Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 110 à 119
doi: en cours

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Partie 3 : Stratégies des familles et interventions publiques

n° 141 2007/5

2007 Informations sociales Partie 3 : Stratégies des familles et interventions publiques

Les effets de la sociabilité des adolescents

Sur la réussite scolaire et les inconduites

Hugues Lagrange Directeur de recherches au CNRS, membre de l’Observatoire sociologique du changement, Sciences-po/CNRS, il mène des recherches sur la socialisation dans les quartiers pauvres et ses difficultés, notamment sous l’angle de la réussite ou de l’échec scolaires, des inconduites et de leurs rapports avec la ségrégation sociale et ethnique.
À travers l’étude de deux éléments principaux : le degré de mixité de la sociabilité des adolescents et la durée des relations (anciennes ou renouvelées), trois enquêtes situées dans des collèges publics apportent des éclairages quant aux effets du réseau de sociabilité sur les dynamiques scolaires et sur la délinquance. Les progrès scolaires sont liés à des facteurs différents, tels que le rôle positif de l’activité féminine dans la réussite des enfants ou les effets d’entraînement du groupe vers le haut ou le bas qui peuvent affecter les conduites délinquantes.
L’école représente pour les filles un lieu de mixité qui se traduit en termes de réussite scolaire ; les réseaux de copains des adolescents ont une influence sur leurs conduites plus positive si le groupe se renouvelle ; le travail de la mère a un impact favorable sur la réussite des enfants : issus d’une enquête menée auprès de plus de 4 000 élèves des collèges situés en zones urbaines sensibles et au dehors, voici quelques résultats sur la sociabilité des adolescents.
Les liens entre la sociabilité adolescente et la délinquance sont rarement étudiés d’une manière systématique. Pour ce faire, nous avons mobilisé des données sur les réseaux de sociabilité des adolescents qui finissaient leur scolarité au collège, dans trois sites de la vallée de la Seine entre Mantes et Les Mureaux (Yvelines), dans le 18e arrondissement de Paris et à l’ouest de Nantes (Saint-Herblain) (voir encadré). Il est ainsi possible de préciser les caractéristiques de la sociabilité des adolescents comme le degré de mixité de cette sociabilité, les durées d’interconnaissance des alter et d’ego (présence d’un noyau de sociabilité ancienne ou, au contraire, renouvellement de la sociabilité) [1], d’analyser les effets de la composition du réseau de sociabilité, d’une part, sur les dynamiques scolaires au collège et, d’autre part, sur la délinquance sanctionnée.
 
Groupes de copains des garçons et des filles
 
 
Lorsqu’on se promène dans les cités de la région parisienne, la ségrégation des sexes est manifeste durant la journée et, pour autant qu’on l’aperçoive, à la tombée du soir. Aux heures du jour, on voit les filles marcher par quatre ou cinq tandis que les groupes de jeunes qui “tiennent” les murs sont quasi exclusivement composés de garçons. La restriction de la liberté de mouvement des filles, en dehors de l’école et des sorties pour effectuer des achats, est patente dans ces quartiers ; la question du voile n’en est qu’un des aspects, peut-être le plus superficiel. Cette ségrégation existe partout dans l’univers urbain mais, en dehors de cités, elle a rarement cette intensité. Ainsi, dans le 18e arrondissement de Paris, on ne trouve qu’en de rares endroits, dans la journée, une ségrégation des sexes aussi marquée.
Le contrôle effectué par les garçons, en particulier les frères, est ouvertement énoncé. Ainsi ces quelques propos de jeunes filles issues de l’immigration interviewées au Val-Fourré : “Les filles ne doivent pas se montrer vulgairement” ; “Les filles doivent faire attention dans les cités” ; “Ici on n’est pas n’importe où” ; “Il y a des gens qui ne savent pas qu’on a des frères et ils se permettent des choses [2]. Les filles reconnaissent donc cet état de fait et, à un certain degré, l’admettent : les garçons doivent surveiller leurs sÅ“urs. Pour les filles, l’accès limité à l’espace public a pour corollaire l’existence d’une sphère de liberté restreinte mais protégée qui se situe dans l’espace familial. Si les sÅ“urs et les cousines sont des chaperons, elles sont aussi des partenaires de sortie et des confidentes privilégiées. L’école représente pour les filles des cités l’un des rares domaines de l’espace public qu’elles peuvent investir sans faire l’objet d’une trop grande surveillance. Cela se traduit par une différence de résultats scolaires entre les filles et les garçons, de la sixième à la troisième, plus marquée dans les ZUS qu’ailleurs.
Témoin de ces phénomènes, la composition sexuée du réseau de relations formé des copains et amis distingue les adolescents selon le sexe, l’origine culturelle, le type de quartier habité. Les copains des filles sont le plus souvent des filles et ceux des garçons sont majoritairement des garçons (voir tableau 1). Au total, les différences d’un site à l’autre ne sont pas très importantes. On retiendra un taux de mixité de l’ordre de 20 % à cet âge (16 ans) pour les réseaux des garçons et de 30 % pour ceux des filles.
Les taux de mixité des groupes de copains et amis sont effectivement plus faibles chez les garçons qui habitent dans la ZUS mantaise qu’au dehors. Les garçons retrouvent en dehors du collège principalement des garçons, c’est manifeste quand on les voit à l’extérieur, mais, derrière les murs des appartements, les choses ne sont pas si différentes : ils fréquentent plus rarement des filles que leurs homologues des autres quartiers. Cette différence de mixité des réseaux est plus marquée chez les adolescents des familles maghrébines ou turques que dans les familles originaires d’Afrique noire ou d’Europe.

Pourcentages d’adolescents de l’autre sexe dans le réseau de ego selon le sexe de ego et l’origine culturelle, dans et hors des ZUS du Mantois
Agrandir l'image Origine culturelle	Europe	Magreb et ...
Origine culturelle Europe Magreb et Turquie Afrique noire (Sahel) Toutes origines ZUS/ZEP : des… garçons 23 % 17 % 22 % 21 % réseaux filles 44 % 34 % 34 % 34 % Hors ZUS/ZEP : des… garçons 34 % 33 % 25 % 31 % réseaux filles 37 % 43 % 42 % 39 % Lecture : il y a 23 % de filles dans les réseaux de copains des garçons de la ZUS dont les familles sont d’origine européenne.

Dans le 18e arrondissement, les ZUS sont géographiquement dispersées et n’ont pas une identité aussi forte. Les taux de mixité des réseaux de sociabilité copains-amis des adolescents sont identiques en ZEP et hors ZEP : 18 % de copines chez les garçons, 29 % de copains chez les filles, quels que soient les lieux de résidence. Sous cet angle, le contexte scolaire qui délimite, à Paris aussi, des écarts de performances n’est pas associé à des différences de sociabilité nettes. Quand on prend en compte l’origine culturelle, on n’observe pas non plus, à Paris, de variation importante de la mixité des réseaux de sociabilité.
Retenons de cette comparaison, premièrement la moindre mixité de la sociabilité des garçons, ensuite le fait que, dans les ZUS qui ont la forme de cités comme celles de Mantes, les taux de mixité des réseaux des deux sexes sont sensiblement plus faibles qu’en dehors de ces zones, enfin que l’origine culturelle en elle-même n’ajoute pas de différences importantes dans les taux de mixité. On imagine que ces différences liées à la séparation des espaces marquent aussi la sociabilité des adolescents sous d’autres rapports.
Les contraintes qui pèsent sur la sociabilité des filles des cités sont très ostensibles. Si les magasins, les centres sociaux, les cours d’école et la plupart des lieux publics ou ouverts au public leurs sont accessibles, elles sont censées ne pas “traîner dans la rue” ou devant les halls d’immeubles comme le font les garçons. Pourtant, elles développent une sociabilité dans leur génération qui n’est pas moins riche numériquement que celle des garçons. Et si les camarades des filles sont aussi, de façon dominante, des filles, leurs réseaux ne sont pas beaucoup moins mixtes que ceux des adolescentes hors des cités. Telle est le premier résultat contre-intuitif de notre enquête. La pression normative et les restrictions explicites qui portent sur la sociabilité des filles ne paraissent pas avoir autant d’impact sur elle que sur celle des garçons, qui ne fait pourtant l’objet d’aucune restriction explicite. Cette accentuation de la ségrégation sexuée pèse sur les conduites des adolescents des grandes ZUS et déborde les préférences personnelles. Une des hypothèses que l’on peut suggérer est que les filles des cités fabriquent de la sociabilité au sein du collège, c’est-à-dire dans un des rares lieux où la mixité est délibérément produite par les règles publiques. Alors que la sociabilité des garçons, du moins vers 15-16 ans, traduit les conséquences de la ségrégation des sexes dans l’espace public, celle des filles s’en affranchit partiellement. On est aussi tenté de penser que l’énonciation par les garçons des cités d’une nécessaire limitation des libertés des filles est une façon de justifier ce qu’ils vivent de fait : une difficulté, surtout avant 17 ans, à rencontrer des filles comme amies ou comme partenaires amoureux.
Sources
S’agissant des dynamiques scolaires, nous disposons de trois enquêtes portant sur des cohortes d’élèves de sixième des collèges publics à Mantes en Yvelines (2000-2004), à Paris 18e (2001-2005) et à Saint-Herblain (2001-2005). En partant de ces “enquêtes scolaires” et en procédant au suivi de cohortes d’élèves 2000-2004 ou 2001-2005, nous avons tiré des échantillons d’élèves en difficulté scolaire – au sens des 50 % qui ont le moins de réussite aux épreuves nationales de sixième – dans les villes de la Communauté d’agglomération de Mantes en Yvelines (CAMY), dans le 18e arrondissement de Paris et à Saint-Herblain. À ces échantillons, nous avons adjoint, à Paris et à Saint-Herblain, pour des entretiens approfondis, des élèves sélectionnés parmi ceux qui étaient classés dans les trois premiers déciles en 6e. On a par ailleurs complété les éléments recueillis sur les trajectoires scolaires au collège des élèves scolarisés dans le 18e arrondissement de Paris et dans la ville de Saint-Herblain par des recherches portant sur les inconduites (notamment celles qui ont pu donner lieu à un procès-verbal et possiblement à un suivi par la protection judiciaire de la jeunesse) et sur l’éventuelle prise en charge des familles de certains adolescents dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance.
La cohorte de Mantes en Yvelines compte 1 563 adolescents, celle de Paris 18e 937 élèves, celle de Saint-Herblain, 462 élèves. Nous y avons adjoint deux cohortes plus anciennes du Mantois, pour lesquelles nous ne disposons pas de notes mais seulement des trajectoires scolaires, de la fréquence des absences et de l’implication éventuelle dans des délits. Ces dernières comprennent respectivement 938 et 562 élèves. Soit, en tout, 4 338 élèves dans les cinq cohortes utilisées.
Cette analyse est détaillée dans le Dossier d’études de la CNAF intitulé “La mise en danger de soi et d’autrui”, n° 84, septembre 2006, qui nous a permis cette étude des sociabilités adolescentes.
Cette pression normative, qui a plus d’effet en valeur relative sur la sociabilité des garçons que sur celle des filles, s’impose à eux. Elle n’est pas exercée par la génération adulte sur celle des adolescents. Il s’agit d’un produit spécifique du mode de vie dans les quartiers socio-ethniquement ségrégés. C’est une pression qui ne transparaît pas souvent dans le discours des jeunes eux-mêmes : la séparation des univers est intériorisée comme une donnée “normale” de la vie quotidienne, elle est “naturalisée”. Les propos des adolescents véhiculent, en surface, un principe d’égalité des sexes au-dessous duquel transparaît une adhésion assez largement partagée au traitement différentiel. En effet, les propos sont embarrassés et contradictoires, affirmant souvent d’abord la nécessaire symétrie de traitement, suivie d’une justification pratique ou morale de la distinction. Si quelques-uns des garçons disent expressément que les filles ne doivent pas avoir les mêmes libertés, ils ne voient pas toujours l’effet de ces restrictions, leur rôle actif dans la ségrégation sexuée dans les espaces publics et, plus profondément, dans la sociabilité des deux sexes. Cet embarras exprime aussi la complexité des choses. À l’encontre de ce que nous anticipions spontanément, s’il y a ségrégation des sexes dans l’espace public dans les cités plus qu’ailleurs, s’il y a des différences non négligeables entre les taux de mixité des groupes de copains dans la cité et au dehors, il n’y a pas, sur le plan des réseaux de sociabilité, de discontinuité aussi forte que celle qu’on observe dans l’espace public.
Par ailleurs, le fait qu’on ne trouve guère d’écart de mixité chez les adolescents élevés dans des familles venues d’Afrique noire, musulmanes pour la plupart, est remarquable. On peut difficilement soutenir que ce soit l’islam qui informe ces pratiques. Il faut plutôt se demander quelle référence à l’islam est faite. C’est seulement l’interaction groupe culturel/contexte résidentiel qui rend compte de la ségrégation sexuée des sociabilités masculines. Le fait que les garçons “franco-français” qui habitent les cités adoptent des réseaux ségrégés suggère qu’un modèle culturel, qui est celui du groupe dominant des cités, exerce sur eux une pression, à laquelle les garçons d’origine sahélienne sont moins sensibles.
 
Sociabilité, progrès scolaires et délinquance
 
 
Les adolescents forment des relations au cours de l’enfance, notamment à l’école primaire. Certains renouvellent les relations de sorte que leur réseau actuel ne comporte pas beaucoup de copains du primaire ou d’amis d’enfance, tandis que d’autres, quelles que soient leurs trajectoires, restent avec les mêmes personnes, les voisins, les copains de maternelle ou de primaire que la contingence administrative au sein de l’école a placés sur leur chemin. Les liens formés plus tard sont, en général, plus choisis que les liens précoces, ils sont plus figuratifs des goûts. Ainsi, le degré de renouvellement du réseau de sociabilité à l’adolescence est un indice de son électivité. Par ailleurs, il existe une spécificité du phénomène scolaire en tant que pourvoyeur de liens. L’école, en distribuant les élèves en classe, non pas indépendamment de leur performance mais indépendamment de leur préférence, renouvelle l’offre de sociabilité. Les jeunes les plus éloignés de la norme scolaire sont ceux qui, malgré ces contraintes nouvelles, gardent le plus de copains anciens. De plus, ceux qui redoublent ont moins tendance à changer leurs réseaux.
Les réseaux de copains des filles sont, en moyenne, plus récents que ceux des garçons dans chacun des sites. De plus, l’ancienneté des réseaux des filles et surtout des garçons qui habitent la ZUS est sensiblement plus grande que celle des adolescents des quartiers non classés en ZUS. Ce qui traduit une sociabilité moins élective et surtout moins affectée par les évolutions scolaires. On trouve, d’une façon moins marquée dans le 18e arrondissement de Paris, une différence de durée d’interconnaissance entre les élèves scolarisés dans des collèges en ZEP et ceux qui sont scolarisés hors ZEP. Pour les deux groupes d’élèves on constate l’importance du rôle de l’école puis du collège dans la formation des liens : il y a les copains de primaire et les copains de collège. Mais à Paris, les collégiens des ZEP ne se distinguent pas autant que dans le Mantois par une forte présence des copains de longue date. L’ancienneté des réseaux de copains est aussi différenciée, à Saint-Herblain, selon le sexe et la zone scolaire. Les durées d’interconnaissance à Saint-Herblain sont voisines de celles de Mantes et beaucoup plus élevées qu’à Paris, ce qui renvoie à la plus forte instabilité résidentielle dans la capitale.
Nous savons que les filles ont un meilleur taux de réussite que les garçons au brevet des collèges (à niveau égal en sixième) dans les ZUS/ZEP. Hors de la zone d’éducation prioritaire, le taux de réussite des filles et des garçons au brevet est peu différent. Peut-on penser que la sociabilité des filles contribue à leur réussite scolaire ?
Il faut neutraliser les facteurs qui affectent le plus les progrès scolaires. Ainsi, les progrès moyens en mathématiques et en français au collège sont d’autant plus faibles que le niveau de l’enquêté était élevé, ce qui se conçoit aisément : le niveau en sixième est mécaniquement la variable la plus discriminante. Mais au-delà de cet effet mécanique, il y a des effets plus spécifiques au contexte. Le lien entre la réussite de ego et l’implication des mères dans une activité professionnelle hors du domicile est remarquable. Il reproduit au niveau individuel un constat fait dans l’analyse des dynamiques scolaires pour l’ensemble des ZUS, qui montre que les zones dans lesquelles les taux d’activité féminins ont augmenté dans l’intervalle intercensitaire 1990-1999 sont aussi celles dans lesquelles le taux de non-diplômés a baissé. Ce qui témoigne peut-être moins d’un élément de modernité que d’une volonté d’insertion marquée dans la socialisation familiale.
La présence de très médiocres et de très bons élèves dans les réseaux de sociabilité des adolescents a un effet sensible. Les adolescents qui comptent parmi leurs “vieux copains” (plus de trois ans d’interconnaissance) de bons élèves progressent plus que ceux qui n’en comptent pas ou peu. Mais la détermination la plus forte découle de l’importance du nombre de mauvais élèves qui sont des copains de longue date. Là encore, il est moins probable qu’ego influence ces élèves et plus probable que ceux-ci l’attirent parce qu’ils sont plusieurs (effet de masse). L’effet est plus sensible pour les garçons, ce pourrait être un témoignage de la plus grande influence sur ces derniers des modèles de conduite déviants. Un des résultats les plus intéressants de l’analyse est que la progression de ego entre la sixième et la troisième est affectée négativement par le nombre des membres de son réseau de sociabilité qui sont de mauvais élèves connus depuis longtemps. À niveau scolaire égal, on repère des effets de synergie négative associés à la présence d’individus de référence fortement en échec au sein du réseau de sociabilité. L’attirance pour les modèles négatifs est plus forte en ZEP. L’ancienneté du réseau de sociabilité est associée à une moindre progression voire à une régression en mathématiques et en français. Cet effet n’est pas si surprenant qu’il semble, dès lors qu’on considère le sens qu’a le renouvellement du réseau de sociabilité (voir supra). Les effets du réseau de sociabilité sur la dynamique scolaire de ego passent moins par le progrès ou les reculs de l’ensemble des membres de son réseau que par les effets d’entraînement, vers le haut ou vers le bas, liés à la présence d’un ou deux très bons ou, surtout, d’un ou deux très mauvais élèves qui sont des copains de longue date.
Comme on peut l’imaginer [3], la propension à la délinquance des adolescents est affectée par les conduites de leurs pairs. Si la mixité du réseau n’est pas corrélée avec l’implication dans la délinquance, en revanche, il y a un lien assez étroit entre ancienneté de la sociabilité et implication des adolescents dans la délinquance. En outre, les adolescents ayant dans leur réseau des élèves qui, globalement, ont accompli des progrès entre la 6e et le brevet sont, en quelque sorte, plus immunisés contre la délinquance que ceux dont les amis sont dans une dynamique d’échec scolaire. L’enquête fait ressortir l’importance cruciale d’avoir à la fois des camarades qui accomplissent des progrès scolaires et un réseau de sociabilité qui se renouvelle pour échapper à la délinquance.
La proportion des co-impliqués sur le plan pénal est environ une fois et demie plus élevée en ZEP/ZUS que dans les autres quartiers. Comme il s’agit du nombre moyen de co-impliqués par auteur, cela ne renvoie pas simplement à la plus grande présence d’auteurs de délits dans les ZEP/ZUS, cela veut dire que ces actes sont des entreprises plus collectives dans ces endroits. La délinquance y a un caractère moins individuel. Elle est en quelque sorte plus socialisée, parce que les occasions ou les partenaires d’inconduites se trouvent plus facilement dans ces contextes.

Nombre moyen des co-impliqués des auteurs d’infractions dans les divers sites
Agrandir l'image En ZEP	Hors ZEP	Mantes ville/	Les Mu...
En ZEP Hors ZEP Mantes ville/ Les Mureaux / 1999 1,6 1,1 Mantes ville/ Les Mureaux / Vernouillet 2001 1,9 1,4 Communauté d’agglomération du Mantois 2004 1,5 0,8 Paris 18e 2005 2,1 0,8Saint-Herblain 2005 1,1 0,8

Dans les quartiers d’habitat social dans lesquels les occasions de commettre de petits délits sont plutôt plus nombreuses qu’ailleurs, une sociabilité très ancrée localement conduit plus souvent les garçons à commettre des délits. Au contraire, une sociabilité plus sélective, plus diversifié, plus renouvelée est associée à une moindre implication dans la délinquance. La sociabilité des cités n’a cependant pas, par nature, d’effets univoques sur la délinquance. La sociabilité locale peut être institutrice de contrôles susceptibles, si un travail éducatif est accompli, d’en démultiplier les effets, ou, au contraire, abriter une sous-culture déviante et élever les probabilités d’implication dans la délinquance.
 
Pistes de recherche
 
 
La différence de sociabilité entre filles et garçons participe à la construction locale du genre, de l’identité sexuée. Ainsi s’articulent au sexe certaines déterminations et caractéristiques qui ont notamment une incidence sur les dynamiques scolaires et sur la délinquance. Nous pensons qu’il faut s’interroger sur la construction du masculin et du féminin pour comprendre les différences en matière de performances scolaires ou de délinquance et notamment étudier les systèmes d’attente et de gratification qui caractérisent chacun des rôles sexués.
 
NOTES
 
[1]Un autre élément n’est pas traité ici : le caractère plus ou moins centré de la sociabilité sur les membres de la parenté, la place des frères et des cousins parmi les membres de la classe d’âge des adolescents interviewés.
[2]On trouvait un phénomène identique dans les quartiers italo-américains des années 1940.
[3]Nous avons pris en compte la délinquance sanctionnée par un procès-verbal transmis au parquet. Nous savons que le seuil de déclenchement des procédures varie d’une circonscription de police à une autre, mais nous pensons que les variations individuelles au sein d’une même circonscription sont significatives. Nous nous sommes intéressés aux adolescents auteurs d’infractions et à la présence de co-impliqués, qui traduit directement dans les modalités de la délinquance les formes de la sociabilité, le caractère plus individuel ou plus collectif des actes.
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