Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 42 à 43
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Partie 1 : Les fondamentaux du social dans l'enseignement – Rubrique

n° 135 2006/7

2006 Informations sociales Partie 1 : Les fondamentaux du social dans l’enseignement – Rubrique

Quel social pour les sciences économiques et sociales ?

Claire Joigneaux-Desplanques Professeur agrégé de sciences sociales, elle enseigne au lycée Maurice-Ravel de Paris et donne des cours de sociologie dans le cadre de la préparation au CAPES de sciences économiques et sociales (IUFM de Paris-Université de Paris-I).
Dès la création d’un enseignement de sciences économiques et sociales, à la fin des années soixante, l’objectif assigné est clairement affiché par les instructions officielles : il s’agit de “développer la connaissance de nos sociétés actuelles et de leurs mécanismes”. On retrouve des formulations voisines depuis bientôt quarante ans. Plus intéressant, cette dimension est souvent revendiquée par les enseignants de Sciences économiques et sociales (SES). Au point qu’elle apparaît comme une dimension importante de leur identité collective, comme en témoigne le titre choisi par leur association de spécialistes quand elle produit une cassette destinée à promouvoir leur discipline : Quand l’école enseigne la société. Au dos du boîtier, les instructions officielles sont à nouveau mobilisées : “L’enseignement de sciences économiques et sociales permet aux élèves de comprendre la société dans laquelle ils vivent [...] pour les préparer à travailler et à agir en adultes : producteurs, consommateurs, mais aussi citoyens plus conscients de leurs responsabilités.
Cette connaissance des sociétés contemporaines a ainsi pour objectif affirmé de prodiguer un enseignement de culture générale, avec l’idée de former des citoyens éclairés. Enseigner la société, c’est ici apprendre aux élèves à se déprendre de quelques évidences au sujet du monde social, à un moment de leur parcours où ils se montrent conscients et intéressés par la place qu’ils occupent dans le monde social [1].
Au-delà du projet qui paraît à la fois transparent et consensuel se pose une première question relative aux savoirs enseignés sur la société. Les choix se sont construits progressivement à travers des hésitations et des discussions. Enseigner la société n’est pas simplement la décrire. Quels savoirs faut-il alors mobiliser pour l’analyser ? Les fondateurs de la discipline, proches de l’école des Annales, souhaitaient développer une approche des phénomènes sociaux qui intègre les apports des différentes sciences sociales, à commencer par la sociologie et l’économie. La société dont il est question englobe clairement la dimension économique des phénomènes sociaux. La question se pose aujourd’hui de la place réservée aux autres sciences sociales : faire appel à l’ethnologie ou à l’histoire, c’est permettre aux élèves d’envisager nos sociétés comme le résultat de constructions sociales. C’est encore relativiser une vision essentialiste des phénomènes et, partant, un peu mécaniste. C’est faire le choix de leur montrer que les lois naturelles de la société n’existent pas, même si on observe des régularités et qu’il est possible de dégager des éléments d’intelligibilité au sujet de ce monde. On peut montrer, par exemple, en classe de seconde, que les liens de parenté font l’objet de normes très variables d’une société et d’une époque à l’autre, et amener les élèves à se déprendre de quelques évidences, notamment concernant l’importance des liens biologiques. On voit ici à quel point la question des savoirs mobilisés n’est pas totalement indépendante d’une autre question en débat : la représentation de la société qui se construit à travers les programmes et la lecture qui en est faite par les enseignants.
Ce qui organise le programme de première et qu’on retrouve à plusieurs reprises en terminale est une question fondatrice pour les sciences sociales et pour les contemporains de la naissance de ces disciplines : celle du lien social. Les réponses qui structurent le programme reprennent les positions traditionnelles à la fois des politistes avec l’existence d’un pouvoir politique régulateur, des économistes avec l’existence de relations marchandes, et des sociologues avec l’importance des normes sociales et donc de la socialisation. En terminale, après avoir étudié ces différentes régulations des comportements individuels, les élèves sont amenés à réfléchir sur les évolutions de nos sociétés sur le long terme et sur la période plus récente.
Cette étude de la société et de ses évolutions laisse une large part aux représentations collectives, en particulier à l’idéal égalitaire et aux questionnements qui l’entourent. En témoigne ce passage du programme de terminale : “Pour questionner les relations entre égalité et équité, on discutera comment certaines inégalités peuvent être considérées comme justes parce qu’elles bénéficient aux plus défavorisés, alors qu’à l’inverse, l’égalité peut être injuste si elle conduit à ignorer des différences jugées légitimes entre les individus.
Enfin, les limites d’une vision trop déterministe des liens entre individus et société sont souvent réaffirmées. C’est très clair pour la socialisation : “On insistera ainsi sur le caractère interactif et évolutif de la socialisation et sur le fait que la reproduction sociale n’élimine pas les possibilités de changement”, ou en ce qui concerne la mobilité sociale, puisqu’il s’agit “d’apprécier les rôles respectifs des choix individuels et de la reproduction sociale”.
La définition des savoirs à enseigner au sujet de la société dépasse largement le cadre des salles de classe. Les représentations de la réalité participent en effet de cette même réalité, comme en témoigne ce discours de Jules Ferry : “Apprendre à l’ouvrier, d’abord les lois naturelles avec lesquelles se joue l’exercice de son métier, mais lui apprendre également la loi sociale, lui faire découvrir les phénomènes économiques, lui donner des notions justes sur les problèmes sociaux, c’est en avancer beaucoup la solution [2]. On reconnaît ici la foi républicaine dans la vertu des savoirs pour former des citoyens éclairés dans une démocratie apaisée. Mais c’est assez logiquement que cet enseignement a souvent été accusé de fournir aux élèves une vision de la société déformée par un prisme idéologique et socialement dangereuse.
 
NOTES
 
[1]Voir Élisabeth Bautier, Jean-Yves Rochex, L’expérience scolaire des nouveaux lycéens. Démocratisation ou massification, Armand Colin, 1998.
[2]Inauguration de l’école professionnelle de Vierzon, discours du 3 mai 1883.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Voir Élisabeth Bautier, Jean-Yves Rochex, L’expérience scol...
[suite] Suite de la note...
[2]
Inauguration de l’école professionnelle de Vierzon, discour...
[suite] Suite de la note...