2007
Informations sociales
Partie 3 : Des acteurs différenciés en France et en Europe
Comment l’Europe agit-elle sur la question des acteurs ?
La famille et les politiques communautaires
Marie-Thérèse Letablier
Directrice de recherches au CNRS, affectée au Centre d’études de l’emploi, ses travaux portent sur les comparaisons européennes des politiques sociales, sur la relation entre travail et vie familiale et sur les questions de genre. Elle participe à des réseaux de recherche européens et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs.
Bien que l’Union européenne n’ait pas de politique familiale en tant que telle, les questions familiales ne sont pas exclues de ses préoccupations. La subordination de ces questions aux objectifs de la stratégie pour l’emploi, et notamment à celui de l’emploi des mères, conduit à une focalisation sur la garde des enfants. Ce faisant, l’Europe agit sur les acteurs à la fois par l’orientation qu’elle donne à son intervention et par les modes de gouvernance de l’action publique qu’elle tente de promouvoir.
Si la politique familiale en tant que telle n’est pas du ressort de l’Union européenne, l’Europe influe cependant au plan national par la conciliation entre travail et vie familiale, l’égalité entre hommes et femmes, la démographie, les conditions de travail. Ce faisant, elle agit aussi sur les acteurs, qu’il s’agisse des experts qui éclairent les décideurs, des groupes qui défendent la cause des familles, des entreprises et de la société civile impliquées dans la gouvernance, ou encore des institutions en charge de la mise en Å“uvre des politiques.
Malgré les efforts d’un certain nombre d’acteurs, et notamment des associations de défense des intérêts familiaux ou des experts présents dans les observatoires des politiques familiales, l’Europe n’a guère avancé sur les questions familiales. Ce maigre bilan est imputable à deux raisons majeures. En premier lieu, l’Union n’a guère de compétences dans ce domaine qui reste du ressort des États membres. Ensuite, lesdits États ne s’accordent pas sur la légitimité des gouvernements à intervenir dans ce domaine de la vie privée ni sur la nature des aides à offrir aux familles, ni sur les principes susceptibles de guider l’action publique (Hantrais et Letablier, 1997). La notion même de politique familiale ne fait pas l’objet d’un consensus au sein des pays de l’UE : dans certains pays, l’aide aux familles s’inscrit dans le champ plus vaste de la politique sociale et le familial ne constitue pas un champ politique à part entière, alors que d’autres restent très attachés à l’autonomie de ce champ d’action publique.
Toutefois, si l’UE n’a pas de politique familiale en tant que telle, elle prend en compte le fait familial dans les domaines d’action aussi divers que l’emploi, le temps de travail, les congés parentaux, la garde des enfants, le droit à une vie familiale normale, le bien-être des enfants et des parents.
Un domaine où s’applique le principe de subsidiarité
Les questions familiales sont placées sous le sceau d’une double subsidiarité : d’abord, les familles sont considérées comme les premières pourvoyeuses de protection sociale ; ensuite, l’opportunité d’une politique au niveau communautaire n’est pas reconnue. Le traité de Rome instituant la Communauté européenne, en 1957, n’accordait pas de place aux questions familiales.
Pendant longtemps, les questions relatives à la famille ont été laissées de côté par les instances européennes. Le projet de directive sur le congé parental adopté en 1996 a attendu treize années avant de voir le jour, à la faveur d’un changement des règles d’adoption. Toutefois, un certain nombre d’événements témoignent de l’intérêt porté à cette question. Les règlements sur les travailleurs migrants insistent sur la nécessité de faciliter la libre circulation des travailleurs et de leur famille d’un pays à l’autre.
En outre, la charte sociale européenne signée par les gouvernements membres du Conseil de l’Europe stipule, dans son article 16 consacré au “droit de la famille à une protection sociale, juridique et économique”, qu’“en vue de réaliser les conditions de vie indispensables au plein épanouissement de la famille, cellule fondamentale de la société, les parties s’engagent à promouvoir la protection économique, juridique et sociale de la vie de famille, notamment par le moyen de prestations sociales et familiales, de dispositions fiscales, d’encouragement à la construction de logements adaptés aux besoins des familles, d’aide aux jeunes foyers ou de toutes autres mesures appropriées”. Mais ces dispositions n’ont pas eu de véritable traduction concrète.
La subordination des questions familiales aux questions d’emploi
La signature du traité d’Amsterdam, en 1997, scelle l’inclusion des dispositions sociales dans l’agenda européen, signalant un tournant dans l’action communautaire avec le lancement de la Stratégie européenne pour l’emploi (SEE), dont l’objectif principal est d’accroître les taux d’emploi afin d’augmenter la compétitivité des économies, d’assurer le maintien d’un niveau élevé de protection sociale et d’augmenter l’autonomie des individus. La SEE cherche ainsi à promouvoir un modèle familial où chaque adulte travaille. Cet objectif a été chiffré pour chaque pays membre lors du sommet de Lisbonne, en 2000. Pour l’atteindre, la commission recommande aux gouvernements de prendre des mesures et de mettre en place des dispositifs permettant aux parents de faire garder leurs enfants pendant qu’ils travaillent. Des objectifs chiffrés en matière de garde d’enfants ont été énoncés au sommet de Barcelone, en 2002. L’intervention communautaire dans les questions familiales est dès lors articulée à la question de l’emploi, par l’intermédiaire des actions à mener pour permettre aux mères d’accéder ou de se maintenir dans l’emploi après l’arrivée des enfants. L’action des gouvernements se trouve recentrée sur le développement de prestations ou de structures d’accueil des jeunes enfants.
Cet objectif en matière d’emploi est fortement connecté aux autres visées de la stratégie européenne, et notamment au pacte de stabilité et de croissance. Dans ce contexte, la mise en place de la SEE s’est traduite par un changement de perspective vis-à-vis de l’emploi des mères. Jusqu’alors, dans la plupart des pays, l’emploi des femmes était vu plutôt comme une menace pour le niveau de fécondité et comme une source d’accroissement du chômage (Thévenon, 2004). Désormais, un certain nombre d’effets positifs sont associés à l’emploi des mères, qui apparaît alors comme un moyen de préserver le ratio d’actifs pour le financement de la protection sociale, de réduire les risques de pauvreté des familles et de répondre au besoin de main-d’Å“uvre qualifiée. Ajoutons à ces effets la possibilité d’accroître l’égalité entre hommes et femmes en réduisant la dépendance économique de ces dernières vis-à-vis de leurs conjoints. L’antagonisme entre emploi des mères et fécondité a ainsi laissé place à un autre, entre activité professionnelle et vie familiale, qui s’est trouvé promu au premier rang des préoccupations politiques européennes.
En cohérence avec les objectifs de la SEE, les interventions européennes dans le champ des politiques familiales sont dès lors articulées aux objectifs d’emploi et à la nécessité pour les gouvernements de développer des mesures permettant de mieux articuler travail et famille. Le maintien (relatif) du niveau de fécondité devient tributaire de telles politiques, et en premier lieu de la mise en place de structures de garde des enfants.
L’adoption de la directive sur le congé parental, en 1996, marque un tournant dans la manière de penser le fait familial, ou tout au moins un tournant symbolique car la configuration de ce congé reste un plus petit dénominateur commun entre pays. La directive ne mentionne pas la question de la rémunération du congé, qui est pourtant déterminante dans sa diffusion.
L’égalité entre hommes et femmes : un principe supérieur d’action et une approche intégrée
La question de l’égalité, qui ne concernait au départ que la sphère professionnelle, s’est élargie progressivement à d’autres sphères, et notamment à la sphère familiale. Elle est mentionnée dans le Livre blanc sur la protection sociale de 1994. La communication sur la protection sociale, en 1997, plaide entre autres pour une “dé-familialisation” des droits sociaux, mais cette idée n’est guère allée plus loin.
L’un des quatre piliers de la stratégie européenne pour l’emploi concernait l’égalité entre les hommes et les femmes. La lutte contre les inégalités de genre est devenue un objectif central de la SEE qui, depuis le sommet de Vienne, en 1998, promeut le gender mainstreaming comme méthode visant à intégrer l’égalité hommes-femmes à tous les champs de l’action publique. Ce faisant, il ne s’agit plus de promouvoir l’égalité uniquement par des mesures ciblant les femmes, mais plutôt de mobiliser l’ensemble des actions de politique générale sur cette question. L’égalité entre les sexes passe par l’insertion des femmes dans le monde professionnel, ce qui contribue à faire évoluer les modèles familiaux encore fondés sur la division sexuée des attributions au sein des ménages.
De la conciliation travail/famille à l’investissement social dans les enfants
En 2006, le recentrage de la stratégie de Lisbonne sur la problématique de la croissance réaffirme l’importance accordée aux politiques visant une croissance génératrice d’emplois, rendue possible par une rationalisation des dépenses budgétaires et un cadrage des processus de coordination autour de grandes orientations de la SEE et des politiques économiques (la GOPE). L’accent mis sur la rigueur budgétaire pourrait tendre à limiter les politiques consacrées aux mesures de conciliation, ou à les orienter vers des formes plus marchandes que publiques. Mais les débats sur la pérennité des systèmes de protection sociale font émerger une perspective nouvelle plaçant les enfants au cÅ“ur des préoccupations concernant l’avenir des sociétés européennes vieillissantes.
Cet investissement dans les enfants a été développé suite aux recommandations de rapports d’experts (notamment : Esping-Andersen et al., 2001, et Atkinson et al., 2005). Il permet de dépasser une approche étroite et instrumentalisée de la garde des enfants, soumise aux impératifs d’emploi des mères, au profit d’une prise en considération de l’enfance dans ses multiples dimensions, incluant les besoins de soins, d’éducation et d’apprentissage, dans une perspective orientée vers l’avenir. Cette manière de voir réinterroge les objectifs en termes d’offre de garde tels que formulés au sommet de Barcelone, et leur adéquation à penser une politique communautaire reconnaissant les enfants comme des sujets actifs et des citoyens. Certains experts européens mettent ainsi l’accent sur la nécessité de ne pas s’en tenir au discours convenu sur le besoin de structures de garde faisant des enfants des “dépendants” et des “obstacles” à l’emploi des mères, mais plaident en faveur d’une approche “holistique” des services pour les enfants, les familles et les communautés, non limitée aux enfants dont les deux parents travaillent et à même de répondre à des objectifs plus diversifiés, dans une perspective davantage citoyenne (Moss, 2005).
Un changement de paradigme politique ?
Le suivi de l’évolution des positionnements de l’UE pourrait laisser penser que les États membres tendent à converger sur la prise en compte de la famille et des enfants dans les politiques. Tous les États sont en effet conviés à orienter leur action vers le développement du soutien aux modes de garde des enfants afin d’augmenter les taux d’emploi des mères, donnant de fait une orientation aux politiques d’aide aux familles. Toutefois, ce cadre général fixé par les instances européennes ne permet pas de donner un contenu effectif à ce qui reste du ressort des États membres. L’influence de l’UE se fait sentir sur les réformes qui ont été engagées dans les divers pays de l’Union depuis quelques années, sans toutefois remettre en question les principes fondateurs de l’action publique dans le domaine de l’enfance et de la famille.
Le recentrage de la réflexion sur l’enfance et l’énoncé de nouvelles orientations en termes d’“investissement social” indiquent des directions sur lesquelles les États membres semblent moins partagés que par le passé. Dans l’ensemble, les réformes des Welfare States tendent à accorder une place plus importante à la famille et aux enfants. Dans les pays qui n’avaient pas de politique familiale explicite, comme le Royaume-Uni, les contours d’une politique se dessinent, dont les enfants sont la clef de voûte. Dans les pays qui avaient une politique familiale explicite, les objectifs de l’action publique ont été revus qui ont fait évoluer sensiblement la logique qui avait sous-tendu l’âge d’or de l’après-guerre ainsi que les logiques néolibérales des années 1980. Ces politiques néolibérales qui ont abouti à augmenter la pauvreté des enfants et des familles, à développer des trappes à inactivité et à accroître la dépendance vis-à-vis de l’assistance sociale ont été remises en question. Les réformes qui ont suivi ont cherché à alléger la pression sur les systèmes de protection sociale par une reconfiguration des prestations d’aide sociale, par la mise en Å“uvre de politiques d’emploi plus actives et par des révisions des systèmes de retraite. Ces transformations ont eu des effets sur les politiques d’aide aux enfants et aux familles qui ont eu à satisfaire de nouveaux besoins, notamment en termes de modes de garde des enfants pour permettre aux parents de se maintenir dans l’emploi. La part des budgets consacrés à l’accueil des enfants a augmenté partout. Et progressivement, la notion d’“investissement social” a infiltré les discours politiques accompagnant les réformes des prestations sociales/familiales.
La mise au défi des anciennes orientations des politiques familiales et leurs principes d’organisation
Le recentrage de l’action publique sur les enfants, sur leur bien-être et sur leur devenir traduit un glissement dans la perspective d’action, d’une logique de responsabilité familiale à une logique impliquant un spectre plus étendu d’acteurs intervenant en partenariat avec les parents : associations et autres membres de la société civile, institutions, experts. Le bien-être des enfants n’est plus pensé comme relevant exclusivement de la famille mais plutôt comme un enjeu collectif auquel participent un nombre croissant d’acteurs. Si cette conception est bien ancrée dans l’histoire politique de certains États membres, comme les pays scandinaves ou la France, tel n’était pas le cas pour d’autres pays comme le Royaume-Uni, l’Irlande ou les pays d’Europe du Sud (Hantrais, 2004).
Ce déplacement des objectifs politiques influe sur la répartition des prestations et sur les modes de gouvernance au niveau des États, des régions et des collectivités locales. Des réformes des modes de gouvernance des aides aux familles ont été engagées dans plusieurs pays, allant dans le sens d’une décentralisation des politiques laissant une plus grande autonomie aux collectivités locales dans la gestion et dans la mise en Å“uvre des mesures. En même temps, cette décentralisation revalorise les liens de proximité et laisse une place plus importante à la société civile dans la mise en place de structures locales.
Le résultat est un développement sensible des aides et des services pour les enfants au cours des dix dernières années, mais il reste inégal selon les pays, et surtout il n’obéit pas aux mêmes orientations. Au Royaume-Uni, le tournant a été sensible et les nouveaux investissements dans l’aide à la petite enfance et dans l’éducation sont vus comme une implication collective et comme un moyen de générer de nouveaux droits de citoyenneté. L’orientation s’affranchit ainsi de la stricte application des objectifs formulés par l’UE au sommet de Barcelone, en détachant la question des modes de garde des enfants de celle de l’emploi des mères, et en l’inscrivant dans une perspective plus large, plus pédagogique et surtout plus qualitative car articulée à des valeurs communes.
Comme en France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et l’Allemagne ont également mis en place des programmes visant à développer les structures d’accueil des enfants et à réformer leur fonctionnement, dans des directions variables d’un pays à l’autre. En général, les réformes ont cherché à prendre en compte les recommandations communautaires, mais sans toutefois remettre en question leur paradigme d’intervention publique. Les adaptations se sont effectuées sur deux points majeurs : la décentralisation de la mise en Å“uvre des politiques donnant un pouvoir accru aux collectivités locales dans la gestion des services d’accueil, d’une part, et l’ouverture à de nouveaux partenaires comme les entreprises ou la société civile, d’autre part.
Une place renforcée pour la société civile dans le processus décisionnel européen
La réflexion sur la gouvernance européenne, initiée à l’occasion de la préparation du
Livre blanc publié en 2001 par la Commission, illustre la volonté institutionnelle de régler la question des groupes d’intérêts dans le processus d’action publique en considérant différemment leurs relations avec les institutions communautaires (Commission européenne, 2001). Désormais, les organisations de la société civile sont appelées à participer plus largement au processus décisionnel grâce à “
un dialogue ouvert, transparent et régulier” avec les institutions européennes, en vertu de leur proximité avec les citoyens et avec les réalités économiques et sociales (traité de Rome, 2004)
[1]. Selon la définition donnée par le Comité économique et social européen en 1999, reprise dans le
Livre blanc, les organisations de la société civile comprennent un ensemble hétérogène d’acteurs tels que les partenaires sociaux, les organisations représentatives des milieux socio-économiques, les organisations non gouvernementales (ONG) qui unissent les personnes sur des causes communes, les organisations de participation des citoyens à la vie locale et municipale, et les communautés religieuses.
Les organisations de la société civile varient selon le champ politique considéré, en fonction de l’histoire de chacune d’elles, de leurs formes organisationnelles, de leur statut juridique (associations, syndicats, réseaux d’organisations, etc.), des personnalités qui portent la parole des acteurs représentés, de leur couverture géographique et des objectifs poursuivis. Leurs dénominations varient : lobbys, partenaires sociaux, ONG ; certaines sont désignées par un acronyme. Et les intérêts qu’elles défendent peuvent être économiques, politiques, sociaux, religieux, moraux, “publics” ou catégoriels. On connaît la place qu’occupent les lobbys dans certains secteurs comme l’agriculture ou l’égalité entre hommes et femmes dans la production normative communautaire – ainsi du Lobby européen des femmes (Cavaillé, 2006). On sait aussi le rôle que jouent les syndicats de salariés regroupés au sein de la Confédération européenne des syndicats. Dans le champ de la famille, nous distinguerons deux systèmes d’acteurs influant sur la Commission dans le domaine de l’action publique familiale : les experts, organisés en réseaux, qui jouent un rôle actif du point de vue de l’éclairage de la décision et de la diffusion d’informations au sein des institutions européennes, d’une part, et les groupements de défense des intérêts des familles, d’autre part.
Le rôle des experts et de l’expertise dans l’orientation de la politique européenne
La Commission européenne s’appuie sur plusieurs réseaux d’experts pour l’éclairer sur les questions démographiques et familiales. Le réseau “Famille, travail et solidarité intergénérationnelle”, mis en place en 1994 par la Direction générale V (DG V) dans le cadre de l’année internationale de la famille, a pour but de diffuser des exemples de pratiques innovatrices en matière d’organisation du travail, de flexibilité des horaires et de mobilité professionnelle permettant de faciliter l’articulation entre travail et vie privée. Mais c’est surtout l’Observatoire européen des politiques familiales nationales qui a joué un rôle important dans la réflexion sur les politiques familiales. Cet observatoire, mis en place en 1989 par le conseil des ministres chargés des politiques familiales, est un réseau interdisciplinaire composé de quinze experts nationaux indépendants. Sa tâche consistait à suivre l’évolution des formes familiales, des données démographiques relatives aux familles et des mesures de politiques familiales dans les divers pays de l’UE. Il produisait deux rapports annuels : l’un sur la situation démographique et familiale, l’autre sur un thème de politique familiale. Il a été remplacé, depuis 2004, par l’Observatoire européen de la situation sociale, de la démographie et de la famille. Sa coordination est confiée, depuis 1998, à l’Institut autrichien de recherche sur la famille (ÖIF).
Le
Livre vert sur la démographie
[2] préparé par cet observatoire (publié en 2005) avait pour but de lancer un débat concernant les changements démographiques dans l’UE et les moyens à mettre en
Å“uvre pour y répondre. Dans sa communication (COM (2005) 94), la Commission recommande aux gouvernements d’agir pour permettre aux ménages d’avoir les enfants qu’ils désirent, en particulier en facilitant l’articulation du travail et des responsabilités parentales. Ainsi, quelle que soit l’entrée, l’action publique envers les familles est vue essentiellement sous l’angle de l’aide à la conciliation, et plus précisément sous celui de l’aide au développement de modes d’accueil des enfants.
Le réseau sur la garde des enfants de la Commission européenne, qui a fonctionné pendant dix ans, de 1986 à 1996, a joué un rôle majeur dans la réflexion relative aux politiques de l’enfance au niveau européen. Composé d’experts des divers pays de l’Union, il développait une approche universelle et citoyenne des politiques de l’enfance à mettre en
Å“uvre. La question de la qualité des services occupait une place centrale dans sa réflexion, à l’appui de la recommandation du Conseil sur la garde des enfants (approuvée par les États membres en 1992)
[3]. La question des droits des enfants y était aussi posée et discutée, avec l’objectif d’intégrer ce point dans le projet de constitution européenne. L’arrêt de ce réseau a mis un terme à la réflexion concernant la possibilité d’objectifs communs à l’ensemble des pays de l’UE sur l’aide aux enfants et aux familles, articulés à des valeurs partagées. Le débat n’est pas pour autant abandonné : il resurgit à propos des objectifs du sommet de Barcelone, mais prend place dans d’autres instances (Cohen
et al. 2004).
Défendre la cause des familles
Au niveau européen, la représentation des familles et du monde associatif est assurée par la Confédération des organisations familiales de la Communauté européenne (COFACE), qui est l’interlocutrice de la Commission pour les affaires familiales. Elle est représentée officiellement dans différents organes de la Commission et entretient des contacts réguliers avec les institutions communautaires. Mais cette cause “familialiste” est-elle compatible avec celle que défend le Lobby européen des femmes, qui promeut la cause des femmes en tant qu’individus, quel que soit leur mode de vie ?
Les bonnes pratiques et leur diffusion : une mise en valeur des acteurs
La notion de “bonnes pratiques” occupe désormais une place centrale dans les recherches comparatives européennes financées par la Commission. Il ne s’agit plus d’harmoniser mais de prendre exemple. C’est par l’intermédiaire de ces bonnes pratiques qu’un certain nombre d’acteurs acquièrent une visibilité, notamment les entreprises, les collectivités locales et les associations. Le forum européen sur l’avenir démographique de l’Europe qui s’est tenu à Bruxelles à l’automne 2006 offre un bon exemple de l’usage des bonnes pratiques dans le champ politique qui nous concerne ici. Les politiques familiales y sont un élément parmi d’autres et les acteurs mobilisés sont des représentants des employeurs et des syndicats, des représentants de la COFACE, de comités de promotion des droits des femmes et des ONG, des élus locaux, des acteurs chargés de la mise en Å“uvre des politiques. Cet exemple souligne la grande diversité des acteurs mobilisés autour d’une cause commune telle que construite par les institutions européennes et par les cercles de réflexion (think tanks) qui lancent et informent le débat. Le forum cherche ainsi à élargir le système d’acteurs impliqués dans les politiques démographiques et familiales au sens large, au-delà des acteurs politiques habituels (policy makers). Il cherche aussi à montrer leur nécessaire implication à tous les niveaux de la mise en Å“uvre des politiques, et pas seulement au niveau national : les initiatives locales, des collectivités, des associations ou des entreprises, sont montrées et mises en avant.
Ce forum constitue un exemple de l’évolution à la fois substantielle (les questions familiales sont dissoutes dans des problématiques plus larges relevant de préoccupations démographiques et sociales dont elles ne sont qu’un élément parmi d’autres) et procédurale (via la diversification du système d’acteurs). Mais les bonnes pratiques, aussi importante soit leur diffusion, peuvent-elles suffire à construire une politique ? La diversité est certes l’un des grands principes fondateurs de l’Europe, mais cette manière de voir et de procéder ne conduit-elle pas à une individualisation des sociétés qui laisse la part belle au marché au détriment de l’État ?
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T. Atkinson, B. Cantillon, E. Marlier, B. Nolan, Taking Forward the Social EU Inclusion Process, rapport pour la Commission européenne, 2005.
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A. Cavaillé, “Salariées pour la cause”, in H. Michel (dir.), Lobbyistes et lobbying de l’Union européenne. Trajectoires, formations et pratiques des représentants d’intérêts, Presses universitaires de Strasbourg, coll. “Sociologie politique européenne”, 2006.
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B. Cohen, P. Moss, P. Petrie, J. Wallace, A New Deal for Children ? Rethinking Education and Care in England, Scotland and Sweden, Bristol, Policy Press, 2004.
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Commission européenne, La gouvernance européenne : un livre blanc, 2001.
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EC Childcare Network, Quality Targets in Services for Young Children, Brussels, European Commission Equal Opportunities Unit, 1996.
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G. Esping-Andersen, D. Gallie, A. Hemerijck, I. Miles, A New Welfare Architecture for Europe ? Rapport pour la présidence belge de la Commission européenne, 2001.
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L. Hantrais, Family Policy Matters. Responding to Family Change in Europe, London, Policy Press, 2004.
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L. Hantrais et M.-T. Letablier, Familles, travail et politiques familiales en Europe, CEE/PUF, 1997.
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Informations sociales, “Pays de l’Est. Politiques familiales et sociales”, CNAF, n° 124, juin 2005.
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P. Moss, “Getting Beyond Childcare and the Barcelona Targets”, communication pour le colloque international “Challenges and Opportunities Faced by European Welfare States : the Changing Context for Child Welfare (WELLCHI Network)”, Université d’Oxford, 7-8 janvier 2005.
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Recherches et prévisions, “Acteurs et politiques de la petite enfance. Permanences et mutations”, CNAF, n° 80, juin 2005.
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O. Thévenon, “Les enjeux pour l’emploi féminin de la stratégie européenne pour l’emploi”, Revue de l’OFCE, n° 90, 2004.
[1]
JOCE, 16 décembre 2004 (JOC 310, art. 1-47).
[2]
Le
Livre vert de la Commission est intitulé
Face aux changements démographiques, une nouvelle solidarité entre les générations.
[3]
Ces objectifs de qualité sont déclinés en 40 points regroupés en 9 sections : politiques, financements, types de services, éducation, ratios, encadrement et formation des personnels, environnement et santé, parents et communauté, performances (
Children in Europe, n° 7).