2006
Informations sociales
Partie 2 : Des valeurs à défendre
La laïcité en crise ?
Une conquête toujours en devenir
Jean Baubérot
Président d’honneur de l’École pratique des hautes études en Sorbonne, titulaire de la chaire “Histoire et sociologie de la laïcité” à l’EPHE, ses derniers ouvrages portant sur la questions sont : Laïcité 1905-2005, entre passion et raison (Le Seuil, 2004) ; Histoire de la laïcité en France (PUF, coll. “Que sais-je?”, 3e édit., 2005) ; La morale laïque contre l’ordre moral (Le Seuil, 1997) ; et un roman historique, fondé sur une histoire réelle : Émile Combes et la princesse carmélite, improbable amour (L’Aube, 2005). Son blog : http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com
L’article veut montrer comment les principes et les idéaux de la laïcité se concrétisent historiquement, en France, dans différents domaines : celui de l’État, celui des institutions de socialisation (école, médecine...), celui de l’identité nationale et celui de la distinction public-privé. Le rappel des mutations de la laïcité au XIXe et au XXe siècle permet, pour chacun de ces champs, de mieux comprendre la situation d’aujourd’hui et ses principaux enjeux. Cela offre également la possibilité de dépassionner les relations avec l’islam et ses manifestations, caisse de résonance plutôt que cause des difficultés actuelles de la laïcité.
Émergeante puis impossible au XIXe siècle, elle est devenue, au XXe siècle, après des avancées réelles, un compromis, pour se trouver, au XXIe siècle, de nouveau interrogée : la laïcité, un idéal et une valeur toujours en mouvement, dont les implications concrètes s’étendent à la vie quotidienne de chacun d’entre nous.
La France se définit, par sa Constitution, comme une “République […] laïque”, terme dont le sens et ses implications ne sont pas clairement précisés. Il est donc logique qu’un débat démocratique ait lieu, mettant en jeu des interprétations où la laïcité est proposée comme une “valeur républicaine” fondamentale. Il importe, cependant, de ne pas opposer une laïcité idéale à des religions réelles, comme se trouvaient autrefois confrontés communisme idéal et capitalisme réel (ou le contraire). En établissant, selon la méthode de Max Weber, une sorte de portrait-robot de la laïcité, je vais confronter la notion elle-même, telle que je la construis comme sociologue, à ses manifestations concrètes et mettre en évidence la proximité ou la distance que les deux aspects entretiennent. Ainsi, il devient possible d’analyser de façon dépassionnée ce qui peut mettre en crise la laïcité aujourd’hui en France.
Le premier texte proposant une définition théorisée de la laïcité provient du philosophe Ferdinand Buisson. C’était en 1883, quand la France laïcisait son école publique. Selon Buisson, la laïcité est le résultat d’un processus historique qui correspond à la sortie de la “théocratie”, où le collectif englobe l’individu et où le religieux imprègne l’ensemble de la vie sociale. Buisson analyse la laïcisation comme un double mouvement. D’abord un mouvement de séparation des différentes sphères de la vie sociale, avec l’émergence de diverses institutions : politique, militaire, judiciaire, médicale, scolaire, etc. Le second mouvement est l’affranchissement de ces sphères institutionnelles à l’égard de la religion. Cette dernière devient un domaine propre, une institution particulière, au lieu d’imprégner l’ensemble des activités sociales. Ce processus effectué par le “lent travail des siècles” se retrouve dans différentes sociétés. On peut parler de laïcité lorsque la laïcisation a atteint un certain seuil. Selon Buisson, avant 1789, ce seuil n’était pas atteint car la religion gardait une influence forte sur les différentes sphères de la vie sociale et le catholicisme était imposé par le pouvoir politique comme la seule religion légitime. La laïcité est donc, dans cette optique, la laïcisation parvenue à un certain stade. Ce n’est pas un absolu : une société est plus ou moins laïque.
Le seuil d’émergence de la laïcité a été franchi avec la déclaration des Droits de l’homme et les événements politiques qui l’ont accompagnée. Il y a eu remplacement de la souveraineté de droit divin par le principe de la souveraineté du peuple, la proclamation de la liberté de conscience et de l’égalité des droits par la dissociation entre la citoyenneté et l’appartenance religieuse. Mais la Révolution française fut le temps de l’impossible laïcité : les principes proclamés n’ont pas réussi à être vraiment appliqués à cause d’un conflit violent entre la Révolution et la religion catholique qui s’étendit ensuite à toutes les religions. Il faut donc examiner comment les principes laïques se concrétisent, depuis lors, en France. Cela nous permettra de replacer la situation actuelle dans son contexte historique et de percevoir à la fois les acquis de la laïcité et les problèmes nouveaux qui se posent. Par ailleurs, le processus de laïcisation n’est pas unilinéaire. Il fonctionne dans quatre dimensions qui sont à la fois autonomes et en relation d’interdépendance.
La laïcisation correspond là à une indépendance réciproque de l’État et de la religion. Cette indépendance réciproque se fonde sur la référence à l’égalité des droits civiques et politiques entre citoyens, quelle que soit leur appartenance religieuse, à la liberté de tous de pratiquer leur religion ou de ne pas avoir de religion.
La laïcité concrète (ou appliquée) constitue un mélange entre laïcisation et régalisme – la volonté de l’État d’exercer le pouvoir. Le régalisme est ambivalent quant à la laïcité : l’État prend des décisions “laïcisatrices”, cherchant parfois à contrôler la religion, tout en privilégiant un type de religion correspondant aux valeurs auxquelles il se réfère (en France, on parle de “gallicanisme”). Nous ne sommes pas alors dans le cas de figure d’une véritable indépendance réciproque. Tel est l’enjeu de la notion d’“ordre public”. Si ce dernier est vraiment démocratique, il réussit à harmoniser les différentes libertés. L’État est alors un arbitre. Mais existe toujours le risque qu’une volonté de domination de l’État se cache derrière cette notion d’ordre public.
> Au XIXe siècle, le système des “cultes reconnus” (catholicisme, protestantisme, judaïsme) permet à l’État de protéger et de subventionner certaines religions, mais aussi de les surveiller. Par ailleurs, les cultes “non reconnus” et l’athéisme peuvent être combattus pendant les périodes de crise. Enfin, le combat entre cléricalisme et anticléricalisme supplante le pluralisme des cultes reconnus par le “conflit des deux France”. Suivant les régimes politiques, l’État soutient les forces cléricales ou anticléricales.
La loi de séparation de décembre 1905 proclame la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, supprime le régime des cultes reconnus et son financement public, ce qui établit l’égalité des religions et des convictions comme groupements de droit privé. Les restrictions limitant la liberté des cultes reconnus sont abolies. Enfin, l’article 4 affirme la liberté de l’organisation interne des Églises, malgré le sentiment de beaucoup de militants laïques d’alors que la structure hiérarchique (“monarchique”) de l’Église catholique était menaçante pour la République. Mais ce libéralisme de la laïcité juridique se heurte au maintien d’une mentalité souvent gallicane.
> Aujourd’hui, ces principes sont confrontés au changement du rôle de l’État, en raison de la mondialisation et de la construction européenne. La “liberté de religion et de conviction” est assurée, au besoin contre l’État, grâce à la possibilité de recours devant la Cour européenne des Droits de l’homme. D’autre part, existe un débat sur le statut des religions et certains craignent, via l’Europe, le retour d’un régime feutré de cultes reconnus (conflit autour de “l’héritage européen”).
Enfin, l’application de la liberté d’organisation pose problème s’agissant de l’islam. Les différences culturelles entre la mentalité dominante française et certains musulmans, ainsi que l’existence au niveau international de mouvements terroristes se réclamant de l’islam rendent difficile l’application complète du principe d’indépendance réciproque. Ainsi, la création, en 2003, du Conseil français du culte musulman (CFCM) tient à la fois du régalisme et de la laïcisation. Le régalisme vient de l’intervention de l’État dans le processus de création de cette instance. La laïcité est due (contrairement à ce que certains croient) au fait que tous les courants représentatifs de la communauté musulmane y participent. L’enjeu reste le rôle de ce conseil : va-t-il permettre une application concrète à l’islam de la loi de séparation de 1905 ou s’agit-il pour l’État français (et les États d’origine des musulmans de France) d’un moyen de contrôler l’islam ?
Institutions de socialisation et sécularisation
La laïcisation signifie là une limitation, voire une disparition de la religion en tant qu’instance institutionnelle (c’est-à-dire, en tant que vecteur plus ou moins obligatoire) de socialisation. Elle garde un rôle de socialisation comme instance de type associatif, volontaire et libre. D’autres instances institutionnelles (l’école et la médecine notamment) se sont développées.
La laïcité concrète représente un mélange de laïcisation et de sécularisation (à savoir, une diminution de l’influence culturelle de la religion). La sécularisation induit une certaine laïcisation car, avec elle, la religion perd son rôle de cadre de référence des conduites sociales, mais elle est aussi susceptible de limiter cette laïcisation car si les Églises jouent le jeu de la sécularisation, elles peuvent rester des institutions sociales importantes : en Grande-Bretagne ou en Allemagne, pays sécularisés, la religion garde un rôle institutionnel.
> Durant le XIXe siècle français, la religion a perdu son rôle englobant mais a conservé un rôle institutionnel de socialisation morale. Le cours de morale religieuse était au cÅ“ur de l’école publique et le clergé figurait dans les comités de surveillance de l’école. Cependant, l’autonomie d’institutions séculières de socialisation à partir de la croyance au progrès se développa. Le conflit porte alors explicitement sur l’école ; il est latent entre religion et médecine car la conception culturelle dominante de la mort change. Alors qu’elle était surtout un passage dans l’au-delà où il fallait recevoir les “derniers sacrements” pour espérer aller au paradis, elle devient avant tout la fin de la vie – vie que, grâce à la médecine, on tente de prolonger (significativement, on parle de “l’espérance de vie”). Par ailleurs, le développement de l’institution médicale induit un nouveau contrôle sur les corps.
À la fin du XIXe siècle, la laïcisation de l’école publique s’effectue dans le respect de la liberté de conscience (repos le jeudi pour que le catéchisme soit facilement assuré en dehors de l’école), avec la création de la morale laïque, le maintien d’aumôneries (facultatives) dans l’enseignement secondaire et la possibilité d’écoles privées “libres”. Ainsi, la religion devient une instance de socialisation volontaire et libre. Elle n’assure plus l’éducation morale de l’ensemble de la société.
Les institutions séculières se trouvent alors dans une situation d’hégémonie grâce à l’idée que le progrès technique et scientifique, et la démocratie elle-même, engendrent du progrès social et moral. L’école donne des espoirs d’ascension sociale. La médecine est devenue “la science qui soulage et qui sauve”. À l’intérieur de ces institutions, le raisonnement en termes de droit est, de fait, presque exclu et le recours juridique au contentieux pratiquement impossible. Depuis cette époque, l’école publique a beaucoup évolué en raison de la démocratisation et de la création d’un enseignement de masse (1975), de l’existence d’écoles privées sous contrat avec un “caractère propre” (souvent religieux) subventionnées par l’État (loi Debré de 1959). Se pose aussi la question de l’enseignement du “fait religieux” à l’école publique (rapport Debray, 2002).
> Nous assistons, aujourd’hui, à une crise des institutions séculières de socialisation dans les sociétés modernes. Le progrès scientifique et technique a cessé d’être corrélé au progrès social et moral, en raison des problèmes qu’il engendre au niveau de la culture de masse, de l’environnement et des biotechnologies. Ainsi, l’école ne joue plus le rôle d’“ascenseur social” et la violence se développe dans certains établissements scolaires. La médecine est perçue comme ambivalente et, significativement, la charte européenne des droits fondamentaux (2000) lui fixe des limitations (article 3) au nom de la “dignité humaine”. La revendication du “droit de mourir dans la dignité”, sans avoir une fin de vie prolongée par des actes médicaux très lourds, remplace progressivement le souhait d’une prolongation de l’espérance de vie.
L’attitude de confiance et de déférence envers les institutions fait place à un rapport consumériste (aller et retour entre école publique et école privée ; augmentation de l’attrait des médecines parallèles) et à une revendication grandissante des droits à l’intérieur même des institutions (“droits des élèves” ; “droit des malades”). Dans ce contexte surgit le développement de revendications d’ordre religieux ou identitaire dans les institutions de socialisation (conflit sur le port de “signes religieux” à l’école ; mise en cause du contenu de certains cours ; refus de certaines femmes d’être examinées par des médecins hommes…).
La nation et la “religion civile”
La laïcisation représente là l’affaiblissement voire la disparition de la religion comme dimension de l’identité nationale. La laïcité concrète mélange la laïcisation et la “religion civile”. Cette dernière recouvre un ensemble de croyances, de symboles et de rites institutionnalisés au sein d’une société qui dérobent au débat social ses fondements ultimes. Le drapeau, par exemple, est un symbole de “religion civile” si le déchirer est une “profanation”. La “religion civile” est à la fois une “religion civique”, dévotion à l’unité de la nation, et une “religion commune”, ensemble diffus des croyances et des représentations qui constitue l’univers mental dominant d’une société.
La “religion civile” va dans le sens de la laïcité en favorisant une dissociation entre le lien social et l’hégémonie d’une religion, mais elle joue contre la laïcité, en opérant un transfert du religieux et en sacralisant l’ensemble identitaire formé par une nation. Aux États-Unis, elle fonctionne comme messianisme : un Américain doit croire que Dieu aime l’Amérique, et qu’il lui donne une mission dans le monde. La “religion civile” d’un pays est forte quand une menace est ressentie.
> Pour revenir à la France, au XIXe siècle, coexistent des éléments de laïcisation et de religion civile. Deux représentations de l’identité nationale s’opposent : la France, “fille aînée de l’Église”, qui doit retourner dans le giron catholique, et la France républicaine, fille aînée de la Révolution, qui brandit les “valeurs de 1789” et en fait une sorte de “religion civile républicaine”.
La loi de séparation, en 1905, représente un renoncement à l’idée d’une nation catholique, et aussi, en bonne part, à celle d’une “religion civile républicaine”, polémique envers un catholicisme jugé “clérical”. La laïcité, bien exclusif d’un camp anticlérical dans le “combat des deux France”, évolue, progressivement, vers une laïcité inclusive, règle du jeu du vivre ensemble, gage de neutralité. Elle devient un principe constitutionnel, en 1946, quand les femmes obtiennent le droit de vote, alors que la suspicion de leur soumission au clergé avait contribué à les en priver.
La morale laïque conçoit cependant l’identité nationale en médiatrice de l’universel. La “grande patrie” modernisatrice doit englober les “petites patries” traditionnelles. À cette époque, la République française rayonne dans le monde grâce à l’“Empire colonial”, et le terme d’Empire est significatif : les colonisés sont des “sujets” et non des citoyens. Ce passé colonial constitue une des origines des problèmes actuels car la plupart des musulmans français proviennent d’anciens pays colonisés. D’autre part, la croissance du nombre de musulmans, en France, date des débuts de la crise économique (au milieu des années soixante-dix) et, majoritairement, la population de conviction ou d’origine musulmane cumule des handicaps économiques, sociaux et culturels. Mais, cette situation est plutôt une caisse de résonance qu’une cause des difficultés actuelles.
> Au XXIe siècle, s’établit, d’une manière générale, une dissociation entre l’État et l’identité nationale. La représentation de l’État et du politique devient assez dévalorisée. En revanche, les “valeurs de la République” sont exaltées d’une manière qui tourne parfois à la “religion civile”, notamment quand on fait référence à des “sanctuaires” républicains, comme l’école. Existe la croyance que c’est surtout l’islam qui fait problème quant aux valeurs républicaines, au risque de minimiser l’écart entre les valeurs invoquées et la réalité sociale et culturelle. Par exemple, la France défend vigoureusement l’égalité des sexes face à un certain islam, mais elle a du mal à donner une place identique aux femmes et aux hommes dans les postes de direction, même si des progrès sont faits dans ce sens.
La mondialisation uniformise les comportements et favorise le développement de courants transnationaux. Les problèmes d’identité se déplacent : deux drapeaux sont présents derrière le président de la République lors de ses allocutions, celui de la France et celui de l’Europe. L’existence d’une citoyenneté européenne relativise l’appartenance à l’identité nationale, mais cette citoyenneté n’a guère encore de contenu et ne peut générer un nouveau sentiment d’appartenance.
Dans ce double contexte, de nouvelles revendications d’identité voient le jour. Mimétiques (ainsi de la mode des habits proposés par les grandes marques à l’école ou dans la rue), culturelles ou religieuses, ces revendications sont désormais déterritorialisées par les moyens de communication modernes : vous pouvez être relié, par le câble, par Internet, par des brochures ou par des cassettes vidéo, à des personnes qui vivent à des milliers de kilomètres et ignorer votre voisin. L’identité nationale n’est plus englobante.
L’individu, le public et le privé
La laïcisation consiste là en la dissociation entre l’appartenance citoyenne et la religion, permettant la liberté de conscience : le droit d’appartenance à une religion ou à une conviction et son refus se placent à égalité. La laïcité concrète représente un mélange entre laïcisation et représentation d’une sphère publique commune (neutre à l’égard des religions et convictions) et d’une sphère privée personnelle (où chacun vit sa vie religieuse, s’il le souhaite, et de la manière dont il le souhaite). Ce clivage entre sphère publique et sphère privée est indispensable afin d’éviter une religion officielle ou un athéisme d’État, mais il est impossible que la sphère publique soit complètement neutre : elle est toujours plus proche de (donc plus favorable à) la culture dominante que des (ou qu’aux) cultures minoritaires, ce qui pose le problème des “discriminations indirectes”.
> Dès le XIXe siècle, la dissociation de la citoyenneté et de l’appartenance religieuse constitue un acquis. Cependant, l’encadrement moral est entretenu officiellement par les groupements secondaires que sont les “cultes reconnus”. D’autre part, la dissociation entre sphère privée et publique n’est pas encore une réalité vécue pour la France de la campagne et des bourgs, où chacun vit sous l’influence des notables et sous le regard surveillant d’autrui.
Au XXe siècle, la morale laïque insiste sur le devoir moral transcendant de contribuer au progrès (sous toutes ses formes, y compris morales) dans la sphère publique, tout en gardant des convictions religieuses ou philosophiques différentes dans la sphère privée.
> Au XXIe siècle, au travers des médias de masse et de la publicité, la morale implicite est l’obligation pour chacun d’être un individu autonome, de réaliser “l’accomplissement de soi”. Construire son itinéraire personnel prend le pas sur la coresponsabilité, sur le devoir d’améliorer la société. D’ailleurs, la vision du progrès est devenue ambivalente et les institutions qui “cadraient” l’individu dans la sphère publique ne peuvent plus guère jouer ce rôle. Cela développe la mentalité du “chacun pour soi”… car construire et préserver son “soi” apparaît comme la difficile responsabilité de l’individu. La sphère privée tend alors à s’élargir et la frontière entre privé et public à s’atténuer. D’autant plus que les médias de masse (la télévision, Internet) s’imposent dans les lieux où se vivaient la vie privée (l’habitat).
Dans ce contexte, des réponses identitaires multiples revendiquent de pouvoir exprimer des convictions personnelles (et les comportements particuliers qui leur sont relatifs) dans ce qui était la sphère publique neutralisée. La valorisation d’une identité liée à une religion ou une culture, permet à des individus de se (re)constituer des repères, de résister à une uniformisation des comportements dus à la mondialisation marchande, de s’identifier à une histoire collective particulière. L’individu contemporain peut aussi effectuer des mélanges personnels entre différentes religions, convictions, cultures, méthodes de gestion de l’intime, thérapies, etc., dont son identité personnelle est alors la résultante.
Les modifications de la vie quotidienne rendent également plus difficile la distinction entre public et privé. Ainsi, les repas de midi sont pris hors de chez soi et quand on mange “à la maison”, il s’agit, souvent, de nourriture standardisée. Les conduites alimentaires, hier plus ou moins privées, deviennent des questions publiques. Une certaine acclimatation de la sphère publique à ces conduites est admise. Ainsi, les cantines proposent d’autres plats de viande si de la viande de porc est servie. Le débat porte sur le seuil d’acclimatation raisonnable, sur les difficultés d’un vivre ensemble public qui peuvent résulter de la coexistence de conduites très différentes. La France, longtemps pays assez uniforme sur le plan religieux, ne résout que progressivement les difficultés liées à l’importance prise par les demandes identitaires et religieuses.
Il existe un “idéal laïque” au nom duquel s’effectuent débats et conflits sur la laïcité. Il peut être résumé par trois principes :
- le respect de la liberté de conscience et de sa pratique collective, qui implique le libre choix en matière de religion et de conviction, et le respect par l’État, dans les limites d’un ordre public démocratique, de l’autonomie des religions et des convictions philosophiques ;
- la non-domination de la religion sur l’État et sur la société, qui implique l’autonomie de l’État et des institutions publiques par rapport aux autorités religieuses et philosophiques, ainsi que la dissociation de la loi civile et des normes religieuses. Religions et convictions peuvent librement participer aux débats de la société, elles ne lui imposent pas a priori des doctrines ou des comportements ;
- l’égalité des religions et des convictions, sur le plan individuel et collectif, qui implique la dissociation de la citoyenneté (et des droits qui lui sont attachés) et de l’appartenance religieuse ou convictionnelle, ainsi que l’égalité de traitement entre le (ou les) groupe(s) majoritaire(s) et les groupes minoritaires.
En se confrontant avec la réalité quotidienne, l’idéal laïque rencontre deux problèmes. Le premier est de concrétiser ces trois principes sans privilégier l’un aux dépens des autres. Or les croyants auront tendance à réduire la laïcité au premier principe, les athées au deuxième, et les minoritaires au troisième. Le second problème provient des mutations sociales : la laïcité doit être en mouvement si elle veut ne pas se figer. Or, dans ce mouvement, elle se décompose et se recompose en se mêlant à d’autres éléments de la réalité sociale, tels que ceux dont nous avons tenté de rendre compte. Dans cette mobilité, elle doit ne pas perdre de vue les trois principes qui constituent son fondement idéal. La laïcité est donc toujours une réalité en devenir.