Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 112 à 120
doi: en cours

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Partie 3 : Valeurs appliquées : l'idéal du social à l'épreuve

n° 136 2006/8

2006 Informations sociales Partie 3 : Valeurs appliquées : l’idéal du social à l’épreuve

La valeur “famille” en tendances

Un modèle en évolution

Julien Damon Chef des services “Questions sociales” et “Institutions et société” au Centre d’analyse stratégique (ex-commissariat au Plan), professeur associé à Sciences-po (cycle supérieur d’aménagement et d’urbanisme), il a récemment publié Les politiques familiales (PUF, coll. “Que sais-je ?”).
La famille est plébiscitée, tant par les Français que par les Européens. En même temps se dessinent des conceptions différentes du modèle familial, qui se définit moins qu’auparavant comme le socle des identités et des appartenances. Trois hypothèses sont possibles pour l’avenir : une stabilisation de la situation actuelle, une érosion de la valeur famille ou un retour à la tradition.
D’après les enquêtes, 57 % des Français pensent aujourd’hui que “la famille est le seul endroit où l’on se sente bien et détendu”, contre 70 % en 1979. Une érosion qui montre tout à la fois une stabilité forte de la famille, mais qui traduit aussi des évolutions. En effet, le “bon modèle” familial n’est plus celui d’hier. Il se diversifie en développant une grande tolérance aux diverses formes de famille.
La valeur famille campe fermement au premier rang du palmarès des valeurs des Français, telles que mesurées dans les enquêtes. Ce constat, assurément valide, est répété à longueur de propos dans les discussions autour de la famille et de la politique familiale en France. Il mérite cependant un examen attentif, dans la mesure où l’adhésion à cette valeur n’emporte pas nécessairement l’adhésion à une politique familiale. En témoigne, par exemple, fortement le fait que, partout en Europe et en Occident, la famille est plébiscitée, même dans les pays (qui sont largement majoritaires) où la politique familiale reste de faible densité.
Après quelques propos généraux sur l’évolution générale des valeurs, on soulignera l’importance de la valeur famille aujourd’hui, en France, en Europe et en Occident, tout en repérant que le plébiscite actuel en sa faveur peut être relativisé par une certaine érosion de cette valeur. Enfin, à grands traits et en quelques lignes, on tentera trois hypothèses raisonnées pour l’avenir : le maintien de la valeur à son niveau actuel, la progression de son érosion, ou bien, au contraire, l’accentuation de son importance.
Il convient de souligner que ce qui importe ici est la notion même de famille. Bien que les Français soient toujours attachés à la famille, ils ne sont plus attachés à une forme familiale unique. Si, sur trente ans, on repère une stabilité de cette valeur en général, la famille s’est, sur le même temps, largement transformée. Derrière la stabilité de la valeur famille, il y a la tolérance accrue et pour certaines formes familiales l’acceptation totale des différentes structures familiales qui ont pu se développer : familles monoparentales, recomposées, voire “homoparentales”.
Il importe encore d’écrire ici d’emblée que la valeur famille, telle que repérée dans les opinions et les aspirations des Français, est certainement, dans le contexte français, une variable fondamentale de soutien à la politique familiale. Le maintien de cette valeur, malgré ou plutôt à côté des transformations familiales assez radicales, amène des arguments pour une politique familiale soutenue. Son érosion, au contraire, appellerait des évolutions – en fait déjà à l’œuvre – vers des politiques ne ciblant plus véritablement la famille en tant qu’entité, mais plus nettement encore les individus qui la composent. Enfin un retour de la valeur famille – c’est-à-dire le renforcement de l’adhésion à des formes familiales “traditionnelles” – appellerait ou accompagnerait une forme de recentrage de la politique familiale sur certaines compositions familiales qu’il faudrait, par exemple, appuyer afin de ne pas les voir se décomposer.
 
L’intérêt pour les valeurs
 
 
Les valeurs sont en vogue. Données, enquêtes et analyses s’accumulent [1]. Globalement, s’il y a évolution, il y a également maintien des valeurs. Le pessimisme est généralement de mise quand il s’agit de valeurs et de morale, que ce soit dans les discussions de café (c’est le “Y’a plus de valeur, M’sieurs dames !”) ou dans les discussions de savants (c’est le “Tout se vaut” de certaines épistémologies). Pour autant, ce qui frappe, c’est plus la stabilité que la disparition ou l’érosion des valeurs (au premier rang desquelles la famille).
L’individualisme croissant (avec ses aspects positifs et négatifs) s’accompagnerait, dans certains discours, de l’usure et de la dégradation des valeurs. Ceci est loin d’être certain. De nombreux experts ont bien relevé le passage d’une société industrielle à une société postindustrielle. Famille, travail, école, justice n’y ont plus la même place et n’y jouent plus le même rôle. Dans un monde où espace public et espace privé sont plus disjoints, il se pourrait qu’il n’y ait pas de valeurs communes au public et au privé. L’individu, dans ses différents cercles d’appartenance, dans ses différentes “cités”, pourrait choisir son propre système de valeurs, sans noyau dur. L’individu postindustriel, ou postmoderne, pourrait être totalement libre de ses choix de valeurs et interdire aux différents organes collectifs de s’inquiéter de ces dernières, devenues irrémédiablement contingentes et fonctionnelles.
Présentés comme caractéristiques de la postmodernité, le nihilisme et la fin des valeurs sont en réalité de simples vues de l’esprit. Bien entendu, des variations sont tout à fait nettes entre les âges, entre les générations, entre les niveaux d’éducation. Reste que les jeunes contestent davantage l’autorité que les anciens, non pas en fonction d’un refus en soi de l’autorité, mais dans un souci affirmé de voir respectée la dignité de l’individu. Plutôt qu’une généralisation du scepticisme, on peut remarquer le développement de l’esprit critique. La dignité d’autrui devient une valeur dominante à l’aune de laquelle sont appréciés les comportements. Mais nous sommes là bien loin de la disparition du sens des valeurs. Et lorsqu’il s’agit de la famille, les différences générationnelles, sexuelles, sociales ne jouent que de façon très marginale.
L’évolution des sociétés occidentales va certainement dans la direction d’un approfondissement de l’individualisme et de la rationalisation des valeurs. Mais, loin de disparaître et de décliner, ces dernières demeurent, en se transformant dans le sens d’une élévation de l’idée générale d’égale dignité de tous. Les valeurs – qualifions-les de classiques – restent persistantes et structurées. C’est typiquement le cas de la famille.
Pour mesurer cette importance et ces évolutions de la valeur famille, on s’appuiera sur des enquêtes d’opinion menées par des instituts de sondage, comme par de grandes institutions de statistiques. Sont ici réunis des indicateurs tirés de batteries de questions très diverses, issues de sondages ponctuels, d’enquêtes approfondies menées en France et à l’échelle internationale.
 
Rétrospective : la famille plébiscitée, mais une érosion liée aux mutations familiales
 
 
Tous les sondages convergent : la famille semble être ce qu’il y a de plus important aux yeux des Français, mais aussi aux yeux des Européens, et ce à tous les âges, pour les hommes comme pour les femmes.
Si l’on prend deux sondages ponctuels récents, il apparaît tout d’abord que les ingrédients du bonheur tels que le définissent ou le ressentent les Français sont : une famille unie (52 %), les enfants (48 %), l’amour (35 %), les amis (29 %) [2]. Cet attachement à la famille, toujours mesuré de manière très différente selon les enquêtes, se retrouve aussi dans les priorités des jeunes. Interrogés sur les choses qui comptent le plus pour eux dans la vie aujourd’hui, les 15-24 ans répondent dans l’ordre : la famille (52 %), trouver un métier intéressant (38 %), et les amis (37 %), avant le fait de se développer intellectuellement (18 %), la liberté (10 %), ou le fait d’avoir des responsabilités (10 %) [3].
Au-delà de ces informations ponctuelles, que tous les sondages attestent au fil des récentes années, l’enquête “Histoire de vie” de l’INSEE, réalisée en 2003, confirme pleinement cette force de la famille dans champ des valeurs des Français. À la question “Qu’est-ce qui permet le mieux de dire qui vous êtes ?”, 86 % des personnes citent leur famille. Arrivent ensuite, loin derrière, le métier et les amis (voir tableau 1).

Tableau 1
“Quels sont les trois thèmes qui vous correspondent le mieux ?” (en %)
Agrandir l'image Ensemble	Hommes	Femmes	18-30 ans	30-...
Ensemble Hommes Femmes 18-30 ans 30-45 ans 45-60 ans 60-75 ans 75 ans ou plus Votre famille 86 83 89 83 89 86 86 86 Les lieux auxquels 28 26 30 23 25 31 34 34 vous êtes attaché(e) Votre métier, votre situation 40 45 35 43 50 42 23 22 professionnelle, vos études Vos amis 37 37 37 51 37 30 33 25 Une passion ou une activité 29 36 23 34 30 29 24 15 de loisir Votre physique, votre apparence 6 4 7 9 6 4 4 2 Un problème de santé, 7 7 8 2 4 9 14 15 un handicap Vos origines géographiques 9 9 9 10 9 9 8 6 Vos opinions politiques ou 6 6 5 5 4 6 6 6 religieuses ou vos engagements Rien de tout cela 2 2 2 1 1 3 3 5 Source : Enquête “Histoire de vie” sur la construction des identités, INSEE, 2003.

Cette importance de la famille ne concerne pas uniquement les Français. Signe d’une grande proximité culturelle, le palmarès des valeurs des Européens la place nettement et partout en tête. L’enquête “valeurs” réalisée en 1999 indique que 86 % des Européens (dans treize pays de l’Union) considèrent la famille comme très importante. Relevons qu’ils n’étaient que 82 % dans ce cas en 1990, lors de la précédente vague de cette enquête. Si, à l’échelle européenne, la famille gagne 4 points en une dizaine d’années, les attentes en matière familiale auraient tendance à se renforcer notamment au Portugal (+ 12 points en 10 ans), en Allemagne (+ 10 points) et en France (+ 7 points).
Le travail vient assez souvent en deuxième position dans ce palmarès des valeurs mais avec des évolutions contrastées. Cette valeur régresse en Irlande, par exemple, mais se renforce en France (+ 10 points). La conclusion générale, face à cette importance du couple de valeurs famille et travail, est que réussir sa vie familiale et sa vie professionnelle semble constituer le double objectif prioritaire de beaucoup d’individus.
Graphique 1
Personnes considérant la famille comme très importante dans leur vie (en %)
Agrandir l'image Personnes considérant la famille comme très import...
Source : Pierre Bréchon, Jean-François Tchernia, “Les enquêtes sur les valeurs des Européens”, Futuribles, n° 277, 2002, p. 5-14.

Tableau 2
La famille est-elle importante pour vous ? (%)
Agrandir l'image 16 à 29 ans	50 ans et + 	Instruction...
16 à 29 ans 50 ans et + Instruction - Instruction + France 77 85 79 81 Allemagne 54 77 75 67 Grande-Bretagne 87 86 88 87 Suède 85 86 87 91 Italie 83 90 89 73 États-Unis 92 92 91 92 Canada 89 94 92 89 Source : Raymond Boudon, Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?, Paris, PUF, 2002 ; Ronald Inglehart et al., Human Values and Beliefs. A Cross-Cultural Sourcebook, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1998. Enquêtes de 1990 à 1993.

Au-delà même de l’Europe, c’est dans tout le monde occidental que la valeur famille, tout en évoluant, demeure. À la question de savoir si cette dernière est importante, une majorité de jeunes (77 % en France, 92 % aux États-Unis) répondent positivement. Leurs aînés répondent généralement encore un peu plus fréquemment positivement, ou bien au même niveau (85 % en France, 92 % aux États-Unis). On ne peut donc aucunement parler de discontinuité et l’on ne peut qu’être frappé par le maintien de cette valeur. Il en est de même, d’ailleurs, pour le mariage, qui reste une valeur forte, ou pour la fidélité conjugale.
Ce plébiscite pour la famille ne doit pas induire en erreur. Comment le comprendre, alors que les formes familiales se diversifient et se fragilisent très nettement ? Il faut ici relever que si tous les individus valorisent beaucoup la famille, ils peuvent avoir des conceptions très différentes du “bon modèle” familial. Ce n’est pas la famille – au sens de vérité anthropologique naturelle et éternelle – qui est en réalité plébiscitée, mais la diversité des formes familiales qui permettent l’accomplissement des personnes qui y vivent. D’ailleurs, dans les questionnements plus fouillés, il apparaît qu’au titre de la famille, la priorité est moins mise sur la sécurité matérielle du foyer et sur la subsistance de la personne physique que sur l’expression de soi, sur le sentiment de bien-être et sur la qualité de la vie. On baptise cela le postmatérialisme.
Ce plébiscite pour la famille ne doit induire en erreur non plus quant à sa stabilité. Si les enquêtes “valeurs” – les deux vagues de 1990 et 1999 – montrent une progression de la famille dans les valeurs des Français, ce n’est pas vraiment le cas de l’enquête barométrique annuelle du CREDOC sur les conditions de vie et les aspirations des Français.
À la question de savoir si la famille est le seul endroit où l’individu “se sent bien et détendu”, les évolutions repérables depuis un quart de siècle sont notables. Bien entendu, les Français répondent encore très majoritairement positivement. Mais s’ils sont aujourd’hui 57 % dans ce cas, ils étaient 70 % en 1979. Doit-on y lire une érosion de la valeur famille ? Probablement non, mais on peut y déceler le fait que la famille n’est plus aussi fortement le socle des identités et des appartenances, tout en le demeurant. Il y a donc une stabilité très forte de la valeur famille, mais aussi des évolutions tout à fait notables.
 
Prospective : stabilisation, érosion ou bien plus grande valorisation encore ?
 
 
En matière de prospective, en repérant les tendances fortes, on peut tenter raisonnablement trois hypothèses face à l’avenir de cette valeur famille. Ces trois hypothèses contrastées sont très simples, car il s’agit d’envisager la stabilisation de la situation actuelle, l’érosion de la valeur famille avec renforcement des tendances individualistes ou bien un certain retour à la tradition avec une valorisation plus importante du fait familial lui-même.
Graphique 2
Êtes-vous d’accord avec l’idée suivante : “La famille est le seul endroit où l’on se sente bien et détendu ?”(en %)
Agrandir l'image Êtes-vous d’accord avec l’idée suivante : “La fami...
On peut envisager d’abord une stabilisation à son niveau actuel, très élevé, de la valeur famille. Cette dernière, avec ses transformations qui progresseraient toujours (plus de séparations, plus de contractualisation, plus de “monoparentalité”, acceptation renforcée de l’“homoparentalité”, etc.), resterait en première place au panthéon des valeurs. Au-delà des conséquences sur les comportements, en termes de politique familiale, ceci signifierait que ce bloc particulier des politiques publiques à la française pourrait toujours se prévaloir d’un fort soutien de l’opinion. Ce ne sont pas tant les formes de la politique familiale qui resteraient ainsi soutenues, que son principe. Car davantage qu’à la valeur famille elle-même, la politique familiale restera toujours plus attentive aux structures et aux comportements familiaux. Ce scénario présente un haut degré de probabilité.
Il est également possible d’imaginer une érosion progressive de la valeur famille, accompagnant la poursuite de l’éclatement des formes familiales. Il est alors très peu probable que la valeur travail prenne le pas. Cependant, la tendance à la valorisation de la réussite individuelle (dont la réussite de sa vie familiale) est susceptible de conduire à une diminution relative de l’importance de la famille en tant que telle. Une telle tendance peut avoir des conséquences importantes pour la politique familiale. Il s’agirait ici d’une accentuation de ce qui est déjà, mais pas massivement, à l’œuvre : l’individualisation des prestations et des droits.
On peut enfin envisager une valorisation plus importante de la famille, avec un certain retour de la tradition en la matière (interventions en faveur du mariage, par exemple). Cette tendance, repérable dans d’autres contextes, comme aux États-Unis, peut être identifiée en France à travers différents phénomènes comme les demandes de temps supplémentaire pour s’occuper des enfants. Il ne s’agirait pas ici d’un retour conservateur à la valorisation de modèles familiaux qui n’ont peut-être jamais véritablement existé, mais plutôt d’une accentuation de la tendance à toujours placer la famille en tête des valeurs et d’un retournement par rapport à la relative érosion qui a pu être repérée. Une telle hypothèse permettrait assurément à la politique familiale – tout de même toujours appelée à évoluer pour s’adapter à la diversification des formes et des attentes familiales – de bénéficier d’un soutien accru et, peut-être, d’investissements plus conséquents par rapport à d’autres pans de l’intervention publique.
 
NOTES
 
[1]Parmi les productions récentes les plus intéressantes, voir Pierre Bréchon (dir.), Les valeurs des Français. Évolutions de 1980 à 2000, Paris, Armand Colin, 2000 ; Olivier Galland, Bernard Roudet (dir.), Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis vingt ans, Paris, L’Harmattan, 2001. Pour une synthèse, voir Olivier Galland, Yannick Lemel, Jean-François Tchernia, “Les valeurs en France”, Données sociales, Paris, INSEE, 2002, p. 559-564. Voir également Raymond Boudon, Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?, Paris, PUF, 2002, et l’entretien avec l’auteur dans ce numéro de Informations sociales.
[2]Enquête SOFRES des 21 et 22 septembre 2004 sur “Les Français et le bonheur”, réalisée pour Pèlerin.
[3]Enquête SOFRES, novembre 2003, auprès des 15-24 ans.
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