Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 30 à 44
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Partie 1 : Enjeux et contexte

n° 138 2007/2

2007 Informations sociales Partie 1 : Enjeux et contexte

Capacités à agir et incapacités

Selon des échelles d’évaluation

Jean-Yves Barreyre Sociologue, auteur d’une dizaine d’ouvrages sur les jeunes en grande difficulté, les situations de handicap, l’observation sociale et médico-sociale, ainsi que l’évaluation des besoins, il a coordonné avec trois autres auteurs le Dictionnaire critique d’action sociale et a dirigé récemment, avec Brigitte Bouquet, le Nouveau Dictionnaire critique d’action sociale, paru en octobre 2006. Il est membre du Conseil national consultatif des personnes handicapées et du Conseil scientifique de la caisse nationale solidarité et autonomie.
Après un rappel des étapes qui ont mené de la notion de dépendance à celle de “capabilité”, l’auteur montre l’enjeu de l’évaluation des incapacités dans l’évolution des politiques sociales. Plutôt que l’évaluation des capacités des personnes, il est préférable de prendre en compte les réalisations effectives d’activités. Mais cela nécessite de s’interroger sur l’échelle de mesure de la difficulté à agir.
L’évaluation des capacités à agir d’un individu suppose qu’on dispose non seulement des concepts qui identifient ces dernières, mais encore qu’on soit capable d’en donner la mesure, ce à quoi s’efforcent de répondre les instruments du type “échelles”. Mais ces approches théoriques ne dispensent pas d’une détermination des réalisations effectives d’un sujet maître de son libre arbitre. Une effectivité désignée par le terme de “capabilité”.
Les capacités d’un individu renvoient le plus souvent aux normes posées par la société dans laquelle il vit. Lorsqu’il est producteur de biens et de services matériels ou immatériels, c’est le groupe d’appartenance qui définit les normes de performance ; lorsqu’il est non-producteur (du mineur à l’incapable, en passant par l’oisif et la personne âgée), la société définit des normes d’incapacité.
Les sociétés modernes éprouvent de grandes difficultés à répertorier les incapacités de leurs membres parce qu’elles n’ont pas de critères précis pour déterminer socialement la déficience ou le handicap. Cette problématique est au cÅ“ur des régimes des tutelles et de leur définition.
 
La capacité à agir
 
 
Peut-on mesurer la capacité à agir ? La notion de capacité telle qu’elle sera abordée ici ne se réduit pas à la capacité juridique – c’est-à-dire l’aptitude à être titulaire de droits et d’obligations – mais concerne l’ensemble du fonctionnement d’un individu comme personne et comme citoyen. Cette capacité fonctionnelle peut être modifiée, atteinte ou restreinte par le manque, par la perte, par la déficience ou par l’obstacle environnemental, et les sociétés contemporaines se posent depuis un siècle la question des moyens de pallier ces carences capacitaires : l’allocation, la représentation, l’assistance, la prestation puis la compensation ont été certaines des réponses envisagées successivement ou simultanément.
En France – comme dans la plupart des pays avancés où l’espérance de vie augmentait fortement –, on s’est d’abord posé la question des incapacités des personnes (ce que l’on ne peut pas faire) ou plutôt des dépendances (ce dont on dépend pour agir) dues à l’âge (Barreyre, 2006), avant d’envisager celle des capacités (ce que l’on peut faire) et de l’autonomie (ce que l’on souhaite et décide de faire) des personnes.
Aujourd’hui, avec la fin de la barrière des âges dans la distinction des politiques sociales, au-delà de la question des moyens mis à disposition des individus pour assurer leur propre autonomie, quatre questions éthiques au moins restent posées sans recevoir encore de réponse dans les projets de société : qu’est ce qu’une capacité à agir ? Pourquoi et comment appréhender respectivement les capacités et les réalisations effectives des personnes ? Quelles relations et interactions y a-t-il entre la capacité à agir, la capacité à défendre ses droits et la capacité à décider ? Peut-on évaluer la capacité à agir et à partir de quels critères ?
 
De la dépendance à la “capabilité”
 
 
En France [1], dans le demi-siècle qui vient de s’écouler, deux notions assez contradictoires émergent parallèlement : la dépendance et l’autonomie. C’est au cÅ“ur des Trente Glorieuses qu’un premier rapport, celui de Pierre Laroque [2], se penche sur les problèmes de la vieillesse. On parle alors, dans ces années de baby-boom (1962), de “semi-valides, de grabataires ou de malades”. Ce n’est que dix ans après qu’apparaîtra la notion de dépendance (Ennuyer, 1993). Le docteur Y. Delomier décrit ainsi “le vieillard dépendant [qui] a besoin de quelqu’un pour survivre car il ne peut, du fait de l’altération des fonctions vitales, accomplir de façon définitive ou prolongée les gestes nécessaires à la vie” [3]. La première vision médicale du vieillard dépendant est ainsi celle d’une personne dont la survie est assurée par un autre qui soutient par son action ses fonctions vitales.
En 1975, suite à l’allongement de la durée de la vie, au nombre croissant d’accidents et à l’augmentation des dépendances, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), au cours de la neuvième révision de la classification internationale des maladies, demande à un groupe d’experts (dont Philip Wood) d’étudier ce phénomène des états de handicap.
Dans le même temps, apparaît en France la notion de “personnes âgées”, que les politiques sociales vont très vite différencier de celle de personnes handicapées, partition reposant sur le poids “politique” des unes et des autres ainsi que sur leur coût effectif. Depuis les années soixante, les personnes handicapées sont représentées par des associations influentes qui gèrent directement des institutions d’accueil, dont le fonctionnement est pris en charge par la solidarité nationale via l’assurance maladie. Mais le secrétaire d’État aux Personnes handicapées a précisé, dès 1979, que les personnes âgées ne sauraient être assimilées aux personnes handicapées (et donc bénéficier des mêmes droits).
La notion de dépendance sera alors accolée à celle de personne âgée et le rapport Arreckx de 1979 précise qu’“on entend par ‘personne âgée dépendante’ tout vieillard qui, victime d’atteintes à l’intégralité de ses données physiques et psychiques, se trouve dans l’impossibilité de s’assumer pleinement et par lui-même, doit avoir recours à une tierce personne pour les actes ordinaires de la vie” [4]. En même temps, les médecins gériatres construisent un premier instrument de caractérisation de la dépendance, bientôt enrichi par l’apport de l’informatique : Géronte, en 1988 et 1991.
Ainsi, en France, la grille nationale AGGIR (Autonomie gérontologie groupe iso-ressources) devient le premier référentiel officiel d’évaluation des situations de dépendance directement liées à une prestation (Prestation spécifique dépendance, puis Allocation personnalisée pour l’autonomie). Visant à évaluer le degré de perte d’autonomie des personnes âgées, elle regroupe les personnes en six Groupes iso-ressources (GIR) à partir de dix variables dites “discriminantes” (la cohérence, l’orientation, la toilette, l’habillage, l’alimentation, l’élimination, les transferts, les déplacements à l’intérieur, les déplacements à l’extérieur, la communication à distance), auxquelles s’ajoutent sept autres variables, dites “illustratives” (la gestion, la cuisine, le ménage, le transport, les achats, le suivi du traitement, les activités de temps libre), chacune de ces dix-sept “épreuves” étant notée selon la capacité du sujet à s’en acquitter seul spontanément, totalement et correctement.
Le bien-être social
Si la notion de dépendance est née et s’est imposée de la conjonction d’intérêts particuliers et d’urgences de gouvernance ainsi que de maîtrise du budget de l’État, celle de “bien-être social” a fait l’objet à la fois d’une investigation scientifique dans plusieurs disciplines et de débats dans des champs de négociation liés aux politiques sanitaires et sociales.
L’OMS définit la santé comme “un état de bien-être”. Des théoriciens de la justice et des économistes vont, dans cette même période de la fin du xxe siècle, remettre en question le bien-être dans les sociétés modernes : c’est John Rawls qui interroge les “biens primaires”, entre exigence de justice et recherche individuelle du bien, ou Amartya Sen qui développe la notion de “capabilités” ou de “capacité de choix de vie” des individus. Le bien-être est défini comme “la réalisation des buts et des valeurs qu’une personne a des raisons de poursuivre, qu’ils soient en rapport ou non avec son propre bien-être” [5].
Mais c’est sans doute le combat pour un traitement égalitaire des minorités atteintes d’altérations physiques ou psychiques qui permettra les clarifications les plus importantes en matière de bien-être social. La mission confiée par l’OMS, en 1975, au groupe d’experts coordonné par Philip Wood aboutit à une proposition dynamique du handicap. Celui-ci, selon l’approche qui sera reprise par la Classification internationale de handicap (CIH), est une déficience d’un organe ou d’une structure fonctionnelle susceptible d’entraîner une ou des incapacités à exercer telle ou telle activité ; ceci induit des désavantages, c’est-à-dire empêche la personne d’occuper certains rôles sociaux (Wolfernberger, 1991). Une critique de la première classification, considérée comme trop biomédicale, est menée par les associations internationales autour de l’absence de prise en compte des facteurs environnementaux dans l’approche des situations.
Face à la stratégie de groupes minoritaires ou de “groupes de défense des droits civiques élémentaires”, des membres de l’OMS proposent la notion d’universalisme (Barreyre, 2000), qui considère le handicap comme un phénomène humain universel. La nouvelle classification, adoptée en 2001, prendra en compte ce principe qui pose les situations de handicap comme “faisant partie de la condition humaine” [6] et implique que toute décision de la société doit correspondre à la diversité des situations de vie de la condition humaine, sans discrimination pour les non-valides.
Les conséquences de ce principe apparaîtront en France à propos de la loi 2005-102 sur l’égalité des droits, des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, autour de la notion de “situation du handicap”, dont le gouvernement ne veut pas, craignant de faire exploser les minima sociaux et d’étendre lesdites situations au handicap social.
Un principe universaliste
La définition du handicap telle qu’elle apparaît dans la loi est d’ailleurs fortement influencée par la nouvelle Classification internationale du fonctionnement, de la santé et du handicap (CIF), votée par l’OMS en mai 2001 [7], et si elle maintient une entrée par la santé (“une altération substantielle d’une ou plusieurs fonctions”…), elle reprend les notions de limitation d’activité ou de restriction de participation sociale subie dans l’environnement. Le sens même de la loi fait appel au principe universaliste en ciblant les éventuelles discriminations produites par les grandes institutions sociales : l’école, l’entreprise, la cité (le logement, la voierie, les espaces publics, etc.).
Mais une des interprétations que l’on peut faire de la CIF, forte du principe d’universalisme revendiqué par l’OMS et que l’on retrouve aujourd’hui dans la loi française, est qu’une situation de handicap se comprend par “l’interaction des caractéristiques d’une personne (son âge, ses aptitudes, ses éventuels déficits, sa trajectoire de vie) et des caractéristiques de ses environnements”, qui peuvent soit faciliter ses choix de vie (ses “capabilités”, comme dirait Sen) soit au contraire y faire obstacle.
On mesure ici l’écart entre la notion de dépendance, peu pensée, instrumentalisée, transformée en grille d’éligibilité à des allocations de ressources, et la notion de handicap, travaillée au niveau international. Pour évaluer les situations de perte d’autonomie et construire des plans d’aides aux personnes âgées, c’est la loi de 2001 qui s’applique et donc la grille AGGIR : afin d’évaluer les besoins des personnes handicapées et de préparer les plans personnalisés de compensation du handicap de manière équitable sur l’ensemble du territoire français, un outil d’“évaluation multidimensionnelle” [8] est en construction, basé explicitement sur la CIF.
Les “références” issues de la CIF concernent les différents domaines d’activité participant du bien-être social des personnes (Barreyre et C. Peintre, 2004). Outre les “actes élémentaires de la vie quotidienne”, les domaines cou-vrent l’entretien personnel, la vie domestique, les relations sociales, les activités et les participations sociales. Ils sont considérés, dans une approche universaliste, comme les prérequis d’une vie citoyenne dans le cadre réglementaire de l’État républicain français. Ils sont ou se veulent la traduction du principe d’“une société par tous et pour tous”.
Cette nouvelle conception du bien-être social et de l’autonomie dans une société devrait s’étendre à l’ensemble des politiques sociales, sans distinction d’âge. Elle bouleverse les pratiques et les modes de pensée. Elle heurte les anciennes équipes d’évaluation des Commissions départementales de l’éducation spéciale (CDES) et des Commission techniques d’orientation et de reclassement professionnel (COTOREP) et provoque de fortes résistances.
 
Peut-on mesurer les capacités à agir ?
 
 
La capacité d’un individu à agir et à penser renvoie aussi bien à la disposition ou à la faculté qu’à l’aptitude. La capacité fonctionnelle est un terme générique qui “se rapporte aux fonctions organiques, aux activités de la personne et à la participation au sein de la société”, comme le rappelle l’introduction à la CIF. Certaines capacités fonctionnelles sont facilement mesurables, parce qu’elles renvoient à des instruments d’évaluation calibrée, reposant sur une échelle numérique. Ainsi en est-il de la capacité respiratoire, de l’acuité visuelle ou auditive. Mais le plus souvent, qu’il s’agisse des capacités physiques, mentales ou sociales, le rôle et l’influence du contexte ou des contextes dans lesquels cette capacité s’exerce empêchent une mesure intrinsèque à l’individu.
Le fait de déterminer ce qu’une personne peut faire seule à un moment T suppose donc d’évaluer son fonctionnement en dehors d’influences extérieures, de construire un environnement uniforme qui aurait les mêmes influences, quelle que soit la personne. Cet objectif nous semble impossible à atteindre, dans la mesure où l’évaluation de la capacité reste une expérience [9] observée, c’est-à-dire l’exercice éprouvé d’un fonctionnement individuel dans des conditions prédéterminées. Il n’y a pas de capacité hors de l’expérience d’un individu constatée par lui-même ou par un tiers. Sinon, il s’agit d’une supposition de capacités.
En fait, les capacités d’une personne sont en effet fonction, à la fois, de ses acquisitions de connaissance antérieures [10] et de sa capacité à mobiliser cette dernière en fonction de l’activité visée et des conditions de cette mobilisation ; de son propre processus de générescence/dégénérescence lié à l’âge et à ses conditions de vie passées et actuelles. Ainsi, une perte dégénérative de capacité peut être compensée par un individu de manière singulière afin de réduire voire d’annuler les conséquences de cette perte. Dans ce cas, la capacité telle qu’elle s’exprimera, même dans un environnement standard, s’appuiera sur un trajet de vie et sur des environnements, sur des contextes antérieurs.
Si la science expérimentale est en mesure de fournir quelques repères sur les capacités “générales” d’une population donnée et de servir d’étalon, il sera toujours tendancieux d’évaluer une capacité individuelle, notamment psychique ou sociale, à partir d’un environnement standard. Et cela d’autant plus si l’objectif n’est pas strictement délimité à une visée scientifique ou médicale. Or la plupart du temps, lorsqu’on se pose la question des capacités des individus à agir, c’est pour prendre une décision d’ordre social : dans le cas d’une décision de tutelle ou de curatelle comme dans celui d’une évaluation des besoins ouvrant des droits, l’accès à une prestation impliquant l’intervention d’équipes d’évaluation multiformes qui s’écartent de fait des conditions drastiques de l’environnement standard.
Le problème que pose l’environnement standard, auquel s’ajoutent la question des trajets antérieurs et de la compensation capacitaire ainsi que celle des conditions de la mesure permettent d’avancer sans grand risque que la mesure de la capacité est, dans un grand nombre de cas, une vue de l’esprit, et qu’il serait imprudent, voire dangereux, d’envisager une application sociale de cette mesure hors d’un contexte expérimental.
C’est pour cette raison que, dans le cadre de la préparation d’un outil national d’évaluation des situations (le GEVA) au service de l’élaboration d’un plan personnalisé de compensation du handicap [11], nous avons milité pour que l’évaluation des capacités psychiques et sociales soit écartée de l’analyse des situations des personnes, au bénéfice de l’évaluation des réalisations effectives d’activités.
Les réalisations effectives d’activités
Ce qui peut être mesuré socialement, c’est la réalisation effective d’une activité, en tenant compte des différents facteurs environnementaux qui interfèrent de manière positive ou négative dans cette réalisation ou cette non-réalisation. Les Américains utilisent le terme de “performance” pour désigner la réalisation effective d’une capacité dans un environnement habituel. L’ambiguïté du même terme en français montre qu’il manque un mot pour désigner ce concept.
Agir dans le domaine de la vie sociale comprend les activités de survie, les activités domestiques et les activités de participations sociales [12]. Ces actions s’intègrent à différents domaines d’activité participant du bien-être physique, psychique et social de la personne. Les classifications internationales (CIF, PPH [13] ) proposent des domaines et une nomenclature d’activités relativement exhaustifs [14]. Elles s’appuient sur l’usage et sur l’exercice de capacités le plus souvent multiples. Mais comment évaluer le niveau de réalisation d’une activité ? Il convient de se demander d’abord ce qu’est une échelle pour ensuite réfléchir aux critères qui pourraient permettre de définir les différents niveaux de réalisation de l’action ou de l’activité.
Qu’est-ce qu’une échelle ?
Une échelle permet la graduation d’éléments ou d’individus, le plus souvent du même genre, par rapport à un étalon de mesure (la grandeur, la longueur, la densité, la lourdeur, la gravité, etc.). Elle établit donc des proportions et définit pour chaque individu un niveau qui se légitime par l’étalon de mesure et par les caractéristiques des individus de la population.
Afin que l’échelle soit validée, il faut d’abord délimiter la population pour laquelle elle est conçue, puis définir un étalon de mesure considéré par les utilisateurs comme solide ou objectif ou, pour le moins, qui fasse consensus ; enfin, il est nécessaire que la distribution de tous les individus sur l’échelle, quelles que soient leurs caractéristiques propres, soit possible.
L’échelle a le plus souvent une utilité pratique. Elle permet de coter les éléments d’une population dans un but précis :
  • scientifique : elle permet alors des comparaisons portant sur des populations inscrites dans des terrains différents, voire éloignés ;
  • juridique : elle permet d’évaluer des niveaux de responsabilités par rapport à un acte, à un comportement ou l’accès à un droit ;
  • éducatif : elle permet de valider des processus d’apprentissage ou d’acquisition en cotant des niveaux atteints ou acquis ;
  • économique : elle permet l’éligibilité à des droits ou à des allocations ;
  • prospectif : elle permet de connaître des niveaux sur une population donnée à des moments T et T’ et de prévoir ou d’ajuster des moyens à des niveaux, etc.
Ainsi, une échelle se comprend par ses usages.
Quelle échelle pour l’évaluation des réalisations effectives ?
Comment évaluer la réalisation ou la non-réalisation d’activités participant du bien-être social d’une population en perte d’autonomie (qu’il s’agisse de personnes âgées ou de personnes handicapées) ? La population concernée étant constituée d’individus en situation de handicap ou de perte d’autonomie, ce qui est censé être mesuré, c’est la réalisation effective d’activités domestiques et sociales. L’objectif ne consiste donc pas d’abord à évaluer une situation. Pour mesurer cette réalisation (ou cette non-réalisation), les classifications internationales, après de multiples conférences de consensus, ont choisi d’utiliser la notion de difficulté comme critère d’évaluation.
On peut opter pour un critère strict de résultat (fait/ne fait pas) mais celui-ci ne correspondra pas à l’ensemble de la population caractérisée justement par le ou les handicaps, c’est-à-dire par ce qui risque d’entraver les réalisations, en fonction des environnements. C’est donc bien entre “fait” et “ne fait pas” que l’échelle est (devrait être) pertinente.
La CIF propose cinq niveaux différenciés par des qualificatifs [15] qui eux-mêmes ne sont pas définis : si les deux extrêmes (absence de difficulté ou difficulté absolue) ne posent pas de problème de définition, les niveaux intermédiaires (“légère”, “modérée”, “absolue”) sont différenciés en fonction d’une réalisation effectuée “normalement” [16], ce qui suppose une acceptation partagée de la réalisation “normale”. Or, aucune étude de population, au niveau national ou international, n’étaye cette acceptation (qu’est-ce qu’une réalisation normale ?), ce qui posera problème dès que plusieurs évaluateurs auront à utiliser l’échelle.
Comment qualifier la difficulté autrement que par une référence au “normal” ou à l’“habituel” ? Deux entrées sont possibles : la fréquence de la réalisation ou le mode de réalisation.
La fréquence : c’est le fait de réaliser l’activité autant de fois que la personne le souhaite, et quelles que soient les circonstances et les environnements (fait “complètement”, “systématiquement”, etc.). C’est l’option retenue par la grille AGGIR. Le biais de ce critère est qu’il suppose que la fréquence est de même valeur pour toutes les activités, et que le rapport (les influences) des circonstances sur les activités est identique pour tous les individus, quelles que soient leurs caractéristiques propres : ce qui importe est la réalisation (complète ou pas) de toutes les activités retenues et en toutes circonstances. Le second biais est que ce critère ne permet pas une distribution (un ordonnancement) précis(e) dans les échelons intermédiaires : qu’est-ce qu’une difficulté grave du point de vue de la fréquence ? La rareté ? La non-systématisation ?
La seconde entrée possible est le mode de réalisation et plus particulièrement l’autonomie dans la réalisation : c’est le fait que les individus de la population concernée réalisent seuls et sans aide les activités retenues dans la grille d’évaluation [17]. Le biais de ce critère tient dans le fait que certaines aides n’ont pas le même impact sur les caractéristiques des individus et sur les conditions environnementales. Ainsi, les aides techniques (lunettes, fauteuil roulant) ne peuvent être intégrées avec le même poids dans l’échelle que les aides humaines, par exemple [18]. On peut donc ou les ignorer, ou bien les isoler (en faire une seconde échelle “avec ou sans aide”, qui sera traitée à part ou en articulation avec les autres types d’aides). Une échelle d’autonomie qui prendrait en compte l’aide humaine suppose de différencier et d’ordonner les types d’aides. Ainsi, la réalisation d’une activité peut être fonction aussi bien d’une sollicitation, d’une aide partielle (pour certains actes ou certaines parties de l’activité), d’une aide humaine répétée, systématique, d’une surveillance continue, ou encore d’une substitution (dans le cas d’une difficulté absolue).
Le problème est de situer ces formes d’aide dans l’échelle de gravité de la difficulté. Outre les deux extrêmes, l’échelon stratégique est celui qui va “distribuer” les formes d’aide, celui de la difficulté grave. On peut, à ce niveau, appliquer le critère de la fréquence de l’aide : une difficulté est grave lorsque l’aide ou la surveillance est répétée ou continue.
Le comité de pilotage du GEVA a ainsi choisi de soumettre à expérimentation une échelle d’évaluation des réalisations d’activités à quatre niveaux selon que celles-ci sont effectuées seul, partiellement avec l’aide d’un tiers, avec une surveillance plus ou moins continue, ou non réalisées.
 
L’incapacité juridique et la liberté de choix
 
 
Ces nouveaux modes d’évaluation de l’exercice de la capacité – dans le cadre d’une société pour tous et par tous – réinterrogent la notion de protection comme réponse aux incapacités, notamment dans le contexte de la tutelle. Si l’incapacité juridique frappe “tous ceux qui, en raison de quelque déficience physique ou psychologique, ou même d’un âge très avancé, sont incapables de s’occuper convenablement de leurs affaires [afin de] sauvegarder leurs intérêts […], l’étendue de l’incapacité juridique qui peut atteindre certains majeurs devrait évidemment varier suivant le degré d’altération de leurs facultés” [19]. Il conviendra notamment dans les formes d’incapacité juridique de dépasser la simple dichotomie entre l’individu qui est totalement privé de raison ou de volonté ou absolument empêché d’exprimer ce qu’il veut et celui dont la maladie, l’infirmité ou la passion morbide diminuent seulement le jugement.
Les formes de l’intervention sociale et les motifs de leur mobilisation devraient être repensés : la représentation pour les incapables totalement dessaisis de leurs droits, l’assistance aux actes de la vie quotidienne, ou l’autorisation d’agir dans un domaine particulier pour les individus atteints d’une incapacité juridique partielle. Quelle est la primauté accordée aujourd’hui au principe du choix de vie, au choix de la personne elle-même concernant non pas simplement ce qu’elle peut faire, mais ce qu’elle veut faire ? Les aides, les sollicitations, les accompagnements et les représentations auprès des personnes nécessiteront désormais de développer les manières multiples de recueillir et de tenir compte de l’expression, des avis et opinions et des choix énoncés concernant la forme et la manière de vivre des personnes elles-mêmes. Cela demandera de repenser les questions éthiques en matière de responsabilité, d’assistance à personne en danger, ainsi que de sécurité individuelle et collective.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  J.-Y. Barreyre, Classer les exclus, Paris, Dunod, 2000.
·  J.-Y. Barreyre, “Penser la citoyenneté ou référencer l’autonomie ?”, Vie sociale, n° 2, 2006.
·  J.-Y. Barreyre et C. Peintre, Évaluer les besoins des personnes en action sociale, Paris, Dunod, 2004.
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·  K. Chauvin, Évaluation de la dépendance et représentation sociales, mémoire de DEA, Université Rennes-I, 1997.
·  B. Ennuyer, “Dépendance et handicap : attribut de la personne et processus d’interaction”, Gérontologie et société, n° 65, 1993.
·  B. Ennuyer, “La prise en charge des personnes âgées dépendantes : la négation de l’homme par l’idéologie”, Ve congrès francophone des droits de l’homme âgé, Reims, 1995.
·  B. Ennuyer, “Les outils d’évaluation de la dépendance dans le champ de l’aide à domicile”, Gérontologie et société, n° 99, 2001.
·  H. Gardent, “Dépendance des personnes âgées et charge en soins : expérimentation simultanée de six grilles de dépendance”, CTNERHI, numéro hors série, 1988.
·  H. Gardent, “Portée et limites des grilles d’évaluation de la dépendance des personnes âgées”, Gérontologie et société, numéro spécial, 1991.
·  J. Rawls, Théorie de la justice, Paris, Le Seuil, 1987.
·  W. Wolfensberger, La valorisation des rôles sociaux, Genève, Éditions des Deux continents, 1991.
 
NOTES
 
[1]Cette partie est tirée de J.-Y. Barreyre, 2006.
[2]P. Laroque, Rapport de la commission d’études des problèmes de la vieillesse, La Documentation française, 1962.
[3]Y. Delomier, “Le vieillard dépendant. Approche de la dépendance”, Gérontologie, n° 12, 1973.
[4]M. Arreckx, L’amélioration de la qualité de vie des personnes âgées dépendantes, Paris, 1979.
[5]A. Sen, Inequality Reexamined, Oxford India Paperbacks, cité par Bernard Perret, in Informations sociales, n° 114, “Les mesures du bien-être”, 2004.
[6]J. E. Bickenbach et alii, 1999.
[7]Article 2 “changeant art. L. 114 du CFAS – Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant”.
[8]Et qui devrait faire l’objet d’un texte réglementaire fin 2006.
[9]Expérience, du latin experiri, essayer, apprendre en essayant, racines indo-européennes eghs (à partir de) et per (essayer, risquer).
[10]Et il faut inclure dans ces connaissances antérieures la culture du milieu dont la personne est issue.
[11]Le GEVA, pour Guide d’évaluation multidimensionnelle, est proposé par la direction générale de l’Action sociale. Travaillé et amendé par un comité de pilotage sous l’égide de la Caisse nationale de la solidarité et de l’autonomie, il est en expérimentation dans plusieurs départements, de septembre à décembre 2006.
[12]Certaines activités domestiques ou de vie courante sont aussi des activités sociales voire des participations sociales, comme se déplacer, communiquer, entretenir des relations sociales avec son logeur, etc.
[13]Processus de production du handicap, classification et méthode utilisées au Canada, élaborées notamment par Patrick Fougeuyrolas.
[14]J.-Y. Barreyre et C. Peintre, 2004.
[15]“Aucune difficulté”, “difficulté légère”, “difficulté modérée”, “difficulté grave”, “difficulté absolue”.
[16]En fait, la CIF ne fait référence qu’à une approche “quantifiée” : une difficulté modérée se situera généralement à la moitié de la valeur maximale de l’échelle. Ainsi est-il mentionné, à titre indicatif, qu’un problème léger ou faible pourrait correspondre à un pourcentage de difficulté entre 5 et 24 %, un problème modéré à un pourcentage de 25 à 9 %, un problème grave à un pourcentage de 50 à 95 %, etc. La référence unique à la logique numérique afin de définir les niveaux est pour le moins insatisfaisante.
[17]Ce critère d’autonomie semble faire consensus, au moins au niveau politique, si on en juge par la dénomination de la Caisse nationale, sur la définition des politiques de lutte contre les pertes d’autonomie, etc.
[18]Cela n’a pas le même poids de dire que j’y vois difficilement sans lunettes que de dire que je me déplace difficilement sans fauteuil roulant. Dans le premier cas, quelles que soient mes capacités, j’aurais proportionnellement plus de facilité à pallier cette absence d’aide technique que dans le second cas, et de toute façon, les conséquences sur les activités seront différentes.
[19]Gabrielle Roche, “Incapacités juridiques”, Encyclopædia universalis, 4e édition, 1995.
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M. Arreckx, L’amélioration de la qualité de vie des personn...
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A. Sen, Inequality Reexamined, Oxford India Paperbacks, cit...
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J. E. Bickenbach et alii, 1999. Suite de la note...
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Et qui devrait faire l’objet d’un texte réglementaire fin 2...
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J.-Y. Barreyre et C. Peintre, 2004. Suite de la note...
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“Aucune difficulté”, “difficulté légère”, “difficulté modér...
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En fait, la CIF ne fait référence qu’à une approche “quanti...
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Ce critère d’autonomie semble faire consensus, au moins au ...
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Cela n’a pas le même poids de dire que j’y vois difficileme...
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Gabrielle Roche, “Incapacités juridiques”, Encyclopædia uni...
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