2006
Informations sociales
Partie 1 : Crise des valeurs, crise du sens ?
Les valeurs morales : la neutralité libérale par-delà le relativisme
L’approche par la philosophie morale
Jean-Cassien Billier
Professeur agrégé, enseignant à l’UFR de philosophie et de sociologie de l’Université de la Sorbonne-Paris-IV, ses recherches portent sur la philosophie morale contemporaine et sur le libéralisme moral. Il a notamment publié : Histoire de la philosophie du droit (avec Aglaé Maryioli), Paris, Armand Colin, 2001, rééd. 2005 ; Le pouvoir, Paris, Armand Colin, 2000 ; “La sexualité” (avec Ruwen Ogien, dir.), revue Comprendre, nËš 6, Paris, PUF, 2005.
Il est tentant de confondre le pluralisme des valeurs qui caractérise les sociétés démocratiques contemporaines avec un pur et simple relativisme moral. Or, le relativisme moral n’est pas facile à justifier en tant que tel, et la démocratie libérale privilégie l’invocation d’une neutralité à l’égard des valeurs qui n’est pas un relativisme. La question la plus pertinente, qui fait l’objet d’une controverse entre républicains et libéraux, est sans doute celle, non du relativisme moral, mais de la nécessité ou non pour un État et pour une société de promouvoir des valeurs communes.
Penser la question des valeurs morales conduit à débattre de ce qui touche à la vérité (ou aux vérités), au jugement et à sa subjectivité, à la croyance partagée, aux codes et aux normes... Au plan politique, faut-il organiser la promotion de valeurs communes ? Peut-on se mettre d’accord sur une valeur supérieure aux autres ? Un domaine de réflexion en tension.
Les valeurs morales sont-elles relatives ? La question est aussi ancienne que la philosophie morale elle-même. Elle est, par exemple, au centre de la controverse entre Platon et le sophiste Protagoras, le premier soutenant qu’il existe une essence immuable du Bien, le second rétorquant que la diversité des codes moraux décourage une telle ambition universaliste et essentialiste. Le développement de l’anthropologie culturelle moderne a, depuis, fortement renforcé la thèse empiriste de la variabilité des normes et des valeurs morales. Les travaux de Franz Boas, puis de son élève Ruth Benedict, dont le livre Patterns of Culture, de 1934, a souvent été mis au service d’une défense empiriste du relativisme culturel et moral, ont eu à cet égard un impact important. Mais, paradoxalement, l’existence même de l’anthropologie culturelle dément en grande partie toute version radicale du relativisme moral, puisque cette discipline est fondée sur la possibilité d’une traduction au moins minimale d’une culture par une autre : ceci interdit en principe toute thèse d’incommensurabilité absolue qui rendrait absurde le travail de l’anthropologue culturel. En réalité, le relativisme moral semble devoir dépasser son état empiriste s’il veut se donner une assise solide. Il lui faut notamment pouvoir résister à l’objection suivante : l’observation des variations dans la définition des codes moraux et des valeurs morales, qu’elles soient culturelles ou intrasociales au sein des sociétés pluralistes, ne permet en rien de fonder le relativisme. Il suffit de songer à une analogie avec la vérité scientifique : le désaccord des scientifiques n’a jamais exclu la possibilité qu’il y ait des croyances plus justifiées que d’autres. La seule différence de taille concerne la question du consensus : la communauté scientifique a atteint un haut degré de concordance des croyances au sujet du monde physique là où la morale offre le spectacle de profondes divergences. Mais le constat de cette différence ne permet pas davantage d’inférer le passage de la divergence empirique des croyances morales à un principe justifiant le relativisme. À cette objection de fond, deux formes élaborées de relativisme tentent de répondre. La première consiste à accepter le parallèle entre discours scientifique et discours moral pour le pousser à bout en remettant en cause l’idée de vérité objective dans la science elle-même. En ce cas, la vérité n’est plus qu’une croyance partagée destinée à justifier les pratiques d’une communauté, qu’elle soit culturelle ou scientifique. La seconde tentative de parade relativiste adopte la méthode inverse en creusant la différence entre discours moral et discours scientifique. On peut baptiser cette méthode du nom de “relativisme spécifique à la moralité”, puisqu’il s’agit cette fois de soutenir que les désaccords moraux ne peuvent en aucun cas être traités de la même façon que les désaccords scientifiques. Un tel “relativisme spécifique à la moralité” apparaît, à son tour, sous au moins deux formes distinctes.
Un relativisme spécifique à la moralité
La première est celle d’un relativisme spécifique à la moralité d’obédience dite “non cognitiviste”, consistant à opposer le discours scientifique (qui affirme des croyances justifiables) et le discours moral (qui exprime des émotions et tente d’influencer la conduite d’autrui). Une telle version du relativisme correspond à l’“émotivisme moral” développé par Charles Stevenson, en 1944, dans Ethics and Language. Cependant, dans une telle option, une double ambiguïté se fait jour. Tout d’abord, il peut sembler paradoxal de dire que le relativisme moral spécifique à la moralité est justifié par le fait que la morale n’est que l’expression d’émotions : certes, le caractère subjectiviste de telles émotions conduit au relativisme, mais, dans le même temps, une thèse non relativiste est soutenue, précisément celle qui fait de l’émotion le seul support des valeurs. Cette thèse est tout à la fois très universaliste et très ambitieuse si l’on songe qu’il n’est pas évident du tout que les émotions dites morales (la honte, le remords, l’indignation, etc.) soient exemptes de jugements axiologiques. On peut soutenir, au contraire, qu’il est très plausible que de telles émotions dépendent en fait de jugements moraux : éprouver de la honte pour avoir menti semble, par exemple, supposer la croyance préalable selon laquelle le mensonge est un acte moralement honteux ; de même, s’indigner du tort que l’on a subi semble supposer la croyance préalable qu’il est injuste de subir un tort, etc. Ensuite, il faut relever une étrangeté : le scepticisme moral, qui est la forme incontestablement la plus radicale d’anti-cognitivisme, est très cohérent avec lui-même lorsqu’il suggère, dans sa forme antique, par exemple celle de Sextus Empiricus, de suspendre nos jugements moraux. Une telle suspension semble bien, en effet, la réponse non normative appropriée une fois reconnue la nature foncièrement subjective de nos jugements, quoique en termes conséquentialistes on puisse légitimement douter que le fait de suspendre notre jugement ne soit pas une attitude normative. Le relativisme anti-cognitiviste moral moderne propose une réponse fort différente : il nous demande certes lui aussi de reconnaître la nature foncièrement subjective de ces jugements, mais il nous précise que nous pouvons toutefois continuer de les faire valoir auprès d’autrui puisqu’ils sont moraux, au sens de Stevenson, du fait qu’ils tendent précisément à influencer la conduite de ce dernier. Si l’on admet que l’idée même de valeur morale comporte quelque chose de contraignant, comment pouvons-nous exiger de contraindre autrui au nom de valeurs qui n’ont rien de contraignant pour nous-mêmes du fait qu’elles ne seraient que l’expression de nos sentiments les plus subjectifs ? Ce paradoxe semble fortement porter atteinte à la validité du relativisme moral anti-cognitiviste.
Reste donc une seconde solution : inventer un relativisme cognitiviste qui affirmera que les jugements moraux sont l’expression non pas de simples émotions subjectives mais aussi de croyances morales. Certains considèrent que la forme aboutie de cette option est un “relativisme des normes” qui prend acte du fait que chaque société ou même chaque groupe humain édicte des normes et des règles auxquelles croient ses membres, ne serait-ce que pour des raisons de coopération sociale bien comprise. Ce relativisme cognitiviste ressemble beaucoup à un fonctionnalisme : il reconnaît certes que les jugements moraux relèvent de croyances partagées, mais il doit faire le deuil de l’idée de vérité (puisque deux croyances morales contradictoires pourront être vraies en même temps). Il y aurait donc ici deux stratégies : la première consiste à exagérer le désagrément issu des différences de point de vue en morale, alors que la seconde considère que de telles différences ne sont en rien les signes d’une défaite de la rationalité morale elle-même. Les formes relativement récentes et élaborées de relativisme moral tentent de conforter leur position en défendant cette seconde stratégie sous l’appellation de relativisme “faible” ou “modéré”. La version “forte” du radicalisme moral affirmant que tous les codes moraux sont aussi vrais les uns que les autres aboutissant décidément à des difficultés trop redoutables, on a ainsi pu voir fleurir des plaidoyers en faveur d’un relativisme moral “modéré”, aussi bien sous la plume de philosophes travaillant essentiellement dans le champ de la morale que dans la mouvance “communautarienne” de la philosophie politique récente. Les différentes stratégies de modération du relativisme ont, de façon générale, un point commun : il s’agit toujours de répondre à l’objection selon laquelle une incommensurabilité radicale des cultures comme des codes moraux rendrait caduque toute analyse de ceux-ci. À l’extrême, on pourrait même imaginer que si une telle incommensurabilité radicale existait, nous serions dans l’impossibilité de reconnaître l’existence même d’autres codes moraux que ceux auxquels nous sommes prédisposés par la culture. La discussion autour de la relativité (ou non) des codes moraux suppose pourtant que nous les reconnaissions d’abord comme moraux. La voie de la “modération” du relativisme moral est, dans le fond, assez périlleuse d’un point de vue logique, puisqu’elle doit articuler le relativisme des normes et des valeurs morales avec au moins deux éléments en principe étrangers à celui-ci : d’une part, l’acceptation de la possibilité même de reconnaître des codes moraux (ou des “rationalités” différentes comme morales) et de les “traduire” de façon minimale pour les opposer, puisqu’il n’y a pas de “point de vue de nulle part” à partir duquel on pourrait les observer ; d’autre part, l’affirmation minimale d’un principe d’éthique normative destiné soit à contrer toute ambition d’absolutisme moral de la part d’une théorie substantielle de la moralité, soit à valoriser d’une certaine façon et à défendre la variété des codes moraux comme un bien intrinsèque. Ce dernier problème est crucial : rien ne permet de façon claire et nette de justifier une position morale normative (affirmant donc que quelque chose est un bien) soutenant de façon relativiste qu’il existe une variété indépassable parmi les codes moraux.
Entre normes et valeurs morales
On peut rétorquer à tous les arguments que nous venons de présenter qu’ils procèdent d’une confusion entre les notions de normes et de valeurs morales. On tentera alors de distinguer les deux en disant notamment que les normes renverraient avant tout aux idées de règles, de raisons, de principes, de droits, voire de codes posés par les sociétés et appelés de ce fait à varier ; les valeurs, elles, seraient liées à des notions comme le bien ou le mal, et seraient a priori plus stables que les normes, voire immuables et universelles pour certains. Comme on vient de le constater, un relativisme moral radical est amené à remettre cette distinction en cause en affirmant que les valeurs sont tout aussi affectées par la variabilité que les normes. Les défenseurs d’une résistance des valeurs à la variabilité peuvent adopter des stratégies fort diverses. Ils avanceront, par exemple, de façon platonicienne ou néo-platonicienne, que le réalisme est la méthode d’élucidation et de justification la plus adéquate à la vie morale : un tel “réalisme” signifie alors que des entités morales universelles existent bel et bien indépendamment de notre façon de les appréhender ou de la conscience que nous en avons. Ou bien ils examineront les valeurs défendues par les individus et par les sociétés afin de tenter d’en dégager, par recoupement, un noyau central et commun. Cependant, on peut craindre que ces méthodes soient elles-mêmes normatives et qu’elle entendent, en réalité, défendre un système particulier de normes, surtout si l’on considère que l’un des traits d’opposition entre normes et valeurs tient sans doute au fait que les normes semblent toujours tendre à l’unité, à la cohérence et à la systématicité, alors que les valeurs seraient, de leur côté, bien plus marquées par la pluralité et la conflictualité. Remarquons également que les “valeurs” sont, en général, invoquées par ceux qui tentent de défendre un certain conservatisme social en se référant en fait, le plus souvent, aux normes d’un état antérieur de leur société, alors que les normes, appelées à évoluer parce qu’elles sont posées par les sociétés, peuvent être, de leur côté, plus facilement mises au service de l’émancipation et de la poursuite d’un idéal de société juste. Il suffit de songer au débat sur le mariage des homosexuels : les adversaires de celui-ci ne cessent d’invoquer des “valeurs” supposées fondatrices de la société et liées à la différence sexuelle ou à la famille, alors que ses partisans n’exigent que l’application d’une simple norme d’égalité de tous les citoyens devant la possibilité de pratiquer un rite social. Ce débat est compliqué par un problème épineux qui traverse la philosophie morale. Une valeur, en effet, ne saurait en principe être assimilable à un fait, ou justifiée par un fait. C’est, en gros, ce que prévoit la “loi de Hume”, qui interdit de dériver le devoir être de l’être. L’affirmation de la dichotomie des faits et des valeurs repose, pour Hume, sur un argument logique. Dire, par exemple, que “les femmes sont moins payées que les hommes” ne permet jamais le passage logique à la proposition : “Les femmes doivent être payées moins que les hommes.” Par extension, on peut penser que le fait que la famille ait eu telle ou telle structure ou que la différence sexuelle ait été pensée de telle ou telle façon à une époque révolue de l’histoire d’une communauté humaine (la France, par exemple) n’implique en rien que ce soit là une valeur. L’esclavage, par exemple, a été un fait : est-il pour autant une valeur, surtout aujourd’hui, au regard de nos normes ? Cette dichotomie du fait et de la valeur semble en principe assez claire. De multiples arguments ont cependant été développés pour remettre en cause la “loi de Hume”. La théorie la plus fameuse à cet égard est celle dite de la “survenance”, qui soutient qu’il ne saurait y avoir de différence de qualité morale sans différence factuelle, parce qu’il semble impossible que deux personnes fassent exactement la même chose, avec les mêmes intentions, dans les mêmes circonstances, et que l’une voie son action qualifiée de moralement bonne et l’autre pas.
Comment définir la neutralité à l’égard des valeurs ?
D’un point de vue politique enfin, un débat traverse la philosophie récente. Il est lié à l’opposition entre une appréhension libérale du rôle de l’État et une appréhension républicaine. Les républicains sont attachés, en général, à l’idée selon laquelle une communauté politique ne peut se lier à elle-même sans promouvoir un certain nombre de valeurs communes. Les libéraux se méfient, en retour, d’une telle thèse qui risque, selon eux, de déboucher sur un système dans lequel l’autorité politique aurait l’ambition de faire le bien des individus malgré eux en les soumettant à des valeurs estimées supérieures à la liberté individuelle. Le libéralisme politique défend donc l’idée qu’un État idéalement juste doit être aussi neutre que possible à l’égard des valeurs. Toute la question demeure alors de savoir comment définir une telle neutralité. Les avis des libéraux divergent sur ce point. John Rawls suggère qu’une valeur est neutre si elle est nécessaire à la réalisation de toutes les conceptions du bien. Ronald Dworkin estime que seule la justice elle-même est une valeur neutre. Charles Larmore propose enfin de renvoyer la neutralité des valeurs au consensus social, les valeurs réputées neutres n’étant autres que celles que la majorité voire la totalité, des citoyens considère comme telles. Pourquoi, par exemple, la croissance économique peut-elle apparemment être défendue sans contradiction comme une valeur par l’État libéral, alors que celui-ci s’interdit de favoriser la pratique d’une religion particulière ? Tout simplement, répond Larmore, parce que l’efficacité économique a été considérée comme un bien neutre par les sociétés occidentales modernes, tandis que le salut personnel ne l’a pas été. En d’autres termes, la neutralité libérale ne semble pas exiger que l’État demeure neutre à l’égard de toutes les conceptions du bien (la valorisation de la croissance économique en étant donc une), mais seulement à l’égard de celles qui sont controversées.
Cette controverse entre une appréhension républicaine et une appréhension libérale de l’attitude de l’État à l’égard des valeurs n’est pas abstraite. On la retrouve sans doute au cÅ“ur de l’un des débats de fond qui agite les sociétés démocratiques contemporaines, et notamment la société française, sur la question des valeurs : celui qui oppose les partisans de la valeur estimée centrale du “consentement” individuel aux défenseurs de la valeur de la “dignité” humaine. Une véritable tension semble en effet exister entre ces deux valeurs, comme en atteste la législation française elle-même. En principe, l’individualisme contemporain mène tout droit à une valorisation permanente du consentement mutuel pour apprécier la moralité d’un acte. Ainsi, nombre de nos contemporains estiment qu’un acte réalisé entre “adultes consentants” est par là même intrinsèquement moral. Cependant, un fort courant existe pour amender sévèrement cette liberté en affirmant que le consentement mutuel n’est pas une valeur absolument supérieure à toutes les autres et que la valeur de la “dignité” humaine doit finalement être prioritaire. L’affaire célèbre de l’interdiction du “lancer de nains” est caractéristique de cette tension : le fait que des nains furent contractuellement d’accord pour participer à cette activité dont ils tiraient leur ressource ne fut pas jugé suffisant par la législation française qui estima que cette activité portait atteinte à la dignité générale de l’humanité et aux valeurs défendues par la République française.
Il est cependant extrêmement difficile de parvenir à une définition philosophique non controversée de la “dignité” humaine. Nul doute que la tension entre des valeurs libérales, mettant en avant la liberté individuelle et la simple non-nuisance à autrui, et des valeurs invoquant un ordre supérieur à celui de la liberté individuelle, comme la “dignité”, est au cÅ“ur des démocraties contemporaines.
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Ronald Dworkin, Sovereign Virtue. The Theory and Practice of Equality, Cambridge, Harvard University Press, 2000.
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Charles Larmore, Modernité et morale, Paris, PUF, 1993.
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Ruwen Ogien, “Normes et valeurs”, in Monique Canto-Sperber (éd.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, Paris, PUF ; L’éthique minimale, Paris, Grasset, 2006 (à paraître).
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John Rawls, Libéralisme politique (1993), Paris, PUF, 1995.