Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 58 à 64
doi: en cours

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Partie 2 : Périmètres et frontières

n° 139 2007/3

2007 Informations sociales Partie 2 : Périmètres et frontières

Le périmètre à géométrie variable de la politique familiale

De 3 à 5 points de PIB, voire plus…

Julien Damon Chef du département “Questions sociales” au Centre d’analyse stratégique, professeur associé à Sciences-po, il était auparavant responsable, à la CNAF, de l’animation de la recherche. Il a publié Les politiques familiales, Paris, PUF, coll. “Que sais-je ?”, 2006.
L’étendue de la politique familiale est à géométrie variable. On peut s’en tenir aux prestations comme marqueurs ou considérer (presque) toutes les dépenses publiques. L’auteur définit, à partir d’Eurostat, quatre cercles de dépenses : maternité et famille ; pauvreté et logement ; réductions d’impôts ; avantages familiaux de retraite. Ce dernier cercle totalisant environ 73 milliards d’euros, soit 4,6 % du PIB.
Pour mesurer la part de la politique familiale dans le PIB et effectuer des comparaisons avec les pays européens, encore faut-il s’entendre sur le champ couvert. S’agit-il des prestations monétaires, de l’action sociale ? Faut-il inclure la gratuité scolaire, la notion d’ayant droit ? Sans oublier la particularité française du quotient familial. Les dépenses, selon ce qui est pris en compte, représentent entre 2,7 et 4,6 points de PIB, soit en tout 73 milliards d’euros.
Dessiner le périmètre de la politique familiale – entendue comme l’ensemble des dépenses publiques en direction des familles – suppose au préalable d’en avoir défini le champ et le contenu et, à cet effet, de poser quelques conventions. Il est difficile de mesurer l’effort intégral consenti par la collectivité en direction des familles [1]. Les aides en leur faveur sont en effet de nature diverse quant à leurs modalités et à leurs objectifs. Elles sont destinées à mutualiser le “risque” d’avoir des enfants, soit en termes de compensation de charges ou de dépenses particulières (d’entretien, de garde), soit en termes de compensation de revenus (indemnités journalières maternité, congé parental rémunéré). Aux prestations monétaires et à l’action sociale gérées par les CAF, il convient d’ajouter d’autres dépenses publiques, directement versées aux familles pour charge d’enfant, ou bien liées à des avantages consentis au titre de cette charge d’enfant. Certaines de ces aides sont à l’intersection d’autres politiques comme les politiques du logement, de l’éducation, de l’emploi ou de la lutte contre la pauvreté. Viennent ainsi s’adjoindre aux prestations familiales monétaires “classiques”, en particulier, une certaine fraction des prestations logement, les dépenses fiscales liées aux singularités du système français d’imposition, et les prestations différées que sont les avantages familiaux de retraite.
Tout ceci n’est que convention, le périmètre de la politique familiale pouvant s’entendre stricto sensu comme les seules prestations familiales (plus couramment désignées selon le terme d’allocations familiales, voire d’“allocs”), ou bien lato sensu comme la somme de toutes les dépenses liées à l’existence et à l’évolution des familles. Et dans ce cadre lato sensu on peut aller très loin, jusqu’à peut-être considérer, finalement, toutes les dépenses publiques. En effet, le périmètre de la politique familiale est susceptible d’absorber la gratuité scolaire, la couverture maladie des ayants droit, voire bien d’autres pans de l’action des pouvoirs publics. On peut s’interroger sur l’intégration de l’école maternelle, des bourses et des aides sociales aux étudiants, voire de toute l’Éducation nationale, voire encore du système des retraites dans son ensemble en tant que très amples mécanismes de reports entre générations (investissements dans les jeunes et remboursements des anciens), à la sphère de ce qu’on baptise traditionnellement politique familiale. Cette dernière ne saurait cependant, abstraitement, absorber toutes les dépenses de la Nation… Pour être clair il faut donc opérer des choix.
Les statistiques rassemblées par Eurostat présentent des éléments de comparaison des dépenses de politique familiale en Europe. Recensant les dépenses “famille” et les dépenses “maternité”, elles distinguent, en 2003, 2,6 points de PIB affectés à la politique familiale. Avec ce chiffre, la France se situe dans l’Union à 15 (mais également dans l’Union à 25) parmi les pays qui consacrent des moyens importants à ce domaine, mais sans être celui qui en affecte le plus. Deux pays (le Danemark et le Luxembourg) se situent au-dessus de 4 %. L’Espagne ne dépense, en la matière, que 0,6 % de son PIB.
Ces chiffres permettent tout de même de préciser ce qu’il en est de l’érosion relative de la politique familiale française, qui comptait, avec ces conventions méthodologiques européennes, pour 2,9 points de PIB en 1995, 2,7 en 2000, et maintenant donc 2,6.
Les dépenses de la politique familiale à l’aune européenne (2003) (en % du PIB)Agrandir l'image Les dépenses de la politique familiale à l’aune eu...
Source : Eurostat.
Les nomenclatures utilisées par Eurostat ne prennent pas en considération tous les avantages familiaux qui, en France, sont rapprochés de la politique familiale (notamment le quotient familial). C’est pour cette raison qu’il convient de se livrer à un exercice de décomposition en plusieurs cercles de dépenses.
 
Premier cercle : les dépenses “maternité” et “famille” (environ 2,7 points de PIB)
 
 
Dans un premier cercle de la politique familiale, on trouve les dépenses “famille” et “maternité”, telles que présentées dans les comptes de la protection sociale [2]. Au premier rang de ces dépenses “famille” sont les prestations. Les allocations familiales, si symboliques, en constituent près de la moitié. Pilier historique et élément le plus important du système des prestations, elles sont versées à plus de cinq millions de familles et représentent à elles seules plus de 11 milliards d’euros de dépenses. Outre les prestations familiales, on trouve dans ce premier cercle les dépenses d’aide sociale à l’enfance, gérées par les départements, ainsi que les dépenses maternité, gérées par l’assurance maladie. Sont aussi prises en considération les dépenses d’aide au transport (cartes familles nombreuses, etc.). En 2003, les familles ont perçu près de 44 milliards d’euros relevant donc des deux risques “maternité” et “famille”. Ce total se rapproche de 2,7 points de PIB.

Tableau
Les dépenses “maternité” et “famille” en France (2003) (en millions d’euros)
Agrandir l'image MATERNITÉ 	5 774 	 Remplacement de r...
MATERNITÉ 5 774 Remplacement de revenu (indemnités journalières) 2 312 Compensation de charges (prestations familiales directement liées à la naissance) 894 Soins de santé 2 567 FAMILLE 38 175 Remplacement de revenu temporaire (rémunération des congés parentaux) 3 034 Compensation de charges sans condition de ressources 17 804 Dont allocations familiales, supplément familial de traitement Compensation de charges avec condition de ressources 8 212 Dont complément familial, allocation de rentrée scolaire, allocation de parent isolé Action sociale sans condition de ressources 3 687 Dont aide sociale à l’enfance (gérée par les départements) Action sociale avec condition de ressources 4 657 Dont financement du fonctionnement des crèches ou des aides aux vacances Autres prestations en nature sans condition de ressources (les transports) 749 Réduction SNCF et RATP, et transports scolaires Autres prestations en nature avec condition de ressources 32 Aides à l’amélioration de l’habitat, primes de déménagement Source : DREES.

 
Deuxième cercle : une fraction des dépenses “pauvreté” et “logement” (0,5 point de PIB)
 
 
Il faut, outre les dépenses “famille” et “maternité”, considérer certains dispositifs qui concourent à la redistribution en faveur des familles. Les aides au logement et certains minima sociaux incorporent dans leurs barèmes des modulations qui dépendent de la composition de la famille.
En 2003, la masse des prestations “logement” s’élevait à 13,8 milliards d’euros et celle du risque “pauvreté et exclusion sociale” à 6,5 milliards d’euros. On ne dispose pas d’estimations précises du coût des modulations en fonction de la composition familiale. On peut cependant considérer que les prestations relatives au logement des familles représentent 7,5 milliards d’euros, soit 54 % des dépenses “logement”. Ces 7,5 milliards intègrent principalement l’allocation logement familiale (3,3 milliards) et la contribution de la CNAF au financement de l’Aide personnalisée au logement (APL) (3,1 milliards). Par ailleurs, certaines simulations aboutissent à un coût de 700 millions d’euros dans le système des minima sociaux pour les majorations en raison de la présence d’enfants.
Dans ce deuxième cercle, on recense donc les dépenses relevant de l’effort consenti en faveur du logement des familles (part familiale de l’APL, ALF), ainsi que la part familialisée du barème du RMI.
 
Troisième cercle : les réductions d’impôts (près de 0,8 point de PIB)
 
 
Pour élargir encore le périmètre de la politique familiale, il faut rapporter les avantages prenant la forme de réduction d’impôts. On parle souvent de “dépenses fiscales”, au sens de pertes de recettes, complétant les dépenses sociales. Les estimations des réductions d’impôts en faveur des familles comprennent les avantages du quotient familial (environ 12 milliards d’euros) et les réductions d’impôts liées aux enfants : frais de garde, frais d’emploi à domicile, frais de scolarité (plus de 1 milliard d’euros). Soulignons qu’il y a un débat sur la légitimité de prendre en compte ces allégements d’impôts ayant pour motif la famille comme véritablement de la redistribution en faveur des familles. On peut considérer que le quotient familial répond à un simple souci d’équité horizontale et que, par conséquent, il ne saurait être assimilé à une aide aux familles. Se bornant à mettre en Å“uvre le principe “à niveau de vie égal, taux d’imposition égal”, il ne relèverait pas de l’avantage.
Au-delà de ces débats – importants –, on ajoute bien dans ce troisième cercle les “dépenses fiscales”, au premier rang desquelles se trouvent le quotient familial et les réductions d’impôts pour frais de garde d’enfant(s).
Les calculs pourraient être plus raffinés, en ajoutant à ces dépenses fiscales les abattements pour charge de famille dans le calcul de la taxe d’habitation et en ajoutant le coût représenté par la non-imposition des prestations. De l’autre côté, en atténuation forte de cette estimation, il est parfois jugé essentiel de ne pas prendre en compte tous les avantages du quotient familial (dont le seul quotient conjugal, quand il n’y a pas d’enfants) mais uniquement ceux qui sont tirés d’efforts particuliers réalisés dans le calcul des parts, notamment en faveur des familles nombreuses ou monoparentales [3]. L’orientation de notre exercice est d’être le plus large possible, et donc naturellement discutable.
 
Quatrième cercle : les avantages familiaux de retraite (près de 0,7 point de PIB)
 
 
Enfin, pour établir un périmètre large de la politique familiale, il convient de recenser les avantages familiaux de retraite. Trois dispositifs principaux sont concernés.
La majoration, ou bonification, de pension pour enfants, instituée en 1945, est attribuée aux assurés ayant eu ou élevé au moins 3 enfants. Le Fonds de solidarité vieillesse a dépensé, en 2003, 3,2 milliards d’euros au titre de cet avantage. La participation de la branche Famille est devenue de plus en plus importante et représente maintenant 60 % de son financement.
L’assurance vieillesse des parents au foyer (AVPF), créée en 1972, est entièrement financée par la CNAF, qui a ainsi versé, en 2003, 3,7 milliards d’euros à la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV).
La majoration de durée d’assurance est accordée aux femmes, et maintenant aux hommes exerçant dans la fonction publique. Ce dispositif, qui concernait environ 3,5 millions de personnes en 2002, représentait une dépense de 3,3 milliards d’euros.
SynthèseAgrandir l'image Synthèse
Ce travail de composition/recomposition permet notamment de présenter différemment ce qu’il en est véritablement du financement de cette politique en direction des familles. Alors que les prestations familiales classiques sont encore majoritairement financées à partir des cotisations sociales, l’ensemble de la politique familiale tel que dessiné ici n’est plus financé qu’à 40 % par les cotisations…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Gérard Abramovici, “La protection sociale dans l’Union européenne”, Statistiques en bref, n° 14, 2005.
·  Valérie Albouy, Nicole Roth, Les aides publiques en direction des familles. Ampleur et incidence sur les niveaux de vie, Paris, rapport pour le Haut Conseil de la population et de la famille, 2003.
·  Julien Bechtel, Michel Duée, “Les prestations de protection sociale en 2004”, Études et résultats, n° 426, septembre 2005.
·  Nathalie Blanpain, “Les prestations familiales et de logement en 2004”, Études et résultats, n° 451, décembre 2005.
·  Michel Borgetto, Robert Lafore, Droit de l’aide et de l’action sociales, Paris, Montchrestien, 5e éd., 2005.
·  Jacques Commailles, Pierre Strobel, Michel Villac, La politique de la famille, Paris, La Découverte, 2002.
·  Laurent Caussat et alii, “La politique familiale française : coûts et bénéficiaires”, in Michel Godet, Évelyne Sullerot, La famille, une affaire publique, rapport du Conseil d’analyse économique, Paris, La Documentation française, 2005, p. 409-437.
·  Julien Damon, “Les politiques familiales en Europe : convergences et divergences”, Les cahiers français, n° 322, 2004, p. 88-94.
 
NOTES
 
[1]Ce texte reprend et actualise une précédente contribution : Julien Damon, “Le périmètre de la politique familiale : de 3 à 5 points de PIB, voire plus…”, Regards. Revue de l’École nationale supérieure de Sécurité sociale, n° 30, 2006, p. 107-114. Voir également Julien Damon, Les politiques familiales, Paris, PUF, coll. “Que sais-je ?”, 2006.
[2]Pour retrouver la plupart de ces chiffrages, voir les deux livraisons de Études et résultats (DREES), 376 et 408, consacrées, en 2005, aux transferts sociaux en faveur des familles.
[3]Pour une orientation en ce sens, plus restrictive, mais aussi plus détaillée et plus rigoureuse dans les calculs, voir Réjane Hugounenq, Henri Sterdyniak, “Pour la politique familiale”, Économie publique, nos 1-2, 1999, p. 17-47.
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