2007
Informations sociales
Partie 3 : L’intervention de l’État – Rubrique
Faut-il indexer les allocations familiales sur le coût réel des enfants en fonction de l’âge ?
Andréa Caizzi
CNAF
Une certaine indexation des allocations familiales existe déjà. 1,7 million de familles bénéficient d’une majoration pour les enfants de plus de 11 ans (32,95 euros par mois), et 0,7 million de familles pour les enfants de plus de 16 ans (58,57 euros par mois). Malgré cela, dans le système actuel d’aides à la famille (transferts pour les enfants, allocations logement, minima sociaux, impôt sur le revenu, taxe d’habitation), le surcroît de revenu est une fonction décroissante de l’âge du benjamin. Dans le cas de familles avec deux enfants, c’est au moment où l’enfant coûte le plus cher (lorsqu’il est en très bas âge ou qu’il a près des 20 ans) qu’il ne bénéficie plus d’allocations familiales, puisque dans un cas, le puîné n’est pas né, et que dans l’autre cas, l’aîné a dépassé l’âge de 20 ans. La progressivité des barèmes en fonction du nombre d’enfants explique en partie la couverture insuffisante des jeunes adultes.
Sans doute à cause de sa visibilité (versement unique d’un montant de 268,01 euros) et de la possibilité de la rapporter à un “panier de consommation” identifiable, le débat public sur la modulation du montant des prestations en fonction de l’âge, voire de la filière scolaire ou du rang de l’enfant, se concentre sur l’allocation de rentrée scolaire (ARS), versée – tous régimes confondus – à 3,1 millions de familles. Mais il n’est pas sûr que ceux qui prônent une augmentation de cette allocation pour les élèves des lycées professionnels seraient disposés à la financer par une baisse de celle qui est versée aux élèves du primaire.
La proportion de mineurs dont le revenu déclaré est inférieur au seuil de pauvreté est d’environ 25 % quel que soit l’âge, mais statistiquement le taux de pauvreté des enfants augmente avec leur âge, d’abord parce que le coût des adolescents est considéré comme étant plus élevé (à partir de 14 ans, ils représentent conventionnellement 0,5 au lieu de 0,3 unité de consommation). Les prestations familiales, du fait de l’existence de prestations ciblées sur les jeunes enfants, permettent davantage à ces derniers qu’à leurs aînés adolescents de franchir le seuil de pauvreté. Les allocations logement semblent aussi surtout contribuer à la réduction de la pauvreté chez les plus jeunes enfants, sans doute parce que les enfants plus âgés ont des parents plus souvent propriétaires de leur logement.
Quelle justice redistributive ?
La question de la modulation des prestations en fonction de l’âge s’inscrit dans la problématique plus générale des finalités des allocations familiales, dont on sait qu’elles sont multiples – leur savant dosage étant sans doute l’une des clés de la légitimité du système.
Si l’objectif des prestations est nataliste, concentrer l’aide sur les premières années d’existence revient à supposer que les parents, lorsqu’ils prennent la décision de concevoir un enfant, accordent davantage d’importance aux prestations qu’ils percevront à la naissance qu’ils n’en accordent à celles qu’ils percevront dix ou quinze ans plus tard.
En fait, les politiques familiales n’ont jamais précisé exactement ce qu’il fallait entendre par compensation des charges de famille. Ni les allocations familiales avec l’ensemble des prestations forfaitaires, inscrites plutôt dans une logique égalitaire, ni le quotient familial, inscrit quant à lui dans une logique familialiste, n’ont vraiment pris en compte le coût réel de l’enfant en fonction de l’âge, malgré l’introduction de majorations pour âge, en 1955 et en 1963, et l’émergence progressive d’une politique spécifique en direction de la petite enfance.
Le “coût réel” : quelles bases de calcul ?
Le coût familial de l’enfant est complexe à appréhender. Quelle que soit l’approche choisie – économétrique, normative ou subjective –, la détermination d’un coût de l’enfant se heurte à de nombreuses difficultés, et les résultats varient selon les types de familles et selon les hypothèses formulées (voir dans ce dossier l’article de J. Accardo).
Aucun modèle n’a abouti à une réponse définitive à trois questions récurrentes : la part de l’enfant varie-t-elle avec le rang de l’enfant ? avec son âge ? avec le revenu de la famille ? Et encore ne prend-on pas en compte ici les critiques plus radicales basées sur la considération fondamentale que l’enfant n’a pas un coût, mais qu’il a un prix ; ou les calculs basés sur le “coût d’opportunité” lié au temps consacré à l’enfant et donc non disponible pour le travail – coût que l’on suppose très différent selon qu’il s’agit des mères ou des pères.
Aussi bien pour l’ARS que pour toute autre prestation, il paraît difficile de fixer des montants modulés en fonction du coût réel de l’enfant suivant l’âge, le rang ou le revenu de la famille sans augmenter la complexité de façon exponentielle. Des choix sont donc nécessaires.
Peut-on, par exemple, remplacer les différences de barème suivant le rang de l’enfant par des différences individualisées par âge ? Ce choix offre l’avantage de rendre possible une gestion plus équitable des familles dissociées – au prix, par rapport au système actuel, d’un moindre encouragement pour les familles nombreuses. Or, dans une perspective nataliste, en supposant que la majeure partie des femmes auraient de toute façon au moins un enfant, on considère souvent qu’il est plus rentable de soutenir ces dernières en priorité. Et ceci même si on estime en général (mais pas toujours) qu’un troisième enfant pèse moins que le deuxième sur le budget familial, et celui-ci moins que le premier. On a aussi envisagé d’attribuer à chaque enfant à la fois un montant indépendant de son rang de naissance, dont la vocation serait de couvrir une partie des dépenses d’entretien, et qui serait modulé en fonction de son âge ; et un complément qui serait croissant selon son rang mais qui décroîtrait au fur et à mesure qu’il avance en âge.
Une question plus simple ?
La question de la modulation des prestations en fonction de l’âge peut (peut-être) prendre une forme plus simple : faut-il mieux compenser les coûts induits par l’adolescence, puisque tout le monde s’accorde à penser qu’il s’agit d’une phase cruciale de la vie – et plus coûteuse que celle qui la précède
[1] ?
Le ciblage sur les adolescents s’ajouterait ainsi de façon explicite aux autres grandes priorités de la branche. Le seuil pourrait être situé, par exemple, à 14 ans, âge d’entrée dans l’adolescence aussi bien du point de vue de l’opinion d’une majorité de Français que pour l’échelle d’équivalence de l’INSEE.
Ceci étant posé, de nombreuses questions restent évidemment sans réponse : quelles dépenses veut-on compenser ? Faut-il financer les charges des parents ou l’autonomie progressive du jeune ? Est-il préférable de verser de l’argent ou de mieux financer les équipements et les dispositifs d’aide à la scolarité ou d’insertion ? Et où trouver l’argent ?
Ce texte est un extrait du futur rapport sur la prospective en matière de politique familiale élaboré par la branche Famille (disponible à la CNAF au cours du 1er semestre 2007).
[1]
J.-M. Hourriez et L. Olier, “Niveau de vie et taille du ménage : estimations d’une échelle d’équivalence”,
Économie et statistique, n 308-309-310, 1997.