Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 100 à 111
doi: en cours

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Partie 3 : Valeurs appliquées : l'idéal du social à l'épreuve

n° 136 2006/8

2006 Informations sociales Partie 3 : Valeurs appliquées : l’idéal du social à l’épreuve

La famille, l’état, le politique : une nouvelle économie des valeurs

Entre tensions et contradictions

Jacques Commaille Professeur des universités à l’École normale supérieure de Cachan, chercheur au Groupe d’analyse des politiques publiques, Institut des sciences sociales du politique (CNRS-ENS Cachan-Université Paris-X-Nanterre), il se consacre principalement au développement d’une sociologie politique du droit et de la justice. Il a publié notamment, en rapport avec le sujet de son article : L’esprit sociologique des lois. Essai de sociologie politique de la production du droit, PUF, 1994 ; Les enjeux politiques de la famille, Bayard Éditions, coll. “Société”, 1998 (avec Claude Martin) ; Politique de la famille, La Découverte, coll. “Repères”, 2002 (avec Pierre Strobel et Michel Villac).
L’évolution de la famille et les valeurs qui fondent celle-ci sont indissociables de celles des conceptions générales du “vivre ensemble” et de l’ordre politique. Après une longue phase historique qualifiée d’imposition exogène des valeurs du privé, où ces dernières se confondent avec les valeurs du politique et du social pour faire de la sphère privée le socle de l’ordre politique et de l’ordre social, une deuxième phase s’affirme : celle de l’“endogénéisation” des valeurs du privé, où l’expression de la volonté d’autodétermination de la famille par les individus s’accompagne d’une sollicitation des valeurs démocratiques. Mais les nouvelles expressions de la question sociale viennent perturber cette évolution et exposent les plus vulnérables socialement au retour des valeurs libérales.
Depuis deux siècles, la famille comme entité est en mouvement, sortant de la sphère publique (c’était l’identification à la “mère patrie”) au profit de la sphère privée, où la propre volonté des individus tend à en définir les contours. Plus récemment, l’appel à la démocratisation des modèles familiaux transforme le rapport à l’État. Une évolution inégale selon les conditions sociales.
L’histoire des politiques de la famille est celle des valeurs que la société veut promouvoir, pas seulement les valeurs au nom desquelles les individus doivent établir leurs relations au sein de leur sphère privée mais celles qui sont constitutives du social et du politique en général. Ainsi, ce qui est conçu pour cet espace qu’on appelle la famille l’est en même temps pour la société et pour ce qui la constitue politiquement. Telle est la thèse que nous voudrions défendre ici en montrant donc que l’évolution des politiques de la famille et les valeurs qui les fondent sont indissociables des conceptions générales du “vivre ensemble” et de l’ordre politique.
Il nous revient alors de nous interroger sur les valeurs qui vont fonder les mobilisations politiques et étatiques autour de la famille et de nous demander si l’on observe des transformations majeures en la matière. Si tel est le cas, nous considérerons que ces transformations sont autant révélatrices de métamorphoses du politique en général que de changements du statut politique de la famille. C’est ainsi que nous montrerons, dans une première phase correspondant à l’imposition exogène des valeurs du privé, que les valeurs du familial se confondent avec celles du politique et du social pour faire effectivement de la sphère privée le socle de l’ordre politique et de l’ordre social. Dans une deuxième phase, l’autonomisation de la sphère privée débouche sur ce que nous appellerons une “endogénéisation” des valeurs du privé. Dans ce cadre, les modes de constitution et de fonctionnement du familial relèvent de plus en plus de la propre volonté des individus, jusqu’à consacrer l’avènement de valeurs nouvelles pour la société tout entière inspirées d’un individualisme positif. Les individus vont alors jusqu’à revendiquer pour leur sphère privée l’application de principes qui sont ceux de la démocratie politique. Mais les nouvelles expressions de la question sociale viennent perturber cette évolution contemporaine. En effet, à côté de l’affirmation de ces valeurs nouvelles portées par les couches moyennes et supérieures, la vulnérabilité croissante de populations confrontées à la transformation de risques familiaux en risques sociaux conduit à interpeller les fondements mêmes de la solidarité sociale et à restaurer l’idée de responsabilité individuelle. C’est un fonctionnement dual de la régulation de la sphère privée qui s’affirme, ce que nous qualifierons de phase de libéralisation des valeurs versus un retour des valeurs libérales.
 
L’imposition exogène des valeurs du privé
 
 
Dans sa genèse, la représentation de la famille se confond avec ce que devrait être, dans l’idéal, le fonctionnement du monde social. Ainsi, à l’opposé d’une approche agonistique qui fait du conflit le moteur de la vie sociale, dans le cadre d’une approche consensualiste, la famille fait l’objet d’un usage idéologique en vue de naturaliser le monde social invité à être à son image, c’est-à-dire un monde potentiellement harmonieux où chacun se dévoue à l’autre et contribue pour sa part au bonheur commun (Borgetto, 1983 ; Lenoir, 2003). Les valeurs supposées altruistes de la famille sont associées à celles qui doivent régner dans la société tout entière. Ceux qui ne les respectent pas représentent un écart qu’il convient de réduire pour restaurer un état “normal” : celui du bonheur familial, qui est aussi un bonheur social sous l’autorité d’un pouvoir politique bienveillant (paternel ou maternel suivant les cas).
L’encadrement moral de la famille constitue donc un enjeu qui dépasse son propre fonctionnement. L’héroïne du roman de Paul Bourget intitulé Le divorce est confrontée au dilemme tragique de devoir choisir entre ses croyances religieuses et un divorce imposé par une vie en couple devenue infernale, suivie d’un remariage. D’où la représentation, sur la couverture du roman, d’une femme éplorée et les mains jointes, à côté de laquelle apparaît un crucifix. De même, comme le rappelle Martine Segalen, les familles bourgeoises partagent, au XIXe siècle, “une idéologie qui les unifie au-delà de leurs distinctions matérielles, en mettant au centre de leurs valeurs un modèle familial qui joue un rôle social considérable […], qu’il s’agisse du groupe domestique ou du réseau de parenté. Au cÅ“ur du dispositif bourgeois, une famille qui se définit comme le lieu de l’ordre, porteuse d’un modèle normatif puissant où tout écart est considéré comme une dangereuse déviance sociale” (Segalen, 1986).
Mais la famille ne participe pas seulement d’une morale sociale, elle est au fondement même du politique et des valeurs qui le constituent. Comme le soulignent Luc Boltanski et Laurent Thévenot, dans la “cité domestique”, “le lien entre les êtres est conçu comme une génération du lien familial : chacun est un père pour ses subordonnés et entretient des relations filiales avec l’autorité” (Boltanski et Thévenot, 1991). La famille est effectivement à l’image d’un ordre politique hiérarchisé avec des individus aux rôles différenciés. La verticalité qui ordonne les statuts au sein de la sphère privée justifie celle de l’ordre politique et réciproquement. Les vertus du politique sont à l’image de celles de la famille, d’où cet usage des métaphores de la famille dans la rhétorique politique : comme le signifie l’usage de l’expression “la mère patrie”, rien ne révèle mieux les valeurs qui doivent construire le politique, l’adhésion et la soumission des citoyens à ce qu’il est et à ce qu’il poursuit que la référence à la famille et aux vertus que celle-ci est supposée exalter (Borgetto, 1983 ; Commaille, 1991). De ce point de vue, la famille est bien une question d’ordre public. Par exemple, dans les travaux préparatoires du Code civil, Portalis considère que la famille est “la pépinière de l’État […] [qu’]elle est la source et la base de la grande société civile […], le berceau de l’État, et les vertus domestiques sont toutes les vertus des citoyens”. Comme le souligne avec force l’article 4 de la Constitution de 1795, “nul n’est bon citoyen, s’il n’est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux”.
C’est avec cet arrière-fond d’une famille constitutive d’une morale sociale et d’une éthique politique qu’il convient de réexaminer le sens à donner à la politique familiale. Au-delà de la préoccupation démographique (celle de la reproduction biologique de la population) et du souci de promotion de la famille en soi par la prise en considération des charges spécifiques que représente la présence d’enfants, cette politique publique, donc conçue et mise en Å“uvre par l’État, est porteuse de valeurs censées contribuer au “bien commun”. Dans le cadre de ce qu’on a appelé “l’âge d’or de la famille”, la volonté de promouvoir un certain modèle du genre : la famille formée d’un couple marié avec trois enfants, participe aussi d’une conception de l’ordre social. Ce qu’on a appelé le “familialisme” est bien plus qu’une doctrine de promotion de la famille. Il inscrit cette dernière dans une conception de l’ordre du monde où, non seulement les fonctions remplies par celle-ci (reproduction biologique, socialisation, transmission des valeurs, etc.) sont favorisées mais, comme nous l’avons vu plus haut, ses vertus sont supposées inspirer l’ordre social et l’ordre politique pour construire un monde harmonieux et solidaire.
Ce qui caractérise ce premier modèle d’économie des valeurs où la famille est au centre, c’est ce que nous avons appelé une imposition exogène, c’est-à-dire une définition par le haut de ce que doit être la famille eu égard à sa fonction structurante par rapport à l’ensemble de la société. Rien ne l’illustre mieux que, précisément, la politique de la famille, qui répond parfaitement à ce modèle de politique publique. L’État central surplombant définit et impose les grandes orientations de sa politique dans le cadre de l’exercice d’un mode tutélaire de gouvernement auquel sont soumis les citoyens. Il est en mesure de prétendre orienter et contrôler les comportements des individus dans leur sphère privée, ceci au nom d’un impératif de protection de “l’intérêt général” ou de l’exercice d’une “raison” (raison juridique qui est en même temps une raison morale, qu’il appartient à quelques-uns de définir au nom de tous). Le droit de la famille, droit civil mais aussi droit social, est une des expressions de ce mode de gouvernement politique et moral par le haut. Le Code civil de 1804, dont les grands principes demeurent dans la période contemporaine, même s’il a connu des transformations, définit les règles de constitution et de fonctionnement de la famille. Celles-ci ne sont que la transcription juridique de règles morales (ce que montre parfaitement la doctrine quand y sont commentés des dispositifs juridiques avec des arguments où la mise en Å“uvre de la raison juridique se confond le plus souvent avec l’expression de considérations morales – Commaille, 1994 ; CURAPP, 1993). La subtilité de cette régulation juridique et morale de la famille apparaît à l’évidence quand se met en place, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, une gestion dichotomique de l’ordre juridique, avec un Code civil où domine le souci de concilier une morale familiale avec l’exigence de gestion du patrimoine et un droit social d’abord inspiré par la volonté de moralisation de la classe ouvrière (Lenoir, 2003).
 
L’“endogénéisation” des valeurs du privé
 
 
La période des Trente Glorieuses est en même temps celle de “l’âge d’or de la famille”, mais elle porte en germe l’affirmation d’un nouveau modèle d’économie des valeurs. C’est en effet celle de l’établissement d’une société salariale et de l’émergence de nouvelles classes moyennes salariées, lesquelles vont contribuer à déplacer les enjeux de l’espace du travail vers celui du privé et des valeurs qu’il porte. La relativisation de l’économique, autorisée par la croissance et par le plein-emploi, va favoriser un tel déplacement. C’est ainsi qu’il pourra être question de l’avènement d’une société post-matérialiste. L’idée d’une “moyennisation” de la société française sera également avancée (Mendras, 1994) pour signifier que les rapports de classes sociales ont tendance à se dissoudre et que les mobilisations sur les modes de vie (y compris et surtout dans la sphère privée) deviennent prééminentes par rapport à celles dont la source principale était l’espace de travail (c’est souvent ainsi qu’ont pu être interprétés les événements de Mai 1968). Le souci d’hédonisme, celui de l’établissement de nouveaux principes devant guider les relations au sein de la sphère privée sont prévalents dans les débats, dans la réalité des rapports de force au sein de la société et dans les rapports au politique. Il s’agit alors d’une véritable mutation, dont Anthony Giddens analyse ainsi le possible avènement : “Un monde social dans lequel l’accomplissement émotionnel aurait remplacé la maximisation de la croissance économique serait très différent de celui que nous connaissons actuellement” (Giddens, 1992).
Dans ce contexte, il est significatif que les femmes deviennent les principales actrices de ce changement, dans la mesure où les revendications qu’elles portent et les transformations qu’elles provoquent mettent au centre du débat la question de la sphère privée, en soi et dans ses rapport à la société et au politique, compte tenu de la position centrale qu’elles y occupent (elles restent les “gardiennes de la famille” – Commaille et Martin, 1998).
Le rôle moteur ainsi joué par les femmes aurait alors rendu encore plus vive leur exigence de voir la société industrielle tenir ses promesses. Les bases de l’institution familiale ont été ébranlées : mariage, sexualité, rôles parentaux, etc. Cette transformation de la famille serait le signe d’une transformation plus globale liée au processus de modernisation lui-même, dans lequel les individus auraient cherché à s’émanciper des structures sociales de la société industrielle, en s’appuyant sur leur capacité réflexive. Ulrich Beck qualifie ce processus historique de “détraditionalisation” (Beck, 1992, 2003). Mais, pour lui, dans ce contexte, les femmes peuvent considérer que la société industrielle n’a jamais consacré les principes de la modernité (la liberté individuelle et l’égalité) qu’à un seul des deux genres. Une conscience vive des écarts de conditions imposerait que soient discutées et renouvelées les relations entre les sexes.
Il est alors possible de parler d’une nouvelle économie des valeurs pour le privé. En effet, la question de la famille redevient une question éminemment politique, non plus à partir de ce que l’État ou le pouvoir politique conçoivent et décident pour elle, mais à partir de ce que les citoyens, en l’occurrence les femmes, exigent, afin que ce qu’Anthony Giddens appelle une démocratisation de la vie privée devienne effectif et rende possible une véritable réciprocité positive entre cette démocratisation de la vie privée et la démocratie politique. Political is personal, pour reprendre le slogan des féministes anglo-saxonnes. Ce qui est exigé, c’est que les valeurs de la démocratie, les principes qui la fondent, dont la liberté et l’égalité, s’appliquent à la sphère privée. Les femmes ont ainsi permis une véritable inversion, puisque d’une situation de politique sur la famille, on serait passé à une situation de politique dans la famille. Les vertus du domestique et celles du politique sont de nouveau associées désormais, non pas parce qu’on l’impose, mais à partir des aspirations des individus eux-mêmes et des valeurs qu’ils attribuent à un ordre politique particulier : celui de la démocratie. C’est dans cette même logique que vont s’inscrire les mouvements homosexuels dans les années récentes. La quête de reconnaissance sociale et juridique de leur projet d’organisation de leur vie privée est délibérément placée sur le registre plus général du respect de droits politiques. Par exemple, la référence à la convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination est sollicitée pour faire de “la lutte contre les discriminations […] une obligation majeure de l’État démocratique” (Borrillo, 2000). L’assimilation est alors revendiquée entre le traitement de problèmes politiques comme le racisme, l’antisémitisme ou la xénophobie et les discriminations fondées sur le sexe et sur l’orientation sexuelle. Dans cette perspective, la question de la vie privée, celle de l’orientation sexuelle ou de la différenciation sexuelle et celle de la possibilité d’une construction sociale des liens de filiation peut être resituée dans un cadre plus général : celui de la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales, celui de la citoyenneté.
Le registre d’argumentation des mouvements homosexuels dans la filiation de celui des mouvements féministes nous donne effectivement à voir une nouvelle économie des valeurs. Face à la volonté d’autodétermination de leur univers privé par les individus eux-mêmes en référence à des valeurs qui sont au fondement de la démocratie, face à l’avènement d’un “individualisme positif” potentiellement en réciprocité avec l’ordre démocratique (de Singly, 2005), les vertus de la régulation juridique et politique sont de plus en plus associées, non plus à ce qui est imposé au nom d’une “légitimation d’ordre supérieur”, mais à des pratiques d’ajustement aux aspirations des individus eux-mêmes. En matière juridique, c’est déjà ce que constatait et annonçait une comparatiste américaine, en soulignant que les dispositifs concernant le droit de la famille visaient de moins en moins à contraindre les comportements (par exemple dans le domaine de la constitution ou de la dissolution du couple) et de plus en plus à se préoccuper des effets sociaux de modes d’organisation de leur univers privé choisis par les individus. En matière de politique familiale, on peut se demander si le mouvement de socialisation des politiques publiques à destination des familles (Commaille, Strobel et Villac, 2002) n’obéit pas à la même logique, précisément parce que ses fondements doctrinaux, inspirés par le “familialisme”, ne correspondent plus aux attentes sociales et rendent plus difficile toute expression d’un volontarisme politique en la matière, ceci d’autant plus que les nouvelles expressions de la question sociale viennent renforcer ce déplacement contraint des mobilisations publiques.
 
Libéralisation des valeurs versus retour des valeurs libérales
 
 
Comme le dit justement Robert Castel, “l’exaltation d’un individualisme qui encourage les individus à être autonomes, libres de leurs actes y compris dans leur univers intime ne prend pas en compte les effets différentiels que cet individualisme est susceptible de produire”. Pour lui, “on vit d’autant plus à l’aise sa propre individualité qu’elle s’étaie sur des ressources objectives et des protections collectives” (Castel, 1995). Effectivement, les évolutions que nous venons de rappeler sont en quelque sorte contrariées par un double phénomène :
  • les inégalités de ressources dont disposent les individus pour s’inscrire positivement dans ce processus de démocratisation de la vie personnelle supposé être en réciprocité positive avec la démocratie politique. Pour certains individus, les risques familiaux auxquels ils sont plus encore exposés sont susceptibles de se transformer en risques sociaux. C’est ce qu’illustre par exemple la situation matérielle difficile dans laquelle se trouvent des familles dites monoparentales, qui conjuguent la vulnérabilité de certaines catégories sociales avec les inégalités structurelles dont sont spécifiquement victimes les femmes ;
  • les nouvelles expressions de la question sociale provoquées par la crise de la société salariale exposent certains individus et certaines familles à la précarité et au chômage, lesquels sont susceptibles d’entraîner des perturbations graves dans la constitution et dans le fonctionnement de la sphère privée (Haut conseil de la population, 1999).
Dans ce contexte, les pouvoirs publics se trouvent dans l’obligation d’activer fortement la solidarité sociale, jusqu’à en faire parfois l’essentiel des mobilisations des fonds publics en direction des familles en difficulté. Mais dans une conjoncture de crise des ressources se cumulant avec une crise de croyance dans les vertus d’un interventionnisme étatique extensif, la tentation est grande de revenir à des valeurs constituant le cÅ“ur de la pensée libérale. Si la solidarité sociale ne saurait être totalement disqualifiée, la volonté se manifeste de plus en plus de l’amender (Borgetto et Lafore, 2000). Non seulement peut réapparaître la rhétorique du “bon” et du “mauvais” pauvre, mais s’exprime de plus en plus une exigence de contrepartie à l’exercice de la solidarité sociale. Bien loin de reconnaître les effets négatifs de conditions sociales défavorables susceptibles de provoquer des dysfonctionnements familiaux, par exemple dans l’exercice des rôles parentaux, l’argument de la responsabilité individuelle est sollicité pour justifier éventuellement l’existence de sanctions. Le mauvais fonctionnement de la sphère privée peut être considéré comme une faute qu’il convient de sanctionner.
 
En conclusion…
 
 
Ainsi, certains individus socialement démunis sont susceptibles de se retrouver dans une contradiction fondamentale entre ce qu’on leur suggère d’être dans leur sphère privée et ce qu’on leur permet socialement. Finalement, nos sociétés ont désormais à gérer les tensions provoquées par l’incapacité croissante à définir par le haut ce que devraient être les valeurs du privé. Dans le même temps se manifeste la permanence d’attentes sociales continuant à situer la famille comme une des principales, sinon la principale valeur à laquelle les individus adhèrent et qu’ils souhaitent voir s’exalter pour eux-mêmes. De surcroît, l’idéalisation de la famille est entretenue suivant un nouveau schéma. Une volonté d’autodétermination des conditions de la vie privée s’affirme, légitimée par la sollicitation de valeurs politiques relevant de l’idéal démocratique. Mais de ce processus enchanté, les individus les plus vulnérables socialement sont exclus, en même temps qu’ils sont exposés au retour de valeurs libérales. Le temps est sans doute venu pour l’État et pour le politique de se confronter à cette nouvelle économie des valeurs du privé en se saisissant simultanément de toutes ses facettes et sans en éluder les contradictions.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ulrich Beck, Risk Society. Towards a New Modernity, Sage, 1992 [version traduite : La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Flammarion, coll. “Champ”, 2003].
·  Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, “NRF Essais”, 1991, p. 116 et sqq.
·  Michel Borgetto, “Métaphore de la famille et idéologies”, in Le droit non civil de la famille, PUF, 1983.
·  Michel Borgetto et Robert Lafore, La république sociale. Contribution à l’étude de la question démocratique en France, PUF, 2000.
·  Daniel Borrillo, “L’orientation sexuelle en Europe. Esquisse d’une politique publique anti-discriminatoire”, Les temps modernes, n° 609, juillet-août 2000.
·  Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995.
·  Jacques Commaille, “Les sciences du politique”, in de Singly François (sous la dir.), La famille. L’état des savoirs, La Découverte, 1991.
·  Jacques Commaille, L’esprit sociologique des lois. Essai de sociologie politique de la production du droit, PUF, 1994.
·  Jacques Commaille et Claude Martin, Les enjeux politiques de la famille, Bayard Éditions, coll. “Société”, 1998.
·  Jacques Commaille, Pierre Strobel et Michel Villac, Politique de la famille, La Découverte, coll. “Repères”, 2002.
·  CURAPP, La doctrine juridique, PUF, 1993.
·  Anthony Giddens, The Transformation of Intimacy. Sexuality, Love and Eroticism in Modern Societies, Polity Press, 1992 [version traduite : La transformation de l’intimité. Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes, Éditions Le Rouergue/Chambon, 2004].
·  Haut conseil de la population, Famille et chômage, rapport du groupe présidé par Jacques Commaille, Haut conseil de la population et de la famille, 1999.
·  Rémi Lenoir, Généalogie de la morale familiale, Le Seuil, coll. “Liber”, 2003.
·  Henri Mendras, La seconde révolution française, 1965-1984, Gallimard, coll. “Folio”, 1994.
·  Martine Segalen, “La révolution industrielle : du prolétaire au bourgeois”, in André Burguière et al. (sous la dir.), Histoire de la famille, Armand Colin, tome 2, 1986.
·  François de Singly, L’individualisme est un humanisme, Éditions de l’Aube, 2005.
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