Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 70 à 81
doi: en cours

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Partie 2 : Des valeurs à défendre

n° 136 2006/8

2006 Informations sociales Partie 2 : Des valeurs à défendre

Les contours de l’expérience des jeunes

À partir d’enquêtes récentes sur les 18-25 ans

Anne Muxel Directrice de recherches au Centre d’étude de la vie politique française (CEVIPOF), elle est spécialiste des phénomènes de socialisation et de transmission des valeurs. Elle explore les évolutions à l’Å“uvre notamment dans le rapport des jeunes à la politique. Elle a notamment écrit Les jeunes et la politique (Hachette, 1996), L’expérience politique des jeunes (Presses de Sciences-po, 2001), ainsi qu’un livre spécifiquement consacré à Sciences-po, Les étudiants de Sciences-po ? Leurs valeurs, leurs idées, leurs cultures politiques (Presses de Sciences-po, 2004).
Les jeunes restent très majoritairement fidèles aux opinions politiques transmises par leurs parents, mais pour eux aussi les repères sont brouillés. Compétence politique et conscience critique s’accroissent, malgré une certaine désaffection pour l’intérêt politique et pour ceux qui le portent. Le vote des jeunes traduit ces tendances, avec une forte abstention. Ces derniers privilégient un engagement social, le recours à la manifestation collective. Le pragmatisme a remplacé les grands idéaux et les utopies.
Au vote électoral les jeunes préfèrent la manifestation de rue, ou des actions ciblées et concrètes. Pourtant, malgré certains clivages, ils montrent un attachement aux valeurs de la démocratie, tout en tenant à distance ses représentants. Globalement fidèles à la transmission idéologique de leurs parents, ils construisent néanmoins leur rapport à la politique. Paysage contrasté d’une jeunesse toujours prête à se mobiliser.
Désormais, les chemins de la transmission intergénérationnelle sont devenus plus complexes. Les formes d’entrée dans la vie sociale se sont diversifiées et les jeunes sont confrontés à la nécessité d’expérimenter par eux-mêmes des itinéraires peu balisés par leurs aînés. Tout se passe comme si l’expérience sociale et professionnelle se transmettait de plus en plus difficilement entre les générations. Mais qu’en est-il sur le plan des valeurs et, plus particulièrement, des attitudes et des comportements politiques ? Peut-on encore parler d’une culture politique commune aux différents groupes d’âge qui composent la société ? Ou bien doit-on opiner du côté de la rupture d’expérience, et donc d’entendement de la politique, entre les générations ?
 
Une dépolitisation très relative
 
 
Ces dernières années ont vu l’affirmation d’un doute quant à l’expression citoyenne des plus jeunes et la dénonciation croissante des risques de fragilisation du lien démocratique. Ceux-ci sont régulièrement soupçonnés de dépolitisation ou d’un relâchement de leur conscience civique. Augmentation de l’abstention, affaiblissement du lien partisan, renforcement des signes de politisation négative… ces symptômes d’une difficulté croissante dans l’établissement du lien à la politique ne sont pas l’apanage de la jeunesse et ils caractérisent l’évolution récente du rapport des Français à la politique. Nombreux sont les observateurs ayant annoncé qu’un seuil d’alerte était dépassé, notamment au sein des jeunes générations socialement et culturellement les plus défavorisées. L’éducation, la formation civique et citoyenne sont devenues un enjeu central occupant la scène politique.
En réalité, loin d’être dépolitisés, apathiques, repliés sur un individualisme frileux, si les jeunes délaissent les formes conventionnelles de la participation politique, c’est au profit d’autres formes d’expression politique, notamment protestataires, comme les manifestations de rue. Par ailleurs, ils sollicitent d’autres sources d’interprétation et de justification que les seules grilles fournies par le monde politique. Leurs mobilisations se font souvent au nom de la défense d’un certain nombre de valeurs signifiant leur attachement au pacte démocratique, et même son approfondissement, au travers du respect des différences, de l’ouverture à l’autre, ainsi que d’une conception égalitaire et redistributive de la démocratie.
Mais cette relativisation de la dépolitisation des jeunes générations ne doit pas occulter l’existence de différences importantes dans les dispositions civiques et citoyennes au sein même de la jeunesse. Selon les situations d’insertion sociale, la désaffection politique n’a ni la même signification ni surtout les mêmes conséquences sur les choix politiques eux-mêmes. Le diplôme joue un rôle déterminant dans la structuration des identités politiques et organise des clivages risquant, à terme, d’entraîner une fracture non seulement sociale mais aussi civique et politique différenciant une jeunesse scolarisée et diplômée d’une jeunesse non scolarisée confrontée, souvent dans des conditions précaires et difficiles, au monde du travail.
 
Entre héritage et expérimentation
 
 
L’interrogation sur l’engagement social et politique des jeunes renvoie à la nature et à la qualité de leurs liens au système politique, mais aussi, plus largement, aux conditions de transmission et de transformation de la culture politique dans le renouvellement des générations. De tout temps, la jeunesse a fait l’objet d’inquiétudes voire de soupçons de la part des plus anciens l’obligeant à renégocier à chaque fois son héritage en même temps qu’elle doit assurer les conditions d’émergence de valeurs et de principes fondateurs d’un renouveau, voire d’un changement social possible. Confrontée à la fois à la nécessité de s’identifier à ses aînés et d’innover, c’est au travers d’une tension identitaire entre héritage et expérimentation que se construit son rapport à la politique.
L’héritage privilégie la logique de l’identification et porte la trace des références et des repères jusqu’alors en usage, mais aussi la reconnaissance d’une filiation politique et donc d’une continuité intergénérationnelle. L’expérimentation marque l’existence de ruptures, de zones non balisées, dans lesquelles les savoirs comme les pratiques politiques se découvrent plus qu’ils ne s’héritent, et privilégie la reconnaissance de l’autonomie de l’individu ainsi que la singularité de l’expérience propre à chaque génération. C’est au travers de cette interaction que se forment les apprentissages à partir desquels pourront être articulés des opinions, des choix électoraux ou partisans. S’y ajoute le rôle propre de la conjoncture politique et historique dans laquelle s’inscrit la socialisation politique de chaque nouvelle génération.
La famille reste un creuset de l’orientation idéologique des individus mesurée à partir du clivage gauche-droite. Parmi toutes les valeurs transmissibles entre parents et enfants, ce sont les affiliations à l’un ou à l’autre de ces deux camps politiques encore fortement structurants de la vie politique française, juste après les choix religieux, qui se transmettent le mieux. Malgré l’éclatement et la diversification des formes de famille, et malgré des modèles d’identification parentale moins assurés, sans doute plus flous, notamment en politique, la transmission semble donc toujours efficace. Ne trouvant pas de référents suffisamment fiables et clairs dans la sphère politique publique, la sphère des valeurs privées est, de fait, davantage sollicitée par les jeunes. L’identification qui en résulte est sans doute plus affective que cognitive ou politique à proprement parler. Mais elle est un relais pour se situer en politique. Un jeune sur deux (49 %) reconnaît s’inscrire dans une continuité de gauche ou de droite par rapport à ses parents. Si l’on ajoute à ce chiffre les 22 % d’individus qui se présentent dans une filiation apolitique, en reproduisant la même absence de choix que leurs parents, ce sont près des trois quarts des jeunes (71 %) qui peuvent être considérés comme des héritiers politiques. Mais si l’affiliation et l’identification idéologiques dominent, le lien à la politique ne s’établit néanmoins pas de la même manière ni avec la même intensité selon la situation d’insertion sociale des jeunes et, avant tout, selon le niveau de leur formation, particulièrement discriminant. Ainsi, plus de la moitié des jeunes s’inscrivant dans une filiation apolitique, ni gauche ni droite (52 %), ont un niveau d’études inférieur au baccalauréat.
 
Des repères politiques brouillés
 
 
L’emprise de cette filiation idéologique ne dit pas tout de la façon dont se fabriquent les choix et les opinions. Si le positionnement par rapport au clivage gauche-droite apparaît déterminant dans la dynamique de l’héritage, il ne signifie pas nécessairement des préférences partisanes identiques, un même système de valeurs, une même grille d’entendement du politique, ou encore des choix électoraux similaires entre parents et enfants. Par ailleurs, les significations attachées à la gauche ou à la droite ont pu se recomposer au fil des évolutions de la conjoncture politique elle-même, et ne recoupent pas forcément les mêmes enjeux. Nombre de repères et de modèles ont été largement brouillés dans la période récente. Les jeunes sont confrontés aux défaillances d’un système politique au sein duquel les affiliations et les identifications sont plus aléatoires et moins affirmées. Pour un nombre sans cesse croissant d’individus, les repères permettant d’arrêter des choix, notamment électoraux, se constituent moins en fonction d’une adhésion et de la reconnaissance d’une sympathie, qu’en fonction d’une opposition ou de l’expression d’une volonté de démarcation politique.
Cette crise identitaire n’a bien évidemment pas la même portée selon les générations. Contrairement à leurs aînés qui, tout en s’orientant de plus en plus vers des formes autonomes et spontanées de revendications, conservent la mémoire des modes d’action ou d’engagement traditionnels, les jeunes font leurs premiers pas en politique et leurs premiers choix sans références facilement mobilisables. Leur socialisation politique est, de fait, plus expérimentale, échappant aux cadres partisans et syndicaux, et se tournant davantage vers des actions ponctuelles, concrètes et ciblées. Un certain nombre de valeurs qui différenciaient les enjeux des familles politiques de la droite et de la gauche sont devenues patrimoine commun. Par exemple, les Droits de l’homme, la solidarité, la démocratie, l’économie de marché, la lutte contre le chômage ou encore la question de l’insécurité sont des référents transversaux et des thèmes mobilisateurs utilisés par la plupart des forces politiques en présence.
Si les jeunes renvoient dos à dos la gauche et la droite, ils se positionnent plus facilement par rapport aux camps extrêmes, et tout particulièrement l’extrême-droite, qui apparaît comme la seule force politique à partir de laquelle se structure le débat. Au cours de ces quinze dernières années, le Front national et son leader, Jean-Marie Le Pen, ont représenté un marqueur idéologique et politique par rapport auquel les jeunes pouvaient se situer. L’extrême-droite a fonctionné comme un repère facilement identifiable, obligeant à prendre une réelle position. De fait, la mobilisation de la jeunesse entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002 en a été le paroxysme.
Les jeunes d’aujourd’hui sont une génération charnière, où s’expérimente la nécessité d’une transition entre plusieurs univers de référence, plusieurs cultures politiques. Ils naviguent à vue, mais ils ont, en même temps, des outils de mesure, d’évaluation et de précision plus efficients que par le passé. Ils bénéficient d’un accroissement du niveau global de leur information et de leur connaissance dans ce domaine. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, leur compétence politique s’est plutôt accrue, et avec elle une certaine conscience critique.
 
Les jeunes et la démocratie
 
 
Le regard des jeunes sur la classe politique est particulièrement critique et leur confiance envers les gouvernants n’est pas au rendez-vous. 84 % des 18-24 ans mettent en doute l’honnêteté des hommes politiques, contre seulement 52 % des plus de 65 ans [1]. S’ajoute à cela la perception d’un fossé entre les citoyens ordinaires et les gouvernants, de plus en plus mal ressenti. Ils sont de plus en plus nombreux à penser que les hommes politiques ne se préoccupent pas de leurs problèmes (74 % en 2000, contre 59 % en 1978) [2].
Pourtant, le lien au politique semble quelque peu se distendre dans la dynamique générationnelle. Tandis que s’élève le niveau scolaire de la population, un facteur devant favoriser l’intérêt pour la chose politique, parmi les jeunes les plus diplômés, cet intérêt est plutôt en déclin, ce qui est une inversion de tendance nouvelle. Alors que 68 % des titulaires du baccalauréat âgés de moins de 40 ans déclaraient s’intéresser beaucoup ou assez à la politique en 1978, ils ne sont plus que 41 % à donner cette réponse en 2000. De manière générale, c’est d’ailleurs dans l’ensemble des nouvelles générations que l’intérêt pour la politique recule. Juste avant le premier tour de l’élection présidentielle du 21 avril 2002, dans une période normalement favorable à une sensibilisation au sujet, les 18-24 ans apparaissent peu concernés : un tiers d’entre eux (33 %) déclare s’y intéresser (contre 41 % de l’ensemble des Français), et à peine un quart (24 %) reconnaît suivre la campagne présidentielle chaque jour ou presque (contre 43 % des 65 ans et plus et 36 % de l’ensemble des Français) [3].
La crise de la représentation politique, qui concerne aussi les aînés, devrait s’accompagner d’une remise en cause des procédures associées à la représentation démocratique, notamment le vote ou le système des partis. La baisse de confiance envers le personnel politique et les gouvernants devrait entraîner une baisse de légitimité des institutions politiques elles-mêmes, tout particulièrement chez les jeunes. Or il n’en est rien. Interrogés à la veille du premier tour de l’élection présidentielle, 59 % des 18-24 ans se montrent satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans le pays, soit 9 point de plus que l’ensemble de leurs aînés (50 %). Les soubresauts de la période électorale ne remettent pas en cause leur appréciation, puisqu’ils sont encore 58 % à partager le même sentiment après les élections législatives (61 % pour l’ensemble des Français) [4].
Il faut constater une déconnexion relative entre leur plus grande distance à l’égard du personnel politique, d’une part, et leur attachement aux institutions démocratiques représentatives que sont la médiation de l’appareil partisan et le vote, d’autre part. La moitié des Français jugent la présence des partis politiques extrêmement ou très importante pour le bon fonctionnement de la démocratie, et sur ce point, l’âge n’introduit pas de différence significative. Bien qu’un peu moins élevée que chez leurs aînés, l’importance accordée au vote par les jeunes ne fait nul doute. S’ils n’en font pas l’usage, ils n’en rejettent pas pour autant l’utilité démocratique : plus des trois quarts des 18-24 ans (77 %) le considèrent extrêmement ou très important.
Mais ce tableau d’ensemble du rapport des jeunes générations aux principes et aux dispositifs des régimes démocratiques doit être nuancé. Le diplôme crée des clivages importants. Les nouvelles générations les plus instruites, bien que critiques à l’égard de la politique, restent fondamentalement attachées à la démocratie représentative. On peut voir dans cette relative dissociation entre leur déconsidération de la classe politique, d’une part, et leur attachement aux rouages de la représentation démocratique, d’autre part, une sorte de paradoxe au fondement des formes d’expression de la citoyenneté aujourd’hui. L’intériorisation des valeurs universalistes, au travers desquelles ils construisent des enjeux de nature politique, vient compenser leur défiance et garantit un attachement durable au système représentatif. Du côté des jeunes peu diplômés, si les valeurs universalistes apparaissent plus enracinées que parmi leurs aînés disposant de la même dotation scolaire et socioculturelle, elles restent néanmoins moins affirmées, et ne jouent pas le même rôle de compensation du déni de la politique. Leur confiance dans la démocratie représentative apparaît plus ébranlée, et l’on observe non seulement un déficit de leur lien au politique, mais aussi un relâchement de leur lien démocratique. Ils sont plus en retrait de toute forme de participation citoyenne, qu’il s’agisse du vote mais aussi de la manifestation, et sont davantage favorables à des régimes politiques autoritaires, basés sur un leadership personnel et sur une réduction des pouvoirs de la décision électorale comme du Parlement. C’est de leur côté que se manifeste et que peut se creuser un déficit démocratique. Si plus des trois quarts des plus diplômés (79 %) se déclarent hostiles à ce type de régime, ils ne sont plus qu’une petite moitié parmi ceux qui ne disposent pas du baccalauréat (49 %). On peut donc observer la co-existence de deux mouvements entretenant une relative tension, voire des risques de fracture intra-générationnelle : un approfondissement du lien démocratique garanti par les valeurs de tolérance et d’ouverture dans les nouvelles générations les plus instruites, d’une part ; une possible remise en cause des principes de la représentation démocratique par les nouvelles générations peu ou pas diplômées, d’autre part. Cette ligne de fracture se retrouve dans les comportements comme dans les choix politiques, et l’éducation est aujourd’hui un enjeu décisif pour garantir le maintien du modèle démocratique.
 
Vers un élargissement de la participation politique
 
 
Les 18-24 ans, en France, représentent 13 % du corps électoral, soit un poids potentiel important sur les orientations et sur les décisions concernant les choix politiques du pays. Mais on méconnaît trop souvent le fait qu’une majorité de jeunes ne votent pas. Si environ 4 % des Français ne sont pas inscrits sur les listes électorales, cette proportion est nettement supérieure chez les jeunes. Les paramètres liés aux conditions d’insertion sociale sont décisifs. Les jeunes urbains issus de milieux populaires, ayant un niveau de formation peu élevé et connaissant des difficultés d’insertion sociale, sont en plus forte proportion comptabilisés parmi les non-inscrits.
Mais même une fois inscrits, les jeunes se réfugient facilement dans le camp de l’abstention, par indisponibilité ou parce qu’ils ne trouvent pas dans l’offre politique proposée de quoi emporter leur adhésion. Lors des scrutins du printemps 2002, pour les élections présidentielle et législatives, à l’exception du second tour particulièrement atypique de la présidentielle, les abstentionnistes ont représenté la première force politique du pays, et les jeunes s’y comptaient en grand nombre. Lors du premier tour de la présidentielle, près de 40 % des jeunes ne sont pas allés voter (28 % dans l’ensemble de la population), et lors du premier tour des législatives, 47 % ont fait de même (38 % pour l’ensemble du corps électoral) [5]. Les raisons de l’abstention ne sont pas univoques, et tout particulièrement chez les jeunes, elles conjuguent à la fois des circonstances pratiques, des facteurs sociologiques et des explications politiques. Le fait est que l’on observe l’existence d’un délai pris par ces derniers pour engager leur participation électorale. Le report de l’entrée dans la vie adulte n’est certainement pas sans conséquences sur les attitudes et sur les comportements politiques. Le décalage entre l’acquisition d’un droit objectif à 18 ans et sa mise en pratique résulte du travail d’ajustement et de négociation identitaire entre les acquis de l’héritage et des premiers apprentissages, notamment dans le cadre familial, et l’expérimentation qui caractérise les premiers pas dans la vie adulte comme en politique.
Selon les circonstances biographiques et selon les parcours d’insertion professionnelle, la mise hors-jeu, pour un certain temps, de la décision électorale n’a pas la même signification. Les jeunes chômeurs sont toujours le plus en retrait, et leur abstentionnisme est profondément lié aux facteurs sociologiques correspondant à leur situation. En revanche, le niveau d’intégration politique de la jeunesse lycéenne et étudiante apparaît toujours plus élevé, même si l’on observe un accroissement de l’intermittence de ses votes, variant au fil de sa disponibilité objective mais aussi au gré de ses humeurs politiques. Les effets propres de la conjoncture politique viennent plus ou moins accentuer et moduler, selon les scrutins, l’ampleur de ce retrait. La part strictement politique des motifs de l’abstention est aujourd’hui de plus en plus marquée et traduit une difficulté de reconnaissance et d’acceptation de l’offre partisane. L’abstentionnisme politique par défaut d’identification, par contestation de l’offre électorale ou par expression d’un mécontentement s’est fortement accru ces dernières années, et tout particulièrement parmi l’électorat jeune.
Si près de six jeunes sur dix se placent donc en dehors de la décision électorale, il reste en moyenne un gros tiers de la jeunesse qui se rend aux urnes. Cependant, les jeunes électeurs se montrent souvent hésitants jusqu’au dernier moment et volatils dans leurs choix, comme d’ailleurs l’ensemble du corps électoral. Parmi les jeunes qui ont voté le 21 avril 2002, l’incertitude semble avoir beaucoup pesé : 33 % ont déclaré avoir choisi leur candidat le jour même du scrutin (contre 21 % dans l’ensemble de la population) [6].
Contrairement aux années soixante et soixante-dix, le vote des jeunes ne se démarque guère de celui de leurs aînés. Il n’est traversé ni par le désir de changer radicalement la société ni par des visées anticonformistes. Il porte la marque des effets de l’alternance et s’est peu à peu rallié, à quelques nuances près, aux choix de l’ensemble du corps électoral, comme en témoignent les élections du printemps 2002. Lors du premier tour de la présidentielle, 15 % ont donné leur voix à un candidat d’extrême-gauche (contre 11 % dans l’ensemble de l’électorat), 35 % à un candidat de la gauche plurielle, (contre 31 % pour l’ensemble), y privilégiant tout particulièrement Noël Mamère (14 %, contre 5 % de l’ensemble des votants). Ils créditent les candidats de la droite, y compris Jean Saint-Josse, de 33 % de voix (contre 37 % pour l’ensemble de l’électorat), et l’extrême-droite de Jean-Marie Le Pen et de Bruno Mégret de 17 % de voix (contre 20 % de l’ensemble du corps électoral) [7]. Des différences significatives doivent être remarquées selon le niveau de diplôme, qui confirme l’existence d’une fracture politique au sein de la jeunesse tout particulièrement visible sur le vote d’extrême-droite. Si 20 % des jeunes disposant d’un niveau inférieur au baccalauréat ont accordé leur suffrage à Jean-Marie Le Pen (14 %) et à Bruno Mégret (6 %), les jeunes bacheliers ou diplômés du supérieur ne sont plus que 7 % dans le même cas.
Lors des législatives qui ont été organisées dans la foulée, le vote des jeunes ne se différencie guère de celui de l’ensemble de l’électorat, mais on retiendra la signification particulière de leur abstention, faisant suite à l’ampleur de leur mobilisation contre Jean-Marie Le Pen et pour appeler à voter Jacques Chirac lors du second tour de la présidentielle. Il s’agit là d’un signe supplémentaire de la persistance des effets de la crise de la représentation politique et d’une perte de confiance dans les organisations politiques. La campagne des législatives, particulièrement désinvestie d’enjeux pour la jeunesse, n’a pas pu rétablir l’intérêt et, plus grave, la confiance des plus jeunes électeurs. Mais ce nouveau retrait électoral montre aussi que le vote n’est peut-être plus le moyen par excellence d’expression démocratique pour les jeunes générations aujourd’hui. D’autres formes d’expression sont recherchées, et notamment celles qui échappent aux cadres de la participation conventionnelle.
Par exemple, les associations ayant un caractère d’engagement social ou politique ont gagné la confiance des jeunes. Et même s’ils ne sont que très peu à franchir le pas pour y adhérer (ni plus ni moins qu’au sein de la population adulte, entre 4 % et 5 %), l’engagement associatif correspond à leur demande d’action concrète et directe. Il peut plus facilement se muer en relais vers la protestation politique devenue relativement familière pour les jeunes. En France, un jeune sur deux a fait l’expérience directe d’une manifestation de rue. Entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002, c’est un quart des jeunes qui sont descendus dans la rue (25 %, contre 9 % de l’ensemble de la population) [8]. L’attachement à la manifestation, de plus en plus répandu parmi les Français, s’affirme d’autant plus que l’on est jeune : 68 % des 18-24 ans, contre 48 % des 65 ans et plus, déclarent qu’il est extrêmement ou très important pour la démocratie que les gens manifestent. Au travers de la protestation, l’activisme politique des jeunes est réel. La diversité des sujets de mobilisation collective montre que, loin d’être indifférents ou centrés sur des problèmes qui leur seraient spécifiques, ils sont concernés par de nombreux problèmes touchant au fonctionnement et à l’organisation de la société. Antiracisme, soutien aux populations immigrées et aux sans-papiers, manifestations contre le Front national… les occasions n’ont pas manqué, et ils ont souvent pris l’initiative des actions entreprises.
Les jeunes ne veulent plus privilégier tel ou tel modèle, mais ils cherchent à les recomposer, à ne retenir en chacun que ce qui leur permet d’être tantôt plus efficaces d’un point de vue pragmatique, tantôt plus vertueux d’un point de vue moral. Voulant réconcilier plusieurs conceptions de l’intervention politique, ils ne croient plus en la possibilité d’une transformation radicale de la société. Ils ne se posent plus la question de la révolution en tant que tactique politique. En cela, ils ont hérité du désenchantement de leurs parents, mais aussi de la faillite des utopies mises à mal par l’expérience historique.
 
NOTES
 
[1]Enquête “Démocratie 2000”, CEVIPOF.
[2]Enquêtes post-électorales CEVIPOF/SOFRES.
[3]Panel électoral français 2002 (CEVIPOF/CIDSP/CECOP).
[4]Idem.
[5]Idem.
[6]Idem.
[7]Idem.
[8]Idem.
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[1]
Enquête “Démocratie 2000”, CEVIPOF. Suite de la note...
[2]
Enquêtes post-électorales CEVIPOF/SOFRES. Suite de la note...
[3]
Panel électoral français 2002 (CEVIPOF/CIDSP/CECOP). Suite de la note...
[4]
Idem. Suite de la note...
[5]
Idem. Suite de la note...
[6]
Idem. Suite de la note...
[7]
Idem. Suite de la note...
[8]
Idem. Suite de la note...