2006
Informations sociales
Partie 2 : Le savoir social à l’épreuve du territoire – ... en contrepoint
Grands récits et petites histoires
Alain Vulbeau
Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Éditions de Minuit, 1979
Les grands récits étaient fondés sur un discours unitaire et sur un haut niveau d’universalité : c’est le cas de thèmes comme la dialectique de l’esprit, l’émancipation de l’humanité ou même la lutte des classes. Ils ont servi de matrice à des énoncés spécialisés et, très certainement, la formation dans le champ du travail social n’y a pas échappé. Pour J.-F. Lyotard, ces grands récits n’ont plus cours. Cependant, en ces fins d’années soixante-dix, le philosophe ne suit pas ceux qui en déduisent le déclin du lien social et le passage du collectif à l’atomisation brownienne. Au contraire, chacun se retrouve pris dans de multiples nÅ“uds de communication, tissés par de petites histoires. C’est cela la condition postmoderne.
Ces petites histoires sont remarquables d’abord par leurs formes narratives qui comptent au moins trois caractéristiques. On y narre la formation de héros positifs ou négatifs qui doivent accomplir des performances dans le cadre de compétences sociales. Ensuite, ces récits admettent une pluralité de jeux de langage et de formes de savoir. Enfin, ces histoires se racontent avec des règles bien précises qui signent le caractère quasi sacré de leur transmission. Dès les premiers mots, il s’agit d’affirmer des règles pragmatiques : les histoires débutent avec des phrases comme “Voici l’histoire de… telle que je l’ai toujours entendue. Je vais vous la raconter à mon tour, écoutez-la”. De façon symétrique, le narrateur termine par “Ici s’achève l’histoire de…, celui qui vous l’a racontée, c’est…”. L’autorité conférée au narrateur vient de sa position initiale d’auditeur et celui qui aura écouté l’histoire sera lui-même investi d’une autorité potentielle. Ce qui se transmet avec le récit, c’est le groupe de règles constituant le lien social.
Les petites histoires sont bien différentes des grands récits, et en particulier du récit dominant de la science : autant celui-ci est isolé d’autres types de discours, autant celles-là sont des composantes immédiates et partagées de l’expérience collective. Mais la science dont il s’agit est déjà une histoire ancienne. La nouvelle science, celle des objets fractals et de la théorie des catastrophes, participe aussi des petites histoires car elles ont une part de vérité qui est déterminée localement et ne sont donc pas des sciences généralistes, tirant toujours plus vers un haut niveau de généralité.
C’est en ces termes que se présente la condition postmoderne qui n’existe que dans la grande diversité des particularités langagières où se redistribuent les légitimités sociales.
La réflexion de Lyotard peut sembler très désincarnée et d’autant plus éloignée des nécessités sociales. En fait, il n’en est rien puisque cette théorisation sur le savoir était une commande du Conseil des universités du Québec. Ironie du sort, en 1979, au moment où le philosophe répond à cette commande qui lui donne la légitimité d’une expertise internationale, le ministère de l’Éducation nationale projetait de supprimer l’Université Paris-VIII (Vincennes), dont il était l’un des professeurs. Avec humour, le philosophe conclut que cet événement est typiquement un moment de la condition postmoderne.