Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 55 à 55
doi: en cours

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Partie 2 : Des valeurs à défendre – La pensée de...

n° 136 2006/8

2006 Informations sociales Partie 2 : Des valeurs à défendre – La pensée de...

Friedrich Nietzsche (1844-1900)

Julien Damon Chef des services “Questions sociales” et “Institutions et société” au Centre d’analyse stratégique (ex-commissariat au Plan), professeur associé à Sciences-po (cycle supérieur d’aménagement et d’urbanisme), il a récemment publié Les politiques familiales (PUF, coll. “Que sais-je ?”).
La famille est plébiscitée, tant par les Français que par les Européens. En même temps se dessinent des conceptions différentes du modèle familial, qui se définit moins qu’auparavant comme le socle des identités et des appartenances. Trois hypothèses sont possibles pour l’avenir : une stabilisation de la situation actuelle, une érosion de la valeur famille ou un retour à la tradition.
Philosophe allemand à belles moustaches et à l’orthographe du nom malaisée, Nietzsche donne toujours le vertige. Après avoir renoncé à une carrière de pasteur, il devient, sans thèse, professeur de philologie à 25 ans et infirmier volontaire pendant la guerre franco-allemande. Il se fait ensuite mettre à la retraite à 35 ans et se lance dans la production d’une Å“uvre incontestablement parmi les plus géniales de la pensée occidentale. Il erre alors entre les Alpes suisses et les rivages de la Méditerranée avant de sombrer totalement dans la folie. Il passe en effet ses dix dernières années dans un mutisme total, jouant parfois du piano.
Aujourd’hui adulée ou bien maudite, après avoir été ignorée ou manipulée (au moins par sa sÅ“ur qui a détourné une partie de ses textes afin de mieux plaire encore à la folie hitlérienne), son Å“uvre, non dépourvue d’ambiguïtés, sonne comme un grand hymne à la vie. Sa pensée politique élitiste, opposée au développement de la démocratie moderne, marquée par un refus catégorique de l’égalité entre les hommes dont l’affirmation serait une sorte de revanche des incapables, peut paraître à la source de bien des dirigismes. L’essentiel n’est pas là. Ce qui importe c’est cet auteur fulgurant, intéressé par les pulsions, les instincts et les affects, qui souhaitait philosopher à coups de marteaux pour détruire les anciennes idoles et leurs valeurs, ceci afin de pleinement assumer la vie.
Pour Nietzsche, généalogiste de la morale, les valeurs sont toujours historiques et contingentes. Son projet est une critique radicale des idéalismes et des prophéties à résonance humaniste. Selon Nietzsche, la morale judéo-chrétienne est une morale d’esclaves (par opposition à une morale des maîtres) qui véhicule des valeurs fausses et faussement apaisantes comme la compassion, la pitié, la résignation. Toutes ces valeurs (que les jeunes diraient aujourd’hui “cool”) enferment l’humanité en lui promettant une amélioration alors qu’elles ne produiraient que de la soumission. La religion est en réalité un alibi face à la faiblesse humaine et au malheur. Et Nietzsche de fustiger l’ascétisme (au sens de mortification) et de célébrer la volonté, l’activité, la vie. Une morale des forts (exaltant la puissance) doit (re)venir écraser les valeurs des faibles (caractérisées par le ressentiment).
Au moins trois de ses mots sont connus : “Dieu est mort.” Après cette annonce faite au monde, Nietzsche voit l’homme libéré des exigences morales et de la transcendance divine. L’homme moderne, dont les valeurs erronées et médiocres s’effondrent alors, bascule dans l’angoisse du vide et le nihilisme. Pour surmonter tout cela, et aller par-delà le bien et le mal, l’homme doit devenir un surhomme (tout simplement). Il ne doit plus être un idéal de moralité mais sa propre fin, dans un univers qui n’a ni cause première ni unité. C’est difficile… Et tout le monde ne peut pas y arriver…
Personnage étrange, donc, à l’Å“uvre pénétrante, Nietzsche est connu et cité pour ses jolies formules : “Ce qui ne me tue pas me rend plus fort”, “Celui qui a un pourquoi peut supporter tous les comment”, “Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui”, “On aura toujours à défendre les forts contre les faibles”, etc.
Avec une pensée sans réel système, aux formulations plus poétiques qu’analytiques, Nietzsche a marqué les lettres et les humanités. A-t-il pour autant raison sur la question des valeurs ? Des milliards d’hommes et de femmes, par la cohérence de l’expression de leur adhésion à des valeurs qu’on peut tout de même qualifier d’humanistes, lui donneraient tort. Le juste, le vrai, le bon auraient bien leur cohérence. Mais le père du surhomme n’y verrait encore que de l’aveuglement, comme nombre de ses disciples et continuateurs divers… Il n’en reste pas moins que les données d’opinion et d’aspiration, dont on peut aujourd’hui disposer, lui donnent largement tort. Il est vrai que pour lui la notion de vérité n’avait pas de sens…
Philosophie fascinante et déroutante donc que celle d’un homme un peu fou qui exaltait la vie avec passion (sans la vivre nécessairement ainsi) et qui concédait tout de même qu’il pourrait croire en un Dieu, s’il celui-ci savait danser…
·  Ainsi parlait Zarathoustra, 1883.
·  Par-delà le bien et le mal, 1886.
·  Le crépuscule des idoles, 1889.
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