2007
Informations sociales
Partie 1 : Soutien et charge de famille
L’entraide familiale au long de la vie
Des pratiques inégalement réparties
Jean-Hugues Déchaux
Professeur de sociologie à l’Université Lumière Lyon-2, enseignant à Sciences-po Paris, membre du GLYSI-SAFA (CNRS et Lyon-2) et chercheur associé à l’OSC (CNRS/FNSP, Paris), il se consacre à l’étude des transformations de la famille et de la parenté en France. Il est l’auteur de nombreux articles et de deux livres, dont Le souvenir des morts, essai sur le lien de filiation, Presses universitaires de France, 1997.
La parenté constitue un réseau d’entraide, entre parents et enfants adultes surtout, en particulier lorsque “le nid se vide” et en fin de vie. Cette entraide ne représente toutefois qu’une très faible part du budget des ménages. Reflet de conceptions morales et de pratiques très contrastées selon les classes sociales, elle n’exerce aucun effet redistributif entre milieux socio-économiques. Elle souligne ainsi plus qu’elle ne corrige les clivages sociaux.
Contrairement aux transferts publics, l’entraide familiale est une forme de solidarité informelle ; elle n’a pas d’effet redistributif, même si elle s’effectue selon des modalités variées dans tous les milieux sociaux. Partout l’aide familiale est la plus forte au moment où les jeunes adultes quittent la maison en restant dépendants pour la vie quotidienne. Quand les parents sont en fin de vie, c’est l’inverse qui se produit : deux temps forts asymétriques.
Même si le couple ou le ménage constitue le cadre le plus ordinaire de la vie domestique, chacun sait que la famille ne se réduit ni à l’un ni à l’autre. Les relations entre ménages apparentés, par la consanguinité, par l’alliance ou par la circulation des enfants (dans le cas des familles recomposées), relèvent aussi de la vie de famille. Elles obligent à se situer à une autre échelle d’analyse que celle du groupe domestique : celle du réseau de parenté. Ce réseau de relations entre ménages est le support de prestations diverses, redécouvertes depuis peu, qui s’établissent principalement mais non exclusivement entre père-mère et enfants adultes. Appelons “entraide familiale” ces prestations échangées, composées de services (rendus et reçus) d’une part, et de flux financiers (donnés et reçus) d’autre part, à l’exclusion des transferts patrimoniaux qui, soumis à des règles juridiques spécifiques et se caractérisant par l’impossibilité d’une réciprocité directe, relèvent d’une autre logique. Que recouvre cette entraide familiale et comment se répartit-elle selon les différents types de familles et pour quels effets ?
L’entraide familiale : réelle mais limitée
L’époque, encore récente, où sociologues et économistes français se désintéressaient de l’entraide familiale est heureusement révolue. Grâce à de nombreuses enquêtes nationales, nous savons maintenant que l’entraide familiale est bien réelle et se caractérise, tout au long du cycle de vie, par une grande variété de prestations. Diverse, cette entraide est cependant d’un volume relativement modeste dès lors qu’on la compare à d’autres éléments permettant d’en apprécier la grandeur.
Ainsi, par rapport au travail domestique réalisé dans un ménage par ses membres, les services rendus au réseau de parenté sont rares. En moyenne, une femme entre 18 et 64 ans effectue 25 heures de travail domestique par semaine, et un homme dans la même tranche d’âge 14 heures (Chenu, Herpin, 2002). On ne connaît pas le temps consacré à l’entraide familiale, mais on dispose avec l’enquête “Réseau de parenté et entraide” (RPE, INSEE, 1997) d’une mesure de la fréquence de ces activités au cours d’une année
[1]. En distinguant dans le bilan global des différentes aides offertes aux membres du réseau celles qui composent le c
Å“ur des activités domestiques (ménage/cuisine/linge, courses, bricolage/jardinage, garde d’enfant), il ressort que seuls 6 % des femmes et 2 % des hommes ont offert au moins une fois, au cours de l’année, chacun de ces quatre types d’aide à une ou plusieurs personnes de leur réseau de parenté ; 29 % des femmes et 36 % des hommes n’ont jamais accompli une seule de ces activités.
En se plaçant sur un autre plan, non plus la fréquence de l’entraide mais l’estimation de sa valeur, le résultat obtenu est du même ordre. Limitée aux seules prestations financières (cadeaux et aides financières offertes au cours d’une année), l’estimation réalisée à partir de l’enquête “Budget de famille” (BDF, INSEE, 2000-2001) aboutit à une somme un peu inférieure à 700 euros pour l’année 2001 (660 euros pour le montant offert et 687 euros pour le montant reçu), les sommes versées régulièrement représentant moins de 10 %. L’essentiel de ces aides financières s’établit en ligne directe, entre père-mère et enfants adultes, principalement dans le sens descendant (surtout pour les aides régulières). Une fois rapportés au budget annuel moyen des ménages, ces 700 euros équivalent à 2,9 %, c’est-à-dire une proportion proche de celle obtenue en 1994-1995 (3,7 %) lors de la précédente enquête BDF.
D’une fréquence et d’une valeur globales modestes, l’entraide familiale varie toutefois sensiblement selon la période du cycle de vie. C’est au moment où le nid se vide, c’est-à-dire lorsque les enfants quittent leur famille d’origine, que l’aide familiale (des père-mère et plus rarement des grands-parents) est la plus forte. Selon l’enquête BDF 2000-2001, le montant annuel de l’aide offerte croît jusqu’à l’âge de 45-54 ans (950 euros) et décroît ensuite lentement sans jamais atteindre le niveau le plus bas, celui des moins de 25 ans (223 euros). Le montant reçu varie de façon symétrique : les moins de 25 ans reçoivent le montant de loin le plus élevé (2 340 euros, dont les trois quarts sous forme de cadeaux). On voit clairement que les jeunes enfants adultes (les moins de 25 ans) sont largement bénéficiaires et leurs père et mère, au contraire, débiteurs.
Le soutien parental aux jeunes enfants adultes s’explique par la situation de ces derniers. Au début de la vie adulte, les ressources de nombreux jeunes ménages connaissent pendant quelques années une période de forte instabilité qu’atténue l’intervention des père-mère. Certains ménages de moins de 25 ans dépendent très fortement de l’aide financière familiale : si pour 42 % d’entre eux, l’aide reçue représente moins de 5 % de leur budget de consommation, 20 % reçoivent de leur famille (et parfois de la famille de leur conjoint) plus de 40 % de ce budget. Les jeunes qui profitent le plus du soutien parental sont ceux qui n’exercent pas d’emploi (qu’ils soient étudiants ou au chômage), qui vivent seuls (et ne bénéficient donc pas de l’éventuelle rémunération d’un conjoint), qui ont des parents indépendants, cadres ou professions libérales, et plutôt les filles que les garçons. Ce soutien parental aux jeunes enfants adultes en situation précaire, qui s’installent dans la vie peut représenter une charge importante pour le ménage des père-mère : pour une moyenne de 950 euros donnés, l’aide des 45-54 ans atteint 1 254 euros si le ménage a au moins un enfant décohabitant et 2 493 euros si au moins l’un d’eux est étudiant. Contrairement à d’autres pays européens comme le Danemark, la France a fait le choix de réserver la prise en charge collective, par le biais du RMI, aux plus de 25 ans. Avant cet âge, c’est donc à la famille qu’incombe le soutien aux jeunes adultes. En cette matière, l’entraide familiale est le substitut de la solidarité collective plutôt que son complément.
Faire maisonnée à distance
Ce soutien parental au moment où le nid se vide présente des caractéristiques spécifiques qui le rendent assez peu comparable aux autres formes d’entraide familiale entre ménages indépendants. Il n’est pas sûr que l’on puisse parler au sujet du jeune adulte aidé (en particulier pour les quelque 180 000 pour lesquels l’aide reçue représente plus de 40 % du budget de consommation) d’un ménage réellement indépendant. Certes il l’est sur le plan résidentiel et cela suffit à en faire un ménage pour le statisticien ; en revanche, sur un plan économique et relationnel, l’autonomie du jeune est toute relative. On peut ainsi estimer que certains jeunes, lorsqu’ils résident en dehors du domicile parental, continuent à appartenir à leur famille d’origine dont ils dépendent encore très largement pour leur vie quotidienne. De nombreux étudiants dont les père-mère financent le logement indépendant se trouvent dans ce cas (Herpin, Verger, 1997). Même pourvus d’un emploi, beaucoup de jeunes restent dépendants du “parapluie familial” pour le paiement de leur loyer, l’équipement de leur logement, l’usage de la voiture, l’entretien du linge. L’allongement de la jeunesse (Galland, 1996) et l’enrichissement relatif des père-mère dans leur maturité (entre 35 ans et 55 ans) concourent à créer une situation intermédiaire entre l’autonomie et la dépendance (qui, du point de vue des jeunes, est sans doute la dernière forme d’appartenance à leur famille d’origine).
Toutes proportions gardées, le second temps fort de l’entraide familiale, qui s’établit cette fois en fin de vie, correspond à une situation analogue bien que inversée. Selon l’enquête BDF 2000-2001, après 65 ans et plus encore après 75 ans, le montant de l’aide reçue augmente à nouveau, même s’il est très inférieur à celui dont disposent les plus jeunes et si le solde aide reçue/aide offerte reste toujours négatif. En réalité, cette évaluation moyenne recouvre des situations très contrastées. Les cas de très forte dépendance où la personne âgée, devenue veuve, est prise en charge par ses descendants (ses filles le plus souvent) sans que cette entraide n’entraîne de cohabitation ne sont pas rares. Comme l’exprime le terme anglais caring qui la qualifie, l’entraide est alors plus matérielle ou domestique que pécuniaire, d’où sa faible présence dans les estimations financières.
Ces deux situations d’entraide familiale, caractérisées par la densité des prestations offertes (en services et/ou en argent) et leur asymétrie entre générations (dans un sens descendant puis ascendant), relèvent d’un fonctionnement “en maisonnée”. Dans l’analyse des réseaux de parenté, la maisonnée désigne “un collectif de personnes effectivement mobilisé autour d’une cause commune, quel que soit le motif de cette mobilisation” (Weber, 2005, p. 150). Le terme met l’accent sur la dimension économique et quotidienne du groupe d’entraide, qu’il y ait ou non cohabitation de ses membres. Parfois la cohabitation est temporaire, ce qui est le cas dans certaines familles qui ont la charge de parents âgés dépendants ou de jeunes enfants adultes. Mais le plus souvent, elle n’est pas nécessaire à la constitution d’une maisonnée. Les père-mère et leurs jeunes enfants adultes en situation de précarité ou d’installation dans la vie constituent typiquement une maisonnée à distance.
S’entraider dans les familles recomposées
Les divorces ou séparations et les remises en couple qui leur font suite transforment la configuration des réseaux de parenté et, en leur sein, la circulation des aides. En matière d’entraide comme sur le plan relationnel, les familles recomposées sont marquées par un certain “matricentrage”. Bien que le droit, à travers la loi du 4 mars 2002, ait récemment affirmé le principe de la “coparentalité” – les deux parents devant contribuer, à proportion de leurs ressources respectives, à l’entretien de l’enfant –, dans les faits, le soutien apporté aux jeunes adultes incombe surtout à la mère (qui est ou était le parent gardien, neuf fois sur dix) et à la lignée maternelle. L’aide dont disposent les jeunes enfants adultes dépend beaucoup du type de recomposition familiale qu’ont effectué le père et surtout la mère (Cadolle, 2004). Le soutien est plus faible lorsque la mère est restée seule, surtout si ses ressources économiques et culturelles sont limitées. En cas de remise en couple du père et de la mère, le soutien est très variable selon la nature et la qualité des relations entre les différents protagonistes.
Toutefois, certaines régularités se dégagent (Cadolle, 2004 ; Martial, 2005). L’aide en provenance de la mère ou de la lignée maternelle est plus importante et plus régulière que celle en provenance du père. Le soutien paternel doit composer avec la présence des femmes, la mère mais aussi la belle-mère qui, l’une et l’autre, pour des raisons différentes, peuvent y faire obstacle. La mère tient à garder la maîtrise des flux financiers et s’oppose souvent à ce que la pension alimentaire, lorsqu’elle est versée, le soit directement à l’enfant ; à partir du moment où l’enfant accède à l’indépendance, le soutien paternel ne transite plus par la mère et devient plus intense. Parfois, l’aide paternelle ne se manifeste qu’une fois que l’enfant a quitté le domicile maternel. Quant à la belle-mère, elle est généralement réticente à soutenir ses beaux-enfants et voit d’un mauvais Å“il que son conjoint détourne une partie des ressources du couple pour le soutien de ses enfants. Dans certains cas, l’aide paternelle est dissimulée à la belle-mère et prend ainsi une forme clandestine.
Globalement, bien que les estimations statistiques fassent pour l’instant défaut, il n’est pas sûr que les familles recomposées se caractérisent par une moindre entraide à destination des jeunes enfants adultes. En revanche, et cela vaut aussi pour les relations, les situations sont très variables et, les rôles et les normes étant peu définis, susceptibles de connaître de fortes évolutions au fil du temps. Lorsque l’enfant quitte le ménage maternel pour s’établir, les liens financiers entre les ex-conjoints s’amenuisent mais le soutien paternel s’exerce de façon plus nette et plus directe, notamment à l’occasion des grands seuils qui marquent le passage à la vie adulte (accès au logement, installation en couple, etc.). Un autre effet possible des recompositions familiales réside dans l’introduction ou dans le renforcement d’une logique comptable destinée à mesurer les apports de chacun, car la méfiance, la rivalité et la peur de payer pour “l’autre” rendent périlleux un fonctionnement reposant sur le principe de la “réciprocité générale” et du refus des comptes.
L’absence d’effet redistributif
L’entraide familiale est une forme de solidarité sociale informelle. A-t-elle pour effet, comme la redistribution publique, de réduire les inégalités sociales ? Beaucoup, parmi ceux qui souhaitent pleinement reconnaître et encourager les “solidarités familiales”, selon l’adage : “Il faut aider les aidants”
[2], le postulent ou le croient. La réalité est plus complexe. Il faut distinguer deux types d’inégalités, selon l’âge et le milieu socio-économique, étant entendu qu’il en existe une troisième (selon le sexe) dont on ne dira rien faute d’éléments statistiques disponibles. Auparavant, précisons les données du problème en définissant le revenu du ménage et les transferts publics et familiaux dont ce dernier peut bénéficier : a) revenu primaire : salaire et revenu d’activité, retraite, préretraite et pension de réversion, revenu du patrimoine ; b) ressources sociales : allocations familiales, aide au logement, allocation de parent isolé, indemnité de chômage, bourses d’étude, RMI, aides sociales, etc. ; c) solde de l’entraide familiale : aide reçue/aide offerte – l’aide prise en compte se limitant aux prestations financières (cadeaux et aides pécuniaires) ; d) impôts : impôts sur le revenu et impôts locaux (taxe immobilière, taxe d’habitation). Les résultats obtenus à partir de l’enquête BDF 2000-2001 sont présentés dans les tableaux 1 et 2.
Tableau 1
Entraide familiale et revenu des ménages selon l’âge
Âge de la Revenu Revenu primaire Revenu primaire Revenu primaire personne primaire (1) + + ressources + ressources de référence ressources sociales + solde sociales + solde sociales (1) entraide familiale entraide familiale – impôt (2) Montant Indice de Indice de Indice de Indice de (euros) dissimilarité (3) dissimilarité dissimilarité dissimilarité Moins de 25 ans 9 615 0,38 0,44 0,51 0,55 25 à 34 ans 21 922 0,88 0,92 0,94 0,97 35 à 44 ans 27 724 1,11 1,14 1,13 1,17 45 à 54 ans 31 819 1,28 1,26 1,24 1,22 55 à 64 ans 27 434 1,10 1,10 1,08 1,04 65 à 74 ans 21 304 0,86 0,82 0,81 0,79 75 ans et plus 18 844 0,76 0,72 0,72 0,72 Montant annuel 24 921 24 921 27 534 27 562 25 094 moyen 1 - Salaire, revenu d’activité, préretraite, retraite, pension de réversion et revenu du patrimoine. Non compris les ressources exceptionnelles (héritage, produit d’une vente de voiture d’occasion, versement reçu d’une compagnie d’assurances, indemnités de licenciement, gains aux jeux) et les ressources sociales (allocations familiales, de chômage, minimum vieillesse, allocations aux handicapés, bourses d’études, RMI, aides au logement, aides sociales). 2 - Impôt sur le revenu et impôts locaux (taxe immobilière, taxe d’habitation). 3 - L’indice de dissimilarité du revenu considéré est le quotient du revenu de la classe d’âge (ou du milieu socio-économique) rapporté au revenu total moyen. Lecture : Les moins de 25 ans ont un revenu primaire qui équivaut à 38 % du revenu primaire total moyen. La proportion atteint 44 % du revenu total moyen en ajoutant les ressources sociales, 51 % en ajoutant le solde de l’entraide familiale et 55 % en retranchant l’impôt. Champ : Ménages, France métropolitaine hors DOM. Source : Enquête “Budget de famille” 2000-2001, INSEE.
Tableau 2
Entraide familiale et revenu des ménages selon les milieux socio-économiques
Catégorie socio- Revenu Revenu primaire Revenu primaire Revenu primaire économique primaire (1) + + ressources + ressources de la personne ressources sociales + solde sociales + solde de référence sociales (1) entraide familiale entraide familiale – impôt (2) Montant Indice de Indice de Indice de Indice de (euros) dissimilarité (3) dissimilarité dissimilarité dissimilarité Agriculteur, arti- 22 372 0,90 0,88 0,88 0,87 san, commerçant Cadre, profes- 45 249 1,82 1,72 1,71 1,61 sion libérale, entrepreneur Profession 28 812 1,16 1,12 1,12 1,12 intermédiaire Employé 17 390 0,70 0,73 0,73 0,76 Ouvrier 18 050 0,72 0,78 0,78 0,82 Montant moyen 24 921 24 921 27 534 27 562 25 094 annuel 1 - Voir tableau 1. 2 - Voir tableau 1. 3 - Voir tableau 1. Champ : Ménages, France métropolitaine hors DOM. Source : Enquête “Budget de famille” 2000-2001, INSEE.
L’analyse par âge (regroupant la population en sept catégories décennales, des moins de 25 ans aux plus de 75 ans) permet d’établir trois résultats. L’entraide financière familiale a un effet égalisateur entre les jeunes ménages (bénéficiaires) et les plus vieux (débiteurs). Mais cet effet égalisateur est moindre que celui qu’opèrent les transferts publics (ressources sociales et impôts). Il est aussi très variable selon l’âge : chez les moins de 25 ans, il est plus fort que celui de l’impôt et de même ampleur que celui des ressources sociales. Pour toutes les autres catégories d’âge, le correctif introduit par l’entraide familiale est moindre que celui qui résulte des ressources sociales ou de l’impôt.
Les résultats de l’analyse par milieux socio-économiques (répartis en cinq catégories : agriculteurs/artisans/commerçants ; cadres supérieurs/professions libérales/entrepreneurs ; professions intermédiaires ; employés ; ouvriers) montrent que l’entraide familiale n’a aucun effet redistributif. Le solde de l’entraide familiale ne change rien à la position relative des différents milieux socio-économiques. Par contraste, l’effet égalisateur des transferts publics (ressources sociales et impôts) est net : l’écart entre ouvriers et cadres supérieurs/professions libérales/entrepreneurs est par exemple réduit d’un cinquième, passant de 1 à 2,5, à 1 à 2.
Le rapprochement de ces deux ensembles de résultats permet de dire que l’entraide financière familiale stabilise la situation du ménage au cours du cycle de vie (ce que montre l’analyse par âge), mais aux alentours d’une position sociale qui, elle, reste inchangée (d’où l’absence de redistributivité sociale). La prise en compte des services domestiques ne changerait pas la conclusion car ces échanges confortent plutôt la hiérarchie sociale, bien que les écarts soient peu marqués (Déchaux, 1994).
Entraide familiale et milieux sociaux
Si les pratiques d’entraide familiale diffèrent grandement selon les milieux sociaux, c’est qu’elles sont le reflet de conceptions morales distinctes de la parenté et recouvrent des réalités sociologiques très contrastées. Il n’existe pas, s’agissant de l’entraide familiale, de cadre normatif unique à l’échelle de la société.
Les classes populaires sont celles où l’entraide familiale est la moins développée, sous sa forme financière. Par exemple, dans les ménages ouvriers, l’aide offerte au cours d’une année s’établit à 2,2 % du budget des ménages (contre 2,9 % pour l’ensemble des ménages). L’entraide consiste surtout en une cohabitation temporaire ou en une organisation domestique fondée sur une grande proximité des ménages et la position nodale de la mère (Bonvalet, 2003). C’est une version atténuée de la “famille matricentrée”, découverte dans les années 1950 chez les ouvriers anglais. Cette entraide familiale est très vulnérable à la mobilité géographique.
Dans les classes supérieures, l’entraide est plus forte, sur le plan financier. Chez les cadres/professions libérales/entrepreneurs, l’aide offerte représente 3,7 % du budget des ménages. Associée à la décohabitation des enfants, elle est conçue pour ne pas durer et vise à assurer l’autonomie des jeunes ménages. Le départ des jeunes n’est pas tant une cassure avec le foyer parental que l’installation sur une nouvelle orbite : celle du réseau de parenté. Les relations au sein du réseau sont denses, multiformes et constituent un “investissement de précaution” destiné à préserver la situation sociale et familiale.
Enfin, dans les classes moyennes, l’entraide, dont la part financière est proche des résultats moyens (l’aide offerte équivaut à 3,2 % du budget des ménages), privilégie le cadre de la famille nucléaire et se conçoit comme une serviabilité mutuellement profitable. Au contraire des classes supérieures, les jeunes ne sont pas incités à prendre leur indépendance de façon précoce.
Finalement, c’est la “maisonnée” qui prévaut en milieux populaires, la “famille-cocon” dans les classes moyennes et le réseau dans l’élite socio-économique. Plus qu’elle ne corrige les clivages sociaux, l’entraide familiale tend ainsi à les reproduire, à l’inverse de la solidarité sociale.
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C. Bonvalet, “La famille entourage local”, Population, vol. 58, n° 1, 2003, p. 9-44.
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S. Cadolle, “Le soutien apporté aux jeunes adultes dans les familles recomposées”, Recherches et prévisions, n° 77, 2004, p. 37-48.
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A. Chenu, N. Herpin, “Une pause dans la marche vers la civilisation des loisirs ?”, Économie et statistique, 2002, n 352-353, p. 15-37.
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J.-H. Déchaux, “Les échanges dans la parenté accentuent-ils les inégalités ?”, Sociétés contemporaines, n° 17, 1994, p. 75-90.
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O. Galland, Les jeunes, Paris, La Découverte, coll. “Repères”, 4e éd., 1996.
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N. Herpin, J.-H. Déchaux, “Entraide familiale, indépendance économique et sociabilité”, Économie et statistique, n° 373, 2004, p. 3-32.
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N. Herpin, D. Verger, “Les étudiants, les autres jeunes, leur famille et la pauvreté”, Économie et statistique, nos 308-309-310, 1997, p. 221-227.
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A. Martial, “Comment rester liés ? Les comptes des familles recomposées”, Terrain, n° 45, 2005, p. 67-82.
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F. Weber, Le sang, le nom, le quotidien. Une sociologie de la parenté pratique, éd. Aux lieux d’être, 2005.
[1]
Sauf mention contraire, les résultats statistiques cités sont issus de Herpin, Déchaux (2004).
[2]
Introduite en juillet 2001, l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), s’inspire de ce principe, puisqu’elle vise à rémunérer l’aide quotidienne que reçoit une personne dépendante de plus de 60 ans, y compris lorsqu’elle provient d’un parent.