Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 68 à 79
doi: en cours

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Partie 3 : L'intervention de l'État

n° 137 2007/1

2007 Informations sociales Partie 3 : L’intervention de l’État

Transferts monétaires et compensation du coût de l’état

Les éléments de la mesure

Sylvie Le Minez Administrateur de l’INSEE, elle travaille depuis plusieurs années à l’évaluation des politiques sociales, notamment sous l’angle de la redistribution des revenus. Elle a réalisé plusieurs études sur les transferts en direction des familles, publiées dans les collections de la DREES ou de l’INSEE. Nicole Roth Administrateur de l’INSEE, elle a travaillé, dans ses différentes fonctions auprès de cet institut et à la DREES, sur l’évaluation des politiques sociales. Elle a notamment étudié les questions relatives à l’analyse des effets redistributifs en faveur des familles (rapport pour le Haut conseil de la population et de la famille, en 2003, en collaboration avec V. Albouy) et des jeunes adultes (Commission nationale pour l’autonomie, en 2002).
Dans les familles, le supplément de revenu généré par les enfants par le biais des prestations familiales, des minima sociaux, des aides au logement ou de la fiscalité se monte à près de 2 400 euros par an et par enfant. Il est d’autant plus important que les familles sont nombreuses, ont un enfant en bas âge ou sont constituées d’un seul parent. Ce supplément de revenu n’est pas proportionnel au revenu. Au regard du coût économique des enfants, défini comme la perte de niveau de vie induite par leur présence, ce sont les familles les plus aisées qui connaissent la situation la plus défavorable en termes de compensation des charges liées à la présence d’enfants. Si l’on privilégie une approche plus normative retenant un coût forfaitaire de l’enfant, ce sont plutôt les classes moyennes qui apparaissent désavantagées en termes de compensation.
L’enfant a un coût, fait incontestable. Et les transferts en faveur des familles ont pour objet d’en compenser la charge. Mais quels transferts prendre en compte ? Quelles dépenses retenir ? Comment mesurer les résultats ? Selon les modalités de calcul, des écarts sensibles apparaissent. Au centre du débat : l’équité.
Compenser, au moins partiellement, le coût de l’enfant est l’un des objectifs centraux de la politique familiale. L’objet de cet article est de déterminer dans quelle mesure le système redistributif dans sa globalité compense la perte de niveau de vie induite par la présence d’enfants dans une famille. C’est le degré de solidarité “horizontale” du système qui est ainsi mesuré. Il existe de nombreuses études qui permettent d’apprécier comment le système socio-fiscal opère une redistribution entre les ménages, que ce soit de façon “verticale”, selon le niveau de leurs revenus primaires, ou de façon “horizontale”, en fonction de leur situation familiale (voir notamment Albouy et Roth, 2003 ; Colin et Guérin, 2005 ; Courtioux et al., 2005 ; INSEE, 2003 ; Sterdyniak, 1992). Globalement, ces transferts pris dans leur ensemble contribuent à améliorer de manière importante le niveau de vie des familles avec enfants et à le rapprocher de celui des ménages sans enfant.
En France, la redistribution en faveur des familles emprunte de nombreux canaux. Elle passe en premier lieu par les prestations : d’une part, les prestations familiales, certaines étant universelles, d’autres étant fonction des revenus primaires des familles ; et, d’autre part, les autres prestations (aides au logement, minima sociaux), qui, si elles n’ont pas vocation à compenser directement la charge d’enfants, ont des barèmes modulés selon la composition familiale. En second lieu, la législation fiscale française, par le biais notamment du quotient familial ou de réductions d’impôts selon le niveau de scolarisation des enfants, tient également compte de la situation conjugale et familiale pour établir le calcul de l’impôt sur le revenu. Il existe également une forme de redistribution, plus rarement prise en compte, à travers l’acquisition de droits donnant lieu à des transferts différés. Il s’agit des “avantages familiaux” en matière de retraite : bonifications de pensions servies aux hommes ou aux femmes ayant trois enfants ou plus, majorations de durée d’assurance ou assurance vieillesse des parents au foyer. Enfin, d’autres types de transferts, généralement en nature, résultent par exemple de réductions tarifaires en matière de transports ou de prise en charge des tarifs des cantines ou des loisirs, par le biais notamment de la carte “Famille nombreuse”.
La mesure du supplément de revenu généré par les enfants
Les familles disposent, avant transferts, de revenus initiaux, qu’elles tirent de leur activité, de leur patrimoine ou qu’elles reçoivent au titre d’indemnités de chômage voire de pensions de retraite. Elles perçoivent par ailleurs des prestations, fonction de leur situation sociale, économique et familiale, et acquittent des prélèvements sociaux ainsi que l’impôt au titre de leurs revenus de l’année précédente. Leur revenu initial augmenté des prestations nettes de prélèvements sur le revenu constitue leur revenu disponible (RD).
Pour estimer le supplément de revenu généré par les enfants, on simule quel serait le revenu des familles n’ayant pas d’enfant, en appliquant les barèmes sociaux et fiscaux à des ménages ayant les mêmes caractéristiques, et notamment les mêmes revenus initiaux. On suppose donc que les familles acquittent l’impôt sur le revenu selon un mode de calcul qui ne prend pas en compte les enfants qu’elles ont à charge (suppression notamment des demi-parts fiscales liées aux enfants et à la monoparentalité ; absence de prise en compte des pensions alimentaires et des réductions d’impôts pour frais de scolarité et garde d’enfants) et qu’elles perçoivent uniquement les prestations sociales auxquelles elles auraient droit si elles n’avaient pas d’enfant : les prestations familiales sont nulles et les minima sociaux ainsi que les aides au logement sont ceux que percevrait un ménage ayant les mêmes revenus initiaux mais n’ayant pas d’enfant. L’usage d’un modèle de micro-simulation s’avère d’autant plus nécessaire à ce stade que les modalités de prise en compte des enfants dans les barèmes de la législation socio-fiscale sont extrêmement divers et que les transferts ne sont pas indépendants les uns des autres (par exemple, le niveau d’une allocation différentielle comme le revenu minimum d’insertion dépend du montant des prestations familiales (voir Colin et Guérin, 2005). On en déduit le revenu des familles dans cette situation alternative sans enfant (RDO).
La différence entre ces deux revenus disponibles (RD – RDO) constitue le supplément de revenu dont bénéficient les familles par rapport à une configuration dans laquelle elles auraient la même situation économique et sociale mais pas d’enfant à charge.
Pour des raisons opérationnelles, les études usuelles sur les transferts en faveur des familles portent sur l’estimation des transferts des deux premiers types, prestations d’un côté et impôts de l’autre. Lorsqu’il s’agit d’apprécier dans quelle mesure les transferts dont bénéficient les familles permettent de compenser la charge d’enfants, il convient ainsi d’isoler parmi ces transferts la part qui leur est directement imputable. Le plus simple consiste à recourir à des outils de micro-simulation : ceux-ci permettent d’estimer les montants des prestations et des prélèvements que percevraient les familles si elles n’avaient pas d’enfant [1] et, par différence, les montants des transferts générés par la présence d’enfants. Il est ainsi possible de comparer une situation théorique sans enfant et la situation réelle avec enfant, en s’affranchissant du rôle joué par la position qu’occupent les familles avec enfants dans l’échelle des revenus primaires (relativement aux familles sans enfant).
Dans notre optique, comme nous raisonnons sur l’ensemble des transferts (prestations et impôts) et en termes de différence entre situation avec et sans enfant(s), il s’ensuit nécessairement que les allégements d’impôts résultant de l’application du quotient familial seront considérés dans leur intégralité comme un avantage lié à la présence d’enfants, au même titre que les prestations familiales ou que le différentiel enfant des autres prestations [2].
 
Un surcroît de transferts généré par la présence d’enfants
 
 
La prise en compte des enfants dans les barèmes de la législation sociale et fiscale conduit les familles à bénéficier, relativement à une situation sans enfant, d’un supplément de revenu que l’on peut estimer à environ 2 400 euros en moyenne par enfant et par an en 2004 (voir encadré 1). Ce sont les transferts directement liés à la présence d’enfants, à savoir les prestations familiales, qui en constituent la part la plus importante (63 %). La fiscalité et les autres prestations (minima sociaux et aides au logement) contribuent respectivement à hauteur de 28 % et 9 % à ce supplément de revenu. Les prestations familiales apportent un supplément de transfert par enfant d’autant plus important que les familles ont beaucoup d’enfants (voir graphique 1). A contrario, la fiscalité joue un rôle relativement plus important lorsqu’il n’y a qu’un enfant, d’autant que les prestations familiales sont, en moyenne, d’un niveau modeste pour les familles sans jeune enfant. La contribution des autres transferts, minima sociaux et aides au logement, s’avère quant à elle importante dans le cas des familles monoparentales.
Graphique 1
Surcroît de revenu disponible lié à la prise en compte des enfants dans les transferts et montants moyens par enfant selon le type de famille (couples et familles monoparentales selon le nombre d’enfants)
Agrandir l'image Surcroît de revenu disponible lié à la prise en co...
Champ : Ménages non étudiants ayant au moins un enfant à charge au sens des prestations familiales. Ressources de l’année 2004 selon la législation nationale alors en vigueur et un système PAJE arrivé à maturité cette année-là.
Source : Modèle Ines de micro-simulation DREES-INSEE, enquête “Revenus fiscaux” 2001 (INSEE-DGI) actualisée 2003-2004 (Courtioux et al., 2005).
Au sein des prestations familiales, ce sont surtout les allocations familiales et les aides aux jeunes enfants qui expliquent les différences selon les types de famille. Les allocations familiales, qui sont versées sans condition de ressources aux familles ayant au moins deux enfants, représentent près de la moitié du surcroît de revenu par enfant procuré par les prestations familiales. Leur montant moyen par enfant croît avec le nombre d’enfants présents dans le ménage : les allocations familiales ne sont versées qu’à partir du deuxième enfant et elles sont majorées à partir du troisième enfant. Versée indépendamment du nombre d’enfants, la prestation d’accueil du jeune enfant (PAJE) s’avère être à l’origine d’une part importante du surcroît de revenu des familles avec de jeunes enfants (Caussat et al., 2003), sachant que ces dernières bénéficient également des allocations familiales dès lors qu’elles ont au moins deux enfants. Au total, le supplément de revenu moyen par enfant est plus élevé pour les familles avec de jeune(s) enfants(s) que pour les autres.
Toutes familles confondues, le supplément de revenu moyen par enfant occasionné par les prestations familiales est décroissant avec le revenu des familles, et ce tout particulièrement quand elles n’ont pas de jeune enfant [3] (voir graphique 2). Pour les ménages à revenu modeste, le surcroît de revenu en raison de la présence d’enfants provient de manière importante des minima sociaux et des aides au logement. C’est notamment le cas pour les familles monoparentales, dont les ressources initiales sont en moyenne plus faibles. Pour les ménages aisés, c’est le mécanisme du quotient familial qui constitue une part importante du surcroît de revenu par enfant. Le quotient familial est conçu de manière à ne pas distordre la hiérarchie initiale des niveaux de vie : deux foyers fiscaux présentant le même niveau de vie avant imposition (mesuré par le quotient familial) conservent ce même niveau après impôt ; c’est le principe d’équité fiscale. En raison de la progressivité du taux d’imposition, les avantages fiscaux par enfant – qui sont plafonnés pour une fraction très faible de familles aisées – sont donc en moyenne croissants avec le revenu primaire du ménage. Ils s’avèrent particulièrement faibles pour les familles monoparentales avec jeunes enfants qui sont faiblement imposées.
Graphique 2
Surcroît de revenu disponible lié à la prise en compte des enfants dans les transferts selon le revenu et la configuration familiale (familles sans jeune enfant)
Agrandir l'image Surcroît de revenu disponible lié à la prise en co...
Champ : Ménages non étudiants ayant au moins un enfant à charge au sens des prestations familiales, âgé de plus de 3 ans. Ressources de l’année 2004 selon la législation nationale alors en vigueur et un système PAJE arrivé à maturité cette année-là.
Lecture : Les différents types de familles sont classés selon le niveau de leurs ressources initiales. Pour chaque configuration familiale et chaque tranche de ressources initiales sont indiqués les montants moyens par enfant des suppléments de revenu occasionnés par la présence d’enfant(s), respectivement grâce aux prestations familiales, à la fiscalité et enfin aux autres transferts que sont les minima sociaux et les aides au logement. Le montant moyen global, qui agrège les trois montants précédents, est représenté par la courbe “ensemble”.
Source : Modèle Ines de micro-simulation DREES-INSEE, enquête “Revenus fiscaux” 2001 (INSEE-DGI) actualisée 2003-2004 (Courtioux et al., 2005).
 
Compensation du coût économique de l’enfant
 
 
Pour comparer ce surcroît de revenu disponible généré par la présence d’enfants aux charges induites par la présence de ces derniers, il faut disposer d’une mesure de celles-ci. Se pose alors le problème de la définition et de l’estimation du coût de l’enfant. On pourrait d’abord penser à une mesure absolue de ce coût, fondée sur la notion de “besoins” et reposant par exemple sur la définition d’un panier de biens, mais celle-ci est problématique car nécessairement très conventionnelle (Olier, 1999). De fait, on recourt souvent à la notion de “coût économique” de l’enfant. Celui-ci est défini par le supplément de revenu disponible dont doit disposer une famille pour maintenir son niveau de vie inchangé par rapport à une famille sans enfant. Cependant, si cette notion apparaît moins conventionnelle que celle d’un coût absolu, elle le reste néanmoins en partie dans la mesure où elle repose sur les échelles d’équivalence standards issues des estimations économétriques [4].
Coût économique des enfants et supplément de revenu qu’ils génèrent
La prise en compte des enfants dans les barèmes de la législation socio-fiscale génère un supplément de revenu pour les familles par rapport à une situation où elles conserveraient les mêmes caractéristiques sans avoir leurs enfants à charge, soit la différence entre le revenu disponible de ces familles (RDO) et le revenu dont elles disposeraient sans leurs enfants (RDO).
Par définition, le coût économique des enfants (T) est le montant du transfert net (après impôts et prestations) qui assure la parité de niveaux de vie (i.e. le revenu disponible divisé par le nombre d’unités de consommation) entre familles avec enfants et familles sans enfant, compte tenu de leur situation initiale. Le transfert net T qui assure cette égalité des niveaux de vie doit donc satisfaire la relation suivante : (RDO + T)/UC = RDO/UC, où UC est le nombre d’unités de consommation des familles dans la situation sans enfant (1,5 dans le cas des couples, 1 dans le cas des parents isolés) et UC est le nombre d’unités de consommation des familles avec enfants (par exemple, 1,8 dans le cas des couples avec un enfant de moins de 14 ans). Ce transfert net T, qui représente le coût économique de l’enfant, s’écrit donc : T = (UC-UCO)*RDO/UC. Il est proportionnel à RDO et ne dépend pas du rang des enfants.
Les deux quantités, surcroît de revenu disponible et coût économique de l’enfant, sont représentées dans le graphique ci-dessous, dans le cas des couples ayant un enfant âgé de plus de 3 ans, où il apparaît notamment que le coût économique de l’enfant est d’autant plus important que le revenu primaire de ces familles est élevé.
Coût économique des enfants et surcroît de revenu lié aux enfants Montants moyens pour les couples avec un enfant âgé de plus de 3 ansAgrandir l'image Coût économique des enfants et surcroît de revenu ...
Champ : Couples non étudiants ayant au moins un enfant à charge au sens des prestations familiales, âgé de plus de 3 ans.
Ressources de l’année 2004 selon la législation nationale en vigueur en 2004 et un système PAJE supposé arrivé à maturité.
Source : Modèle Ines de micro-simulation DREES-INSEE, enquête “Revenus fiscaux” 2001 (INSEE-DGI), actualisée 2003-2004.
La caractéristique principale de cette notion de coût économique de l’enfant, défini comme le revenu supplémentaire dont doit disposer une famille avec enfant(s) pour avoir le même niveau de vie qu’une famille sans enfant, est qu’elle implique que tous les enfants n’ont pas le même coût. En particulier, le coût d’un enfant est d’autant plus élevé qu’il appartient à une famille plus aisée, ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant en termes économiques, les parents pouvant consacrer plus d’argent à leurs propres dépenses ou à celles de leurs enfants (voir encadré 2). Ainsi, le coût économique de l’enfant est proportionnel au revenu disponible dont disposeraient les parents en l’absence d’enfant : dans l’hypothèse où il est âgé de moins de 14 ans, le coût moyen d’un enfant vivant avec ses deux parents est estimé à 20 % de ce revenu (33 % s’il a 14 ans ou plus) et à 30 % s’il vit avec un seul de ses parents (50 % s’il a 14 ans ou plus). Le coût de l’enfant est différencié selon son âge, avec un seuil (conventionnel) à 14 ans, mais il ne dépend pas de son rang dans la fratrie.
Or, comme on peut le déduire de la partie précédente, le surcroît de revenu disponible généré par la présence d’enfants n’est pas proportionnel au revenu disponible perçu en l’absence d’enfant : selon les configurations conjugales et selon le nombre d’enfants, il présente en effet une courbe en U ou en J, qui ne croît que dans la seconde moitié de la distribution des revenus. De plus, les suppléments de transferts reçus par les familles sont plus importants en présence d’un jeune enfant, mais ne reflètent pas l’accroissement du coût des enfants lorsque ceux-ci atteignent ou dépassent l’âge de 14 ans. Au total, les transferts socio-fiscaux permettent de compenser intégralement le coût économique des enfants pour environ 15 % des familles, au sein desquelles prédominent les plus modestes [5] (Courtioux et al., 2005).
Ainsi, le coût économique des enfants et le surcroît de revenu disponible généré par leur présence divergent, sauf pour les revenus primaires faibles, et la divergence croît notablement avec le revenu. Ceci n’est d’ailleurs pas choquant, compte tenu de la définition même du coût économique de l’enfant. En effet, a contrario, privilégier un objectif de compensation intégrale du coût de l’enfant afin de maintenir inchangé le niveau de la famille après l’arrivée de l’enfant – et garantir ainsi une parité entre familles avec et sans enfant(s) – conduirait à compenser d’autant plus les familles qu’elles sont plus riches, ce qui assurément poserait des questions quant à l’équité verticale du système ainsi mis en place. S’il est légitime qu’une famille consacre d’autant plus d’argent à ses enfants qu’elle est plus aisée, il n’y a aucune raison pour que la collectivité compense ces dépenses supplémentaires au-delà d’un certain montant considéré comme “normal”.
C’est dans cet esprit qu’Albouy et Roth (2003) avaient retenu, dans leur étude, deux notions afin d’étudier dans quelle mesure les transferts compensent le coût économique de l’enfant : outre le coût défini en termes économiques assurant la parité de niveau de vie entre familles avec et sans enfant(s), les auteurs avaient eu recours à une approche plus normative en retenant un coût de l’enfant “dans des conditions sociales moyennes [6]. Cette étude, réalisée avant l’instauration de la PAJE, permet de chiffrer les écarts dans l’appréciation de la compensation du coût de l’enfant, selon que l’on considère son coût économique ou normalisé dans des conditions sociales moyennes.
On retrouve dans cette étude un résultat déjà largement commenté ci-dessus. Si l’on retient le coût économique de l’enfant, le système socio-fiscal compense ce coût de façon décroissante lorsque le revenu primaire augmente. On peut ainsi classer les familles en quartiles [7], le premier correspondant au quart des familles les plus modestes en termes de revenus initiaux (par unité de consommation), le quatrième correspondant aux familles les plus aisées. Ainsi, pour environ sept familles sur dix appartenant au premier quartile, le coût de l’enfant est compensé d’au moins la moitié lorsque l’on considère le coût économique ; cette proportion tombe à 6 % pour le quatrième quartile (voir tableau). Lorsque l’on considère le coût de l’enfant dans des conditions sociales moyennes – cela revient donc à considérer un coût forfaitaire (celui observé autour de la médiane) –, logiquement, la proportion de familles du premier quartile qui connaissent une compensation du coût forfaitaire de l’enfant d’au moins la moitié est plus faible que pour le coût économique (pour ces familles, le coût forfaitaire est plus élevé que le coût économique) ; au contraire, cette proportion est plus importante pour le dernier quartile (pour ces familles, le coût forfaitaire est plus faible que le coût économique). Avec cette définition “médiane” du coût de l’enfant, ce sont les familles comportant un ou deux enfant(s) et appartenant aux classes moyennes (quartiles 2 et 3 en termes de revenu initial) qui apparaissent relativement les plus défavorisées par le système de transferts. En effet, elles bénéficient relativement peu des transferts sociaux (en particulier en ce qui concerne les aides au logement et les prestations familiales) ainsi que des transferts réalisés par le biais de la fiscalité (payant relativement peu d’impôts, elles ont rarement droit aux allégements liés au quotient familial). En revanche, les familles nombreuses d’au moins trois enfants appartenant aux classes moyennes bénéficient d’une compensation du coût de l’enfant plus élevée selon cette mesure forfaitaire du coût de l’enfant, en raison de transferts familiaux et fiscaux plus avantageux (notamment par le complément familial et la demi-part fiscale supplémentaire).

Tableau
Compensation du coût de l’enfant : coût économique et coût forfaitaire “dans des condition sociales moyennes” (en %)
Agrandir l'image Proportion de familles où 	le coût 	...
Proportion de familles où le coût Proportion de familles où le coût économique ’au moin est compensé forfaitaire est compensé d’au moins d s la moitié la moitié Q1 Q2 Q3 Q4 Q1 Q2 Q3 Q4 Couples 68 38 12 6 45 38 34 49 avec 1 enfant 47 34 17 10 28 18 22 30 avec 2 enfants 59 32 10 5 45 35 24 52 avec 3 enfants 87 50 14 4 62 70 93 76 Familles monoparentales 73 21 4 6 57 43 55 76 Lecture : Pour 68 % des ménages en couple appartenant au premier quartile, le coût économique des enfants est compensé d’au moins la moitié ; si on retient le coût forfaitaire, estimé dans des “conditions sociales moyennes”, c’est le cas de 45 % des ménages du premier quartile. Note : Les quartiles sont calculés en termes de revenu initial par unité de consommation. Source : Albouy et Roth, rapport pour le HCPF, février 2003.

 
En guise de conclusion…
 
 
Avec un critère de coût de l’enfant défini en termes économiques (en proportion du revenu des parents), le coût des enfants paraît “raisonnablement” compensé pour une partie des familles situées dans le bas de la distribution, comparativement aux ménages sans enfant. En revanche, quand on s’élève dans l’échelle des revenus, le degré de compensation diminue. Cette situation peut sembler inéquitable si l’on retient comme seul critère celui de la parité entre ménages avec et sans enfant(s), sans prendre en compte la nécessité d’assurer une certaine redistribution “verticale”.
Cependant, avec une autre conception du coût de l’enfant, définie sur la base de ce coût dans des conditions sociales moyennes, la conclusion est différente. Une telle conception relève d’une approche se référant plutôt au droit de l’enfant, chaque enfant devant être l’objet d’un même montant de transferts publics. Les différences de niveau de compensation que l’on observe alors, selon la taille des familles et selon leur revenu initial, révèlent que le système de transferts n’assure pas un niveau identique de ressources pour tous les enfants, cette situation pouvant paraître inéquitable du point de vue de l’égalité de traitement entre ces derniers.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Valérie Albouy, Nicole Roth, Les aides publiques en direction des familles. Ampleur et incidence sur les niveaux de vie, rapport pour le Haut conseil de la population et de la famille, La Documentation française, 2003.
·  Laurent Caussat, Sylvie Le Minez, Muriel Pucci, “Les aides aux familles ayant de jeunes enfants : bilan de l’existant et premières évaluations des réformes décidées en 2003 avec la prestation d’accueil du jeune enfant (PAJE)”, Dossiers solidarité et santé, n° 3, juillet-septembre 2003, p. 67-92.
·  Christel Colin, Sophie Guérin, “Les échelles d’équivalence implicites de la redistribution”, communication aux 25 journées de l’Association d’économie sociale, 2005.
·  Pierre Courtioux, Nadine Laib, Sylvie Le Minez, Benoît Mirouse, “L’incidence du système de prélèvements et de transferts sociaux sur le niveau de vie des familles en 2004 : une approche par micro-simulation”, Études et résultats, n° 408, 2005.
·  INSEE, “Les effets redistributifs et les avantages familiaux du système socio-fiscal”, France portrait social 2003-2004, 2003.
·  François Legendre, Jean-Paul Lorgnet, Florence Thibault, “La redistribution au bénéfice des familles : l’apport du modèle Myriade”, Recherches et prévisions, n° 66, 2001.
·  Lucile Olier, “Combien nous coûtent nos enfants ?”, Données sociales, 1999.
·  Henri Sterdyniak, “Pour défendre le quotient familial”, Économie et statistique, n° 256, 1992.
·  Claude Thélot, Michel Villac, Politique familiale, bilan et perspectives, La Documentation française, 1998.
 
NOTES
 
[1]Cette approche comptable souffre cependant d’une limitation importante : elle ne tient pas compte des ressources qui seraient celles des parents s’ils n’avaient pas eu d’enfants et renvoie donc à une situation statique, hors effets de comportement, notamment en matière de participation au marché du travail des mères et de choix du logement.
[2]Cette approche, qui ne vise pas à remettre en cause le quotient familial, est cependant contestée. Certains auteurs (Sterdyniak, 1992) font en effet valoir que l’imposition doit être fonction de la capacité contributive des ménages : le quotient familial permet d’opérer une mise en équivalence des foyers selon leur taille et, à ce titre, il ne devrait pas être considéré en tant que transfert comme les autres. D’autres ont proposé une position intermédiaire : dans la mesure où l’impôt sur le revenu taxe les revenus primaires selon une échelle d’équivalence nettement plus favorable aux couples et aux familles nombreuses que l’échelle de l’INSEE qui sert à calculer les niveaux de vie, on pourrait ne retenir comme allégement d’impôt que cette partie résiduelle qui constituerait un réel avantage fiscal par rapport à l’échelle officielle (Thélot et Villac, 1998).
[3]En effet, pour les autres, le supplément de revenu moyen par enfant occasionné par les prestations familiales a, jusqu’à un certain seuil de ressources, un profil plutôt croissant (Courtioux et al., 2005).
[4]Outre son caractère conventionnel, ce coût économique de l’enfant, ne constitue pas une mesure qui reflète les variations de bien-être que connaissent les familles avec l’arrivée d’un enfant supplémentaire. En effet, si l’arrivée d’un enfant se traduit à coup sûr par des charges supplémentaires pour le ménage, celui-ci en tire aussi d’autres avantages, par exemple à travers la valeur subjective accordée au fait d’être entouré de ses enfants au présent et à l’avenir.
[5]La compensation est également importante pour les familles avec jeune(s) enfant(s) dont les revenus sont un peu supérieurs à la moyenne des familles (Courtioux et al., 2005).
[6]Ce coût est la moyenne pour les différentes configurations familiales du coût d’un enfant supplémentaire pour les familles situées dans une tranche de revenus autour de la médiane.
[7]Le quartile d’une variable est la valeur seuil de cette variable qui fractionne l’effectif par quart. Par exemple, le premier quartile (noté Q1 dans le tableau) des revenus est la valeur frontière entre les 25 % aux revenus les plus faibles et les 75 % autres. Le deuxième quartile est la valeur frontière entre la moitié des moins bien rémunérés (les deux premiers quartiles) et les 50 % qui restent, etc.
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En effet, pour les autres, le supplément de revenu moyen pa...
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Outre son caractère conventionnel, ce coût économique de l’...
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La compensation est également importante pour les familles ...
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Le quartile d’une variable est la valeur seuil de cette var...
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