2007
Informations sociales
Partie 3 : Stratégies des familles et interventions publiques
La sous-représentation politique des habitants des quartiers populaires
Regard sur les villes américaines
Cynthia Ghorra-Gobin
Directeur de recherche au CNRS, elle enseigne à l’Université de Paris-IV-Sorbonne et à l’Institut d’études politiques (Paris). Sa recherche porte sur la dynamique de la régulation sociale et économique de la ville américaine, ainsi que sur l’impact de la globalisation à l’échelle locale. Parmi ses récentes publications, on citera Les États-Unis entre local et mondial (Presses de Sciences-po, 2000), Los Angeles ou le mythe américain inachevé (CNRS éditions, 2002). Elle a dirigé le Dictionnaire des mondialisations (Colin, 2006).
À l’issue des violences urbaines de l’automne 2005, le débat entre chercheurs a principalement opposé les défenseurs de la thèse d’une révolte sociale à ceux qui mettaient en évidence l’exclusion des jeunes en raison de leur appartenance culturelle autre (“culturelle” renvoyant à l’ethnicité, à la race et à la religion). À partir d’un regard ancré dans la ville américaine et d’une analyse ayant pour objet les changements politiques induits par deux révoltes à Los Angeles (1965 et 1992), la réflexion met ici en évidence la faible représentativité des quartiers populaires dans la vie démocratique française. Aussi, la conclusion plaide en faveur d’un meilleur ajustement entre la répartition spatiale de la société française et le découpage des circonscriptions électorales.
Les violences de novembre 2005, apparemment sans revendication précise, traduisent, au-delà des aspects sociaux et économiques, un déficit dans la représentativité des populations des quartiers populaires. Un détour par l’analyse des émeutes dans les grandes villes américaines et de leur impact en termes politique, conduisant à l’élection d’un maire issu d’une minorité, invite à repenser, en France, la carte électorale. Pour une meilleure représentativité des habitants.
À l’issue des violences urbaines de l’automne 2005, le débat entre chercheurs a principalement opposé les défenseurs de la thèse d’une simple révolte sociale des jeunes à ceux mettant l’accent sur l’exclusion de ces derniers en raison de leur appartenance culturelle autre (“culturelle” renvoyant à l’ethnicité, à la race et à la religion). Mais à partir d’une réflexion ancrée sur la dynamique urbaine d’une ville comme Los Angeles
[1] – qui a connu les émeutes de Watts, en 1965, et celles de South Central, en 1992 –, la thèse d’une sous-représentation politique des quartiers populaires apporte un nouvel éclairage pour l’action publique. Tout en évitant de prendre pour référence le “modèle” américain, soit la répartition de la population par catégories ethniques et raciales, l’analyse comparative met en évidence le souci permanent de la société américaine d’instituer une égale représentation des populations dans le cadre du suffrage universel, un pilier de la démocratie de représentation.
Les révoltes de Watts et de South Central : l’élection d’un maire issu d’une minorité
Dans les années soixante, la population noire de Los Angeles, qui avait atteint un demi-million d’habitants et représentait 13,7 % des habitants, commença à s’intégrer à la vie politique locale avec l’élection de Thomas Bradley comme conseiller municipal du 10e arrondissement (1963). Ce début de changement s’était produit suite à la mobilisation sociale au sein du civil rights movement, (mobilisation nationale pour les droits civiques) en faveur des populations noires. Mais il a fallu attendre les émeutes de 1965 – qui ont été responsables de la mort de cinquante personnes – pour que les habitants blancs de Los Angeles (essentiellement démocrates) acceptent l’idée d’une meilleure représentativité des Noirs sur la scène politique. Ils se sont alors organisés au sein d’une coalition “biraciale” (pour reprendre l’expression du politologue Sonenshein) qui permit au conseiller municipal africain-américain Bradley d’être candidat à la fonction de maire. Ce dernier essuya un premier échec en 1969 mais réussit à devenir maire quatre ans plus tard (au printemps 1973), une fonction qu’il exerça au cours de cinq mandats successifs, soit jusqu’en 1993. Le maire de Los Angeles est élu par l’ensemble de la population, alors que les quinze membres du conseil municipal sont élus chacun par les habitants de l’arrondissement de la ville qu’ils représentent. Los Angeles, qui avait été l’une des premières villes américaines à connaître de violentes émeutes dans les années 1960, fut, quelques années plus tard, considérée comme une ville américaine d’avant-garde sur le plan politique. En effet, ce n’est qu’en 1983 que Harold Washington est élu à Chicago et qu’en 1989 que David Dinkins est élu à New York, deux maires noirs dans de grandes villes non habitées par une majorité noire.
Les émeutes de Watts (été 1965)
[2] et celles de South Central (printemps 1992) proviennent dans les deux cas d’une rencontre entre la police et les habitants. Toutefois, dans le second cas, il ne s’agit plus d’une opposition entre Blancs et Noirs mais d’une révolte multiculturelle. South Central, le ghetto noir, est en effet soumis aux pressions de flux migratoires (des habitants latinos et des commerçants coréens). Ces émeutes ont certes témoigné de la colère des Noirs à l’égard du système judiciaire et de la police mais elles ne peuvent se définir comme “Watts II” car se situant dans un univers social composé de différentes ethnies et races (Ghorra-Gobin, 1992, 1997).
Treize ans après les émeutes de South Central, la ville de Los Angeles élit un maire latino. Antonio Villaraigosa, le conseiller municipal du 14e arrondissement, a obtenu 58,4 % des voix des électeurs et la majorité des votes de jeunes Noirs, lors du vote, au printemps 2005.
Le principe de la représentativité au centre du débat démocratique
À Los Angeles, les habitants font le rapprochement entre les émeutes de Watts et l’élection d’un maire africain-américain, de même qu’ils ne dissocient pas les émeutes de South Central de l’élection d’un maire latino. Ils précisent par ailleurs que dans les deux cas, le maire élu ne s’est jamais vraiment identifié à une communauté en particulier mais à l’ensemble de la population : “Notre maire ne s’identifie pas à la communauté noire ou latino mais à la ville perçue comme un tout” (“Our mayor does not identify himself with the Black or the Latino community but with the city as a whole”). Aussi la mémoire de Bradley est toujours présente à Los Angeles non parce qu’il a permis à la communauté noire de figurer dans la sphère politique et administrative, mais parce qu’il a manifestement bien réussi à intégrer la ville dans le réseau des villes globales en menant une politique d’attractivité à l’égard des investisseurs étrangers notamment. La victoire d’un maire noir puis d’un maire latino résulte de la volonté et d’un consensus construit entre les différents groupes sociaux, raciaux et ethniques (incluant les acteurs économiques) pour faciliter l’accès d’un élu appartenant à une minorité ethnique sur la scène politique.
À Los Angeles comme dans le reste des États-Unis, l’élection d’un maire ou d’un parlementaire repose sur la construction sociale et politique d’un objectif commun mais elle s’appuie aussi sur un outil, le
redistricting (redécoupage territorial). Le redécoupage des circonscriptions électorales qui prend en compte le poids démographique repose sur le principe d’une représentativité optimale des citoyens dans le jeu démocratique : “
One person, one vote” (une personne, une voix). Aussi, après tout recensement, les limites des arrondissements ou circonscriptions électorales (en vue des élections à l’échelle municipale, à l’échelle de l’État fédéré ou à l’échelle de l’État fédéral) sont redéfinies pour assurer l’“équivalence démographique” des différentes zones et permettre le jeu de la démocratie de représentation. Tout en prenant comme indicateur le poids démographique, le
redistricting se distingue du
reapportionment (redistribution des sièges), qui consiste à redistribuer les 435 sièges de la Chambre des représentants (niveau fédéral) parmi les 50 États du pays en fonction de leur dynamique démographique
[3]. Le
reapportionment se traduit par une augmentation du nombre de sièges à la
House of Representatives pour les États en pleine croissance démographique (par exemple en Californie et dans les autres États de l’ouest et du sud) au détriment de ceux dont cette même croissance est plutôt limitée (comme celui de New York). Cet exercice relève de la responsabilité de l’administration fédérale alors que le
redistricting relève de celle de l’État fédéré ou de la municipalité et s’inscrit dans une démarche bien plus politique. Depuis 1992, la loi fédérale exige même une meilleure représentativité des minorités ethniques et raciales dans l’exercice du
redistricting, dans le but de faciliter l’émergence d’élus minoritaires. Propre au contexte historique américain, ce dernier volet s’explique en grande partie par le choix délibéré de la gauche américaine de s’appuyer sur la ségrégation ethnique et raciale (constat objectif) qui sévit généralement en milieu urbain pour la dépasser sur le plan politique, plutôt que de se limiter à la condamner sur la base d’un discours idéologique sans aucun effet sur la vie sociale et politique.
Dans la vie démocratique américaine, le principe d’une représentativité politique équivalente des populations s’inscrit dans le débat politique et s’appuie sur de nombreux dispositifs, dont le redistricting. Tout est fait pour que les institutions démocratiques soient en phase avec les mutations sociales et spatiales de la société.
L’intérêt d’un regard comparatif
Les violences de novembre 2005, en France, ont fait l’objet de nombreux articles et reportages dans les médias ainsi que de déclarations de politiques et d’intellectuels qui ont convergé pour souligner l’absence totale de revendications de la part des jeunes de banlieues. Certains ont mis l’accent sur le dossier sécuritaire et sur l’émergence de zones de non-droit, pendant que d’autres faisaient le constat des limites de la “politique de la ville”, défendue par la droite et par la gauche au cours des vingt dernières années. Mais en s’appuyant sur l’acquis des riots des villes américaines comme Los Angeles, la réflexion scientifique permet d’abord de constater que les violences ou émeutes urbaines sont rarement accompagnées de revendications précises susceptibles d’être entendues par les politiques mais qu’elles traduisent, outre le volet social, la quête d’une certaine forme de reconnaissance politique en vue de conforter une identité souvent meurtrie ou stigmatisée. Or rares sont les voix qui, chez nous, ont évoqué la question de la représentativité des populations vivant dans les quartiers populaires, que ce soit au niveau municipal ou au niveau législatif. L’exigence d’une représentativité égale des populations dans l’exercice du suffrage universel ne signifie pas importer le modèle américain en niant notre tradition politique mais souligner la sous-représentation de certains quartiers dans le jeu démocratique.
L’opinion publique et les débats politiques continuent de s’inscrire dans la rhétorique des inégalités sociales définies par les sociologues (Maurin, 2004), mais, pour des raisons peu clarifiées, refusent d’aborder explicitement la sérieuse disparité de représentation en raison d’une carte électorale ne reflétant plus la répartition spatiale de la société en ce début de XXIe siècle. Or prendre sérieusement en considération le décalage entre le découpage des circonscriptions électorales et la société autorise à mettre en évidence la faible représentativité des territoires urbains récents et notamment des quartiers populaires au profit de territoires ruraux. Un article de Patrick Roger, paru dans Le Monde (11 juin 2005), signalait ainsi qu’un élu de la deuxième circonscription de Lozère représente 34 374 personnes, tandis qu’un élu de la deuxième circonscription du Val-d’Oise représente 188 200 habitants. Ces deux parlementaires qui se retrouvent dans le même hémicycle ont pourtant le même poids politique. Ce qui revient à dire que dans la vie politique nationale, les populations des territoires urbains, et notamment de ceux de la périphérie, sont nettement moins bien représentées que les populations des territoires ruraux. Le journaliste du Monde indiquait bien que cette sous-représentation de certains Français avait été notée par le Conseil constitutionnel à la suite des élections de 2002, mais il ajoutait que l’égalité de tous devant le principe du suffrage universel (un des fondements de la démocratie républicaine) n’intéressait ni les intellectuels ni les politiques. Une semaine plus tard, un second article (Le Monde, 18 juin 2005), intitulé “Le gouvernement renonce au redécoupage de la carte électorale”, expliquait que cette décision résultait des mises en garde formulées aussi bien par l’opposition que par la majorité. La dynamique politique au sujet de la carte électorale peut ainsi se résumer par une ferme volonté de tous pour maintenir le statu quo, soit un déséquilibre dans la représentativité des habitants.
Négliger la question de la carte électorale signifie tout simplement que le principe du suffrage universel, pourtant garant de notre démocratie de représentation, n’est plus vraiment reconnu et défendu par nos intellectuels. Les élections législatives de l’année 2007 se sont déroulées sur la base d’un découpage de circonscriptions datant de 1986 (lui-même reposant sur le recensement de 1982) et ne reflétant en aucune façon les évolutions dans la redistribution spatiale du corps électoral.
Pour une meilleure représentativité des quartiers populaires
Le parallèle entre les “violences” de chez nous et les “émeutes” de chez eux (pour souligner le fait que, chez nous, “il n’y a pas eu de victime”) n’a pas pour objectif de prendre le “modèle” américain comme référence, mais tout simplement de mettre en évidence la sous-représentation des quartiers populaires dans l’exercice de notre vie démocratique. Ce constat exige plus d’attention de la part des intellectuels qui, pour des raisons difficiles à élucider, délaissent la réflexion autour de la démocratie de représentation au profit de la démocratie de participation. De plus en plus nombreux sont ceux qui, comme Pierre Rosanvalon, proclament que les classes moyennes ont le droit de s’organiser face à l’arrogance du pouvoir. Toutefois, négliger le principe d’une représentation égale de la société française dans la vie démocratique au seul profit de la démocratie de participation signifie prendre le risque de se contenter d’un populisme policé.
La reconnaissance de l’égalité de représentation de tous les citoyens dans l’exercice du suffrage universel présente l’avantage d’assurer une meilleure représentativité des quartiers populaires dans notre démocratie, ce qui autorise à penser une formulation autre des demandes en provenance de ces quartiers. Une meilleure représentativité des habitants des quartiers populaires au sein des conseils municipaux ou encore au niveau du Parlement présenterait l’avantage non seulement de se traduire par la prise en compte explicite des demandes des populations exclues mais aussi d’un regain d’estime envers eux-mêmes. La dimension symbolique de la démocratie de représentation ne saurait disparaître au profit de réunions publiques médiatisées, fussent-elles de qualité.
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J. Donzelot, Quand la ville se défait : quelle politique face à la crise des banlieues, Le Seuil, 2006.
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C. Ghorra-Gobin, “Los Angeles 1992 : la première émeute multi-ethnique des États-Unis”, Hérodote, nos 65-66, 1992, p. 326-337 ; “South Central = Watts II ? De la rivalité entre anciennes minorités et nouveaux immigrés”, Hérodote, n° 85, 1997, p. 143-160 ; “La légitimité d’une redéfinition du territoire : citoyenneté et culture civique. Analyse critique du contexte urbain américain”, Revue de géographie de Lyon, vol. 72, n° 3, 1997.
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É. Maurin, Le ghetto français, Le Seuil, coll. “La république des idées”, 2004.
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O. Mongin, La condition urbaine : la ville à l’heure de la mondialisation, Le Seuil, 2005.
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P. Rosanvallon, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Le Seuil, 2006.
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R. J. Sonenshein, Politics in Black and White, Princeton University press, 1993.
[1]
La ville de Los Angeles compte 3,9 millions d’habitants aujourd’hui. Les Blancs (non hispaniques) représentent 29 % de la population, les Latinos 46 %, les Africains-Américains 11 % et les Asiatiques 11 %.
[2]
Les émeutes de Watts ont débuté en été 1965, suite à l’arrestation d’un conducteur africain-américain jugé en état d’ivresse par un policier blanc, et les émeutes de South Central, au printemps 1992, se sont déroulées quelques heures après l’acquittement de quatre policiers blancs dans le cadre d’un verdict rendu par un jury siégeant à Simi Valley (banlieue au nord-ouest de Los Angeles, dans le comté de Ventura).
[3]
Consulter le site www.legislative.state.al.us/reapportionement/