer. Le social ne se réduisant pas aux mots pour le dire, son enseignement suppose une mise en acte par laquelle les personnes peuvent éprouver leur propre identité et utilité sociales.
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Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raison d’agir, 4e trimestre 2001.
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Jean-Louis Brackelaire, La personne et la société, principes de changements de l’identité et de la responsabilité, Bruxelles, De Boeck Université, 1995.
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Michel Chauvière, Le travail social dans l’action publique, Dunod, juin 2004.
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Jean-Yves Dartiguenave et Jean-François Garnier, L’homme oublié du travail social, construire un savoir de référence, Érès, “Pratiques du champ social”, avril 2003.
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Vincent de Gaulejac, La société malade de la gestion, Le Seuil, 2005.
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Thomas Hobbes, Léviathan, Folio essais, octobre 2004.
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Jacques Laisis, “Quel « discours de la méthode » pour les sciences humaines ?”, Anthropo-logiques, n° 6, 1995.
[1]
La théorie de la médiation dite “anthropologie clinique”, fondée par le professeur émérite Jean Gagnepain, décédé en début d’année 2006, est une approche épistémologique de l’homme qu’elle se donne pour objet de science.
[2]
Professeur de sociologie à l’Université de Rennes-II, directeur du LARES.