Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 131 à 132
doi: en cours

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Partie 3 : La réforme au futur – ••• en contrepoint

n° 138 2007/2

2007 Informations sociales Partie 3 : La réforme au futur – ••• en contrepoint

Une paternité bafouée

Paule Paillet
L’objectif du romancier est de donner vie à la société dans laquelle il situe son action. La toile de fond, c’est l’économie, la culture sur lesquelles il greffe les épisodes du récit. Il dévoile la manière dont l’agencement des lois façonnent les comportements, dont les gens s’accommodent des contraintes, s’y plient ou les transgressent. Il n’est pas soumis à la rigueur de l’historien, mais en dit souvent plus que ce dernier. Sa vision est moins objective, nourrie de sa propre philosophie, de sa sensibilité. Elle y gagne en richesse.
Balzac, au xixe siècle, dessine la bourgeoisie en pleine expansion. Une fresque impitoyable : “L’argent c’est la vie”, affirme-t-il. La façon dont cet argent circule, dont il se transmet, est un des rouages essentiels du fonctionnement de la société. La solidarité, la protection des plus faibles ne pèsent guère face à l’ambition (mondaine et politique) et à l’attraction de la richesse, base de tout pouvoir. De cette richesse, certains disposent selon la loi du cÅ“ur : la famille de Rastignac, de petite noblesse provinciale, se saigne aux quatre veines pour financer les études du fils aîné à Paris. Sacrifice financier gage d’une affection certes authentique, mais aussi d’un calcul à long terme implicite. Le jeune baron devra être en mesure d’assurer la subsistance de sa famille et de la fratrie, de doter ses deux sÅ“urs. La dot représente dans la Comédie humaine une moralité culturelle classique de transmission d’héritage. Elle n’est pas sans risque. Le père Goriot, ce “Christ de la paternité”, a deux filles auxquelles il voue un amour démesuré. Il les a dotées somptueusement. Mais les gendres ont honte de cet ancien commerçant, enrichi pendant la Révolution dans le commerce des grains, qui reste étranger aux belles manières, hume son pain à table pour apprécier la qualité de la farine. Delphine et Anastasie vont peu à peu interdire leur porte à leur père. Il n’aura de leurs nouvelles que par personne interposée. Au fil du récit, le drame se noue. La protection que le père continue à assurer à ses filles épuise ses ressources sans altérer son aveuglement. Il sacrifie une coupe en vermeil pour payer une lettre de change que Delphine a signée. Les filles sont volages, dépensières, étrangères à toute commisération. Leur amoralité contamine le jeune Rastignac. Il n’a pas encore complètement perdu son honnêteté provinciale. Mais il fait taire ses scrupules à profiter des présents que le père Goriot offre à celle de ses filles qui est sa maîtresse… Quand Goriot est à l’agonie, ses filles ne sont pas là, adonnées à leurs plaisirs. C’est, dit Balzac, “un parricide élégant”. Le vieil homme se révolte : “Dites au procureur du Roi, au gouvernement qu’on me les amène. Je les veux !” Dans une ultime lueur de lucidité, il se désespère : “Si j’avais des trésors à laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient”. Le malheureux “père aux écus”, comme l’appellent les amis de ses filles, est victime d’une société pourrie par l’argent.
Aucune législation, si pointilleuse soit-elle, ne peut venir à bout des désordres inhérents à la nature humaine. Encore peut-elle au moins en limiter les dégâts.
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