2007
Informations sociales
Partie 1 : Des acteurs et des mouvements
ATD Quart Monde, au plus près des familles
Mieux faire entendre leur voix
Véronique Davienne
Volontaire permanente du mouvement ATD Quart Monde
Le rappel des avancées concrètes (accès de tous à la culture, prise en compte de la réalité de vie des familles du voyage, loi sur le RMI, CMU…) à partir de l’expérience des familles en grande pauvreté montre combien il est indispensable et positif (pour tous) de prendre en compte des analyses et des propositions formulées par celles-ci. Le mouvement ATD Quart Monde plaide et agit pour rendre possible cette participation au moyen de divers espaces de dialogue et de rencontre.
La loi sur le revenu minimum d’insertion (1988), la couverture maladie universelle (1999) : deux exemples emblématiques de la contribution des familles en grande difficulté aux politiques familiales et sociales. Le mouvement ATD Quart Monde anime et soutient, à partir de groupes de travail, d’ateliers et d’universités populaires, une réflexion sur la famille et sur sa place dans la société : réfléchir, prendre la parole, se faire entendre, agir.
Les familles, toutes les familles sont concernées par l’ensemble des politiques et des dispositifs dans les domaines de la culture, du logement, de la santé, de l’éducation, de la protection sociale, bien au-delà de ce qu’on nomme communément “la politique familiale”. Travaillant avec les familles démunies, ATD Quart Monde milite pour leur participation à l’ensemble du processus d’élaboration des décisions jusqu’à leur application.
En effet, ce mouvement plaide pour que les familles très pauvres puissent prendre part à la conception des politiques familiales. L’intérêt de solliciter ces familles réside dans le fait que vivant des situations extrêmes, elles révèlent de façon aiguë les besoins de toutes les familles. Ainsi, la demande de versement de l’allocation de rentrée scolaire dès la fin août, avant celui des allocations familiales payées en septembre – modification qui est désormais appréciée par toutes les familles bénéficiaires – a été initiée par des familles dont les budgets étaient précaires. Elles avaient partagé cette difficulté d’avoir à faire face aux frais de rentrée scolaire et s’étaient réunies pour le faire savoir collectivement.
Les familles pauvres ont à défendre leur place comme des partenaires des politiques familiales et n’ont pas à être renvoyées systématiquement dans le champ des politiques sociales. Sont-elles au fond d’abord des familles ou d’abord pauvres ?
Transmettre une expérience et une réflexion
Comment contribuer à une politique ? Permettre aux personnes en situation de grande pauvreté de transformer leurs expériences en pensée et en propositions suppose des conditions et des moyens. Ces moyens passent notamment par l’investissement en temps et en disponibilité de personnes pour les accompagner et leur permettre de gagner en confiance. Cela suppose des espaces de rencontre, d’expression, de réflexion, de partage. Si les familles rencontrées par le mouvement ATD Quart Monde ont pu contribuer à l’évolution de certaines politiques, c’est parce qu’elles ont eu à leur disposition de tels lieux de travail et d’échange : tel est l’objet des universités populaires Quart Monde
[1].
Quelques exemples d’avancées décisives
Dans le domaine de la culture, l’article 140 de la loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998 reconnaît l’égal accès de tous à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs comme un objectif national. Cette inscription dans la loi a permis que des actions de soutien soient proposées pour permettre aux familles en difficulté de partir, elles aussi, en vacances. Cependant, la route est longue et certaines initiatives restent à mi-chemin, faute de prendre en compte l’ensemble de la problématique. Par exemple, la bourse “Solidarité vacances”, créée par le ministère du Tourisme en 1999, a constitué un soutien exclusivement financier et donc insuffisant : il eut également fallu tenir compte de la nécessité de l’accompagnement pour les familles sans aucune expérience de départ en vacances.
Dans le domaine du logement, la prise en considération de la réalité de vie des familles du voyage a permis l’inscription dans la loi Besson du 31 mai 1990 de l’obligation d’installation d’aires de stationnement dans les communes. Cependant, là encore, les familles les plus pauvres sédentarisées qui réclamaient des terrains familiaux n’ont pas été entendues. Il faudra attendre la loi du 5 juillet 2000 pour que cette démarche soit prise en compte.
Dans le domaine de l’aide sociale, la loi sur le RMI du 1er décembre 1988 a été votée à la suite du rapport de Joseph Wresinski présenté au nom du Conseil économique et social (11 février 1987). Celui-ci s’appuyait sur une expérience avec des familles en situation de grande pauvreté en Ille-et-Vilaine. Et l’on sait maintenant, malgré ses imperfections, en particulier concernant l’insertion, quel filet de sécurité ce dispositif constitue néanmoins pour ceux qui ont besoin d’y recourir.
Dans le domaine de la santé, la couverture maladie universelle (loi du 27 juillet 1999) est une victoire à laquelle les familles en grande difficulté ont contribué. Après avoir partagé leur expérience commune, elles ont élaboré une prise de parole et ont pu se faire entendre lors des états généraux de la santé, débutés à l’automne 1998, qui ont précédé le vote de la loi.
Dans le domaine de l’éducation, l’inquiétude des parents qui vivent des situations précaires est grande face à l’échec scolaire de leurs enfants. Leur aspiration à être entendus et à se faire comprendre à l’école a pu être formulée collectivement, ce qui a déclenché des initiatives de formation initiale et continue d’enseignants. Des évolutions, encore trop peu nombreuses, ont maintenant lieu dans certains instituts universitaires de formation des maîtres (et instituts régionaux du travail social), où des temps de dialogue entre les étudiants ou les professionnels et les familles en difficulté sont organisés. C’est le travail des ateliers de “croisement des savoirs et des pratiques”
[2], qui permettent une meilleure compréhension réciproque des réalités et des logiques de chacun.
Dans le domaine du soutien à la famille, la société a pris conscience du rôle que jouaient les travailleuses familiales près des familles en grande difficulté. Plus nombreuses, mieux formées, elles sont alors devenues des techniciennes de l’intervention sociale et familiale, avec un rôle de première ligne dans la lutte contre l’exclusion. Notons cependant que la concertation est restée au milieu du gué et que le niveau scolaire dorénavant exigé pour accéder à la formation ne résout pas l’aptitude à comprendre la vie des familles très pauvres. Si les familles avaient été consultées jusqu’au bout, elles auraient pu préciser ce qu’elles attendaient comme soutien de ces professionnelles et donc mieux cerner les qualités requises pour exercer cette profession.
Dans le domaine de la protection de l’enfance, lorsque Pierre Naves et Bruno Cathala ont été mandatés par les ministères de l’Emploi et de la Solidarité et de la Justice pour rédiger leur rapport “Accueils provisoires et placements d’enfants et d’adolescents” (juin 2000), ils ont eu le souci de consulter les familles en situation de grande pauvreté, dont beaucoup étaient concernées par le placement. Cette consultation s’est faite notamment grâce à des groupes de travail auxquels ont participé les familles lors de rencontres des universités populaires Quart Monde. Après avoir travaillé sur le sujet en petits groupes, elles ont dialogué avec les auteurs et réagi au rapport. Une prise en compte des difficultés auxquelles elles se heurtaient a permis de commencer à s’interroger pour mieux adapter les propositions et les dispositifs législatifs et réglementaires. Ainsi, par exemple, le décret du 15 mars 2002 réformant la procédure d’assistance éducative a permis l’accès des familles à leur dossier chez le juge.
Plus récemment, et dans la poursuite d’un dialogue des familles en situation de grande pauvreté avec la société, treize groupes de travail animés par le mouvement ATD Quart Monde ont participé à une recherche-formation sur le thème de la famille qui leur a permis d’exprimer leurs espoirs, leurs difficultés et leurs besoins en termes de soutien. Ce projet qui s’est développé sur deux ans a abouti à la publication de l’ouvrage
Contre vents et marées
[3], qui reçoit un accueil favorable dans les milieux professionnels.
La concertation avec les personnes très pauvres apporte une contribution inédite et irremplaçable à la transformation de la société. De nouvelles pratiques professionnelles se développent. On peut noter un progrès, même si les discours restent encore trop souvent au stade de l’intention. Les prises de conscience, la transformation des regards et ces pratiques innovantes seront les vrais vecteurs d’une politique familiale renouvelée qui, pour être à la hauteur des attentes de ces familles et au bénéfice de toutes les familles, doit être globale, cohérente et prospective.
[1]
Les universités populaires Quart Monde, créées en 1972 par le mouvement ATD Quart Monde, sont des lieux publics de rassemblement, de dialogue et de formation réciproque entre des adultes vivant en grande pauvreté et des citoyens qui s’engagent à leurs côtés. Tous viennent pour apprendre les uns des autres et apportent leurs expériences et leurs savoirs propres. “
Carrefours entre l’expérience de vie du sous-prolétariat et celle des autres citoyens, elles sont créatrices d’une nouvelle relation entre les hommes et ainsi d’une nouvelle culture”, explique Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde. Depuis 1975, les universités populaires ont été le point de départ des congrès internationaux du Quart Monde et génèrent également des délégations de représentation auprès des instances nationales et internationales.
[2]
Le mouvement ATD Quart Monde a lancé, en 1996, un programme de recherche-action-formation avec l’Université, dans le but d’élaborer de nouveaux savoirs issus de la lutte contre la grande pauvreté. Par une démarche de construction réciproque des savoirs, ce programme a démontré que les personnes très pauvres sont détentrices d’un savoir qui, lorsqu’il est croisé avec celui des universitaires, produit une connaissance de la réalité. La démarche a donné lieu à un livre,
Le croisement des savoirs, et à un colloque organisé en 1999, à la Sorbonne.
[3]
Contre vents et marées, réflexion sur la famille, écrits coordonnés par Maryvonne Caillaux, Éditions Quart Monde, 172 p.