2007
Informations sociales
Partie 3 : Stratégies des familles et interventions publiques
La politique de la ville et ses destinataires
Une politique de gestion d’un sentiment d’abandon ?
Cyprien Avenel
Sociologue, chargé de mission à la CNAF, enseignant à l’IEP de Paris, il a notamment publié Sociologie des “quartiers sensibles”, Armand Colin, 2004 ; Précarités et insécurité sociale, La Documentation française, février 2006 ; ainsi que “Les quartiers dits « sensibles », entre logique de ghettoïsation et dynamique d’intégration”, in M. Bassand, D. Joye, V. Kaufmann (sous la dir. de), Les enjeux de la sociologie urbaine, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, mars 2007. Il est actuellement chargé, à la direction de la recherche de la CNAF, des travaux concernant la politique de la ville et les zones urbaines sensibles, le travail social et la décentralisation du RMI.
Les politiques publiques demeurent pour les habitants des quartiers sensibles relativement lointaines, opaques, malgré leur présence à travers différents types d’interventions et d’aides. Pour comprendre cet écart, générateur d’un sentiment d’abandon chez les habitants, l’auteur relève les problèmes tels que l’image, la réputation, la complexité des dispositifs et plus profondément encore le rapport entre institutions et habitants (rapport de dépendance) qui n’arrive pas à déboucher sur un véritable contrat entre les individus et la collectivité.
Malgré un nombre non négligeable de dispositifs, la politique de la ville semble éloignée de la vie concrète et du ressenti des habitants. Les aides fournies génèrent des effets contradictoires dont les manifestations passent à la fois par un sentiment d’abandon (au regard des promesses non tenues d’intégration) et un sentiment de dépendance à l’égard des institutions. D’où les ressentiments et parfois la violence…
Concernant la politique de la ville, il est de bon ton d’en pointer les échecs plutôt que les exemples de réussite. Il est certain que la nature des problèmes posés déborde largement la seule question de la politique de la ville, sommée de répondre aux conséquences les plus dures des processus de ségrégation urbaine, sans disposer véritablement des moyens d’agir sur les causes.
Ceci étant dit, les émeutes de l’automne 2005 ont mis en cause directement les interventions publiques, puisque ce ne sont pas seulement les voitures qui ont été brûlées, mais aussi l’école, le centre social, les transports, les équipements collectifs, etc. De surcroît, cet aspect n’est pas nouveau. Au début des années 1990, les violences collectives surgissent là même où les quartiers, comme Vaulx-en-Velin, pouvaient être considérés comme un modèle des dispositifs de développement social urbain. Certains analystes désabusés tenaient des propos cruels, affirmant que le développement social développait surtout les émeutes… Cette violence, souvent qualifiée de “gratuite”, parce qu’elle détruit les biens du quartier, trouve cependant des éléments d’explication, au moins partiellement, dans les relations entre les jeunes et les institutions, tout particulièrement dans la perte de confiance entre les uns et les autres.
Intervention publique et mobilisation des collectivités locales
Contrairement à une opinion courante, les quartiers dits “sensibles” ne sont pas abandonnés. On doit à l’inverse souligner la forte présence des institutions publiques et privées dans ces quartiers, qui sont soutenus par les logiques catégorielles et territoriales des politiques sociales et urbaines, nombreuses et actives. Ainsi, les cités de grands ensembles sont, dans une large mesure, construites et “gérées” par les politiques de peuplement des organismes HLM. De même, l’école se constitue comme un enjeu local essentiel du point de vue de l’identité des parents et des enfants, ne serait-ce que parce qu’elle subit directement les processus de ségrégation résidentielle. Le système d’aide et d’action sociales ainsi que la redistribution monétaire fournissent aux familles et à leurs enfants une part importante, parfois exclusive, de leurs revenus. En effet, dans ces quartiers, la perception d’allocation chômage, de prestations sociales, d’allocations logement et de revenu minimum d’insertion (RMI) est plus fréquente. Plus encore, les “zones urbaines sensibles” n’apparaissent pas comme des territoires sous-équipés et sont même parfois mieux dotées que les autres quartiers en certains équipements publics
[1]. La vie collective est régulièrement enchâssée dans des “zones d’éducation prioritaire” et elle est encadrée par le travail social, à travers des dispositifs variés de prévention de la délinquance, des mesures d’insertion professionnelle, une animation sociale et culturelle, etc. Par ailleurs, la loi de janvier 2005 de programmation de cohésion sociale engage un effort significatif et mobilise des moyens sans précédent : rénovation urbaine, accélération des zones franches, réforme de la dotation de solidarité urbaine, augmentation sensible des crédits alloués, relance de la politique contractuelle avec la création des nouveaux contrats urbains de cohésion sociale (CUCS), nouvel observatoire national ayant la charge d’évaluer l’évolution des ZUS…
Ce volontarisme de l’action publique n’autorise donc guère la comparaison directe de ces quartiers avec la figure américaine du ghetto. Il serait trompeur, et même faux, de parler des “oubliés de la France” comme on a pu parler des “oubliés de l’Amérique”. D’une certaine façon, nos quartiers se définissent plus par le traitement social du chômage que par le développement des gangs. L’existence d’une tradition républicaine et interventionniste en France interdit, à la différence des États-Unis, l’apparition d’une
underclass privée de droits sociaux et politiques
[2].
Pourtant, toutes ces politiques, actives plus que nécessaires et utiles, révèlent des limites récurrentes. Alors que jamais les intervenants locaux n’ont été aussi présents, les habitants, en proie à des difficultés sociales, se sentent paradoxalement abandonnés. Tel est le constat qui s’impose assez brutalement. Pour étayer ce constat, je me réfère à diverses études, dont mes propres travaux menés dans un quartier sensible de l’agglomération bordelaise. Je m’appuie également sur mon bilan des principales recherches conduites en sciences sociales, y compris la littérature grise, concernant la question des “quartiers sensibles”, notamment le rapport des habitants aux institutions locales. Mon analyse s’articule en outre avec l’exploitation d’une enquête quantitative réalisée pour le compte de la CNAF (enquête INSEE 2001, “Vie de quartier”)
[3]. Par ailleurs, ce constat s’observe dans nombre de quartiers. À titre d’exemple, les études monographiques réalisées sur les communes d’Aulnay-sous-Bois et de Saint-Denis, à propos des émeutes de l’automne 2005, mentionnent “
un grand sentiment d’abandon”
[4]. Plus généralement, l’enquête “Vie de quartier” met au jour un paradoxe : en dépit de la présence non négligeable des équipements collectifs dans les zones urbaines sensibles, ils sont peu fréquentés par les habitants. Malgré un foisonnement d’initiatives, les politiques publiques achoppent sur le problème de l’emploi et elles apparaissent souvent opaques. Elles sont moins vécues comme pourvoyeuses d’un tremplin citoyen que comme aménageant l’exclusion.
La participation des habitants, entre mythe et réalité
Le premier constat est la faiblesse assez générale de la participation des habitants dans les projets portés par les acteurs de la politique de la ville. Dans la plupart des quartiers concernés, il existe un vaste travail d’animation de la vie sociale, un grand nombre d’associations et d’actions collectives, une réelle volonté de transformation des conditions de vie, mais la plus grande partie des habitants n’en parlent guère, tant les dispositifs créés ne sont que très faiblement perçus. Ce décalage ne concerne pas les dimensions fonctionnelles de l’habitat, dans la mesure où, le plus souvent, la majorité des ménages en zone urbaine sensible soulignent la présence et la qualité de tous les services de proximité nécessaires à la vie quotidienne. Par ailleurs, dans les enquêtes, la majorité des habitants déclarent que leur quartier n’est pas “loin de tout”, même si “être loin de tout” revêt des significations différentes selon la situation des individus. Ces derniers ne manifestent pas réellement un sentiment d’enfermement dans un espace clos. Mais en dehors des commerces, des marchés ou des équipements de proximité, les habitants semblent à peu près tout ignorer des politiques publiques. Souvent, ils ne donnent en ce domaine que des représentations fragmentaires et floues. De la participation, ils ne semblent guère avoir entendu parler. Alors même que les demandes existent et que les attentes sont extrêmement fortes, l’ensemble des actions de la politique de la ville paraît souvent impalpable.
L’image écrasante de la mauvaise réputation
Le sentiment de vivre dans un quartier ayant mauvaise réputation est très fort dans tous les sites de la politique de la ville. Cette mauvaise réputation altère de façon non négligeable tant la perception des politiques publiques que l’image de soi. Ainsi, les politiques de “discrimination positive” soutiennent les habitants tout en contribuant à les stigmatiser. Par exemple, le fait de relever d’une politique de zone d’éducation prioritaire dispense un certain nombre de ressources indispensables mais participe aussi indirectement à donner du quartier l’image d’un espace considéré publiquement comme dégradé et socialement disqualifié. Il s’agit là d’une contradiction inhérente aux procédures visant des populations spécifiques, spatialement définies.
La plupart des individus hésitent alors à s’engager dans des actions renvoyant l’image collective de la mauvaise réputation de leur quartier, à laquelle ils refusent d’être assimilés. Ils ne sont donc guère disposés à fréquenter des structures perçues comme s’adressant aux “familles à problèmes”. Ainsi, les politiques de la ville et les politiques sociales sont guidées par le principe de mixité des populations, mais elles se heurtent souvent dans les faits aux stratégies d’évitement ou de mise à distance entre les individus eux-mêmes. Au sein même de la diversité objective du peuplement des quartiers, les liens se forment de manière étroitement resserrée en fonction des catégories socioprofessionnelles, des critères de l’âge, des affinités culturelles voire de l’appartenance à tel secteur d’habitation.
Une lisibilité incertaine des dispositifs
La participation des habitants se heurte, de façon plus générale, au fonctionnement abstrus des politiques publiques. En effet, la logique d’empilement des divers dispositifs, la spécialisation des modes d’intervention et les difficultés de coordination engendrent un maquis institutionnel dont la lisibilité paraît des plus incertaines. Au cÅ“ur même de l’action publique se trouve une tension entre une logique de recherche d’efficacité de l’intervention et la volonté de proximité et de démocratie. Or, l’axiome “participation des habitants” se heurte à une certaine forme de huis-clos institutionnel, au moment où les compétences et les missions croisées cherchent à briser les monopoles sur un domaine déterminé de l’action publique et visent l’ouverture sur l’environnement.
Les familles décrivent souvent le système institutionnel comme un univers peu lisible, dans lequel la dynamique des décisions est régie par la logique des intervenants. Ces situations engendrent un vif sentiment de dépendance qui peut être rapproché d’une autre question, celle des politiques sociales. En effet, l’architecture des aides est d’une telle complexité administrative que certains habitants se voient amenés à être pris en charge par les travailleurs sociaux de terrain pour en bénéficier. Si cette position de médiateur contribue à faciliter l’accès au droit, elle engendre un sentiment de dépendance et la contrainte, vivement ressentie, d’être accompagné d’un “tuteur”.
Prenons un exemple, cocasse, qui renvoie au travail d’animation socioculturelle. Les jeunes désirent un panier de basket parce que la cité est dépourvue de terrain de jeu. Comment doivent-ils s’y prendre ? L’animateur du quartier leur soumet une procédure. Qu’est-ce qu’un “projet” pour obtenir un panier de basket ? Il s’agit d’abord de s’organiser en groupe et de rédiger un projet cohérent soulignant le caractère éducatif dudit panier de basket. Est-il le support d’une action collective susceptible d’impliquer les jeunes dans la vie sociale du quartier ? A-t-il pour objectif de mobiliser des jeunes en difficulté, de créer un tournoi de cité, de rapprocher les jeunes et les habitants ? Les jeunes sont-ils inscrits au sein d’une équipe ? Il s’agit ensuite d’élaborer un dossier de financement, de réaliser un devis, un montage financier, de mentionner si la demande émane d’une association et, dans ce cas, de nommer les membres du conseil d’administration. Enfin, il est nécessaire de déposer le dossier à la mairie pour qu’il soit examiné par le chef de projet. En admettant que le dossier ne soit pas renvoyé à l’animateur pour manque d’information, il est transmis à la préfecture pour être soumis à la commission ville, où se réunissent un représentant de la région, du département, de la mairie, de la DIV, de la CAF, etc., qui vont statuer sur le caractère réellement pédagogique du panier de basket. Au mieux, la demande de subvention est débloquée au bout de quelques semaines. Lorsque l’animateur arrive avec le crédit enfin débloqué pour acheter le fameux panier de basket, les jeunes ont cassé les vitres du centre social, ne veulent plus du panier de basket et demandent une table de ping-pong !
La logique du “participatif contrôlé”
De nombreux travaux ont souligné les difficultés des acteurs institutionnels à négocier dans le temps des relations de confiance avec les associations de quartier ou les initiatives de terrain soutenues par les habitants. Il y a là une certaine rigidité de l’action publique qui peine à envisager l’intégration pleine et entière des structures intermédiaires dans la mise en Å“uvre des politiques. De fait, les institutions locales ont tendance à vouloir encadrer voire contrôler les formes de la mobilisation, ce qui alimente un rapport de méfiance réciproque entre habitants et institutions. Dans les réunions publiques ou les instances de concertation, là où quelques habitants seulement se déplacent ponctuellement, on “vide son sac”, ses émotions et ses ressentiments ; les invectives s’orientent dans toutes les directions, mais, en définitive, l’unanimité est souvent celle de n’être ni écoutés ni entendus. L’expression de la parole habitante tourne sur elle-même.
Cette analyse signifie que les initiatives impulsées par les habitants des quartiers se caractérisent par leur niveau de dépendance. Elles sont alors bien souvent confinées à “retisser le lien social” ou à développer la médiation interculturelle. Mais l’engagement sur un terrain plus politique semble voué à demeurer embryonnaire, alors que la nature des revendications place les individus directement en face du politique. À peine l’initiative est-elle libérée qu’elle semble devoir être “prise en charge” par les municipalités et les intervenants locaux. De la sorte, on confond la question de la citoyenneté avec le domaine de l’animation socioculturelle. La thématique de la participation devient un moyen de gérer les désordres sociaux, plutôt que de renforcer les capacités des groupes à intervenir sur leurs conditions de vie. Comme le dit Jacques Donzelot, on en vient à faire de la participation “
un devoir à défaut d’être le moment de la construction d’un pouvoir”
[5].
Force est de constater que ces éléments contribuent à un sentiment collectif d’abandon et à l’idée que la politique au sens large est inefficace. Il s’agit là incontestablement d’une limite à l’action des municipalités au moment où les maires n’ont jamais été aussi impliqués dans les affaires de leur ville. Mais alors que la décentralisation et la politique de la ville renforcent leurs prérogatives et le champ d’exercice du pouvoir, la capacité des habitants à modifier les décisions qui les concernent demeure la même, c’est-à-dire quasi inexistante.
La politique de la ville encourage une démocratie participative à laquelle elle ne croit pas. Elle développe un lien paternaliste avec la population et met en Å“uvre une logique d’offre de services. De plus, cette idée de démocratie participative, qui s’appuie sur les potentialités des habitants, doit être mise en relation avec la question plus essentielle de la démocratie représentative (voir l’article de Cynthia Ghorra-Gobin dans ce dossier). Sur ce plan, le chantier reste entier.
La participation des individus prend alors la forme d’un accompagnement social “calibré sur mesure” ; en somme, une affaire “d’éducation” des comportements. Il s’agirait, certes de façon atténuée, de “civiliser” les catégories populaires “exclues”, et de faire en sorte que ces “autres” deviennent comme “nous” par la pédagogie, au sens scolaire du terme, du “vivre ensemble”. Tout un vocabulaire que l’on croyait disparu revient ainsi sur le terrain de façon insistante, comme en témoigne, parmi d’autres appellations péjoratives, la remontée de l’expression “cas social” ou du “handicap” au quotidien. On parle des habitants comme des “cas sociaux” qu’il faut (re)socialiser et adapter à la société “telle qu’elle est”.
On va alors engager une kyrielle de contrats. Tout fait l’objet d’un contrat, plus ou moins formalisé, tacite ou moral… Quand un jeune rentre au PLIE (Plan local d’insertion par l’économique), il doit signer un contrat d’engagement. Quand il bénéficie d’une sortie VVV (Ville, vie, vacances), il doit signer un contrat de respect. Être suivi par un éducateur fait l’objet d’un contrat moral. Être suivi par la mission locale fait l’objet d’un contrat. Demander un panier de basket fait l’objet d’un contrat. Aller à la plage fait l’objet d’un contrat. Demander les clefs d’une salle fait l’objet d’un contrat. Faire des crêpes au centre social est l’objet d’un contrat. Demander les raquettes de ping-pong fait l’objet d’un contrat. Ne pas dire de gros mots, être poli, se comporter de façon correcte, mener à bien ses démarches, chercher un emploi, enlever sa casquette fait l’objet d’un contrat… ! De sorte que les contrats deviennent une succession, toujours réaffirmée, de mini-contrats que l’on tente d’établir pour régler l’ensemble des comportements de la vie quotidienne.
Précarité de l’emploi et insécurité sociale
Les politiques publiques mettent plus généralement en place des rapports de dépendance, dans la mesure où elles se heurtent au problème principal : celui du chômage et de la précarité de l’emploi. Il s’agit là des limites structurelles des politiques d’insertion, qui débouchent, le plus souvent, sur l’interminable mouvement oscillographe des entrées et sorties de dispositifs précaires. Les mesures d’insertion proposées buttent en effet sur le chômage chronique et ont du mal à fonctionner comme un tremplin vers un emploi plus stable
[6]. Le parcours d’insertion, pensé comme une transition, se transforme fréquemment en une trajectoire plus ou moins chaotique, marquée par un chômage récurrent entre plusieurs emplois précaires. La majeure partie de ceux qui transitent par les différents dispositifs de lutte contre les exclusions se retrouvent en quelque sorte piégés dans cet espace de statuts intermédiaires, et seule une partie d’entre eux (surtout les plus qualifiés) parviennent à intégrer durablement le monde professionnel.
Ce qui veut dire que les dispositifs créent en même temps un “effet ciseaux”, au sens d’une coupure en deux de la population : quand les aides engendrent pour les uns de la mobilité ascendante et une intégration relative, elles renforcent chez les autres le sentiment de basculer plus loin encore dans la file d’attente. Ce mécanisme est renforcé par une augmentation du niveau scolaire et de formation, notamment des jeunes, qui entrent dans les dispositifs
[7]. À titre d’exemple, on peut montrer que les politiques de zones franches urbaines participent d’une certaine forme de dualisation de la structure de l’emploi local
[8] : une dynamique positive est enclenchée pour ceux qui parviennent à bénéficier des emplois créés, tandis qu’une partie de la population apparaît se marginaliser, s’enfermant dans une “culture de quartier” (alors qu’elle voudrait s’en sortir).
Rappelons que le taux de chômage des moins de 25 ans est d’environ 40 % dans les “quartiers sensibles”. De ce point de vue, un des enjeux des vastes opérations de rénovation urbaine en cours se situe assurément à ce niveau. Car des individus mieux logés, sans emploi ou en emploi précaire restent des individus qui développeront toujours une perception mitigée de leur situation, quand bien même l’amélioration des conditions de logement peut être significative.
Le basculement dans les rapports de dépendance
Alors que les politiques de la ville semblent souvent peu perceptibles, une partie des habitants se sentent assujettis aux logiques de l’assistance sociale. Les dispositifs politiques et sociaux engendrent des effets contradictoires. Ils véhiculent une promesse d’intégration mais sans pouvoir garantir sa réalisation. Souvent mise en avant, la critique des limites des interventions institutionnelles masque d’autres processus. Les dispositifs d’insertion drainent tout d’abord, chaque année, un nombre non négligeable d’individus. Par ailleurs, les services sociaux jouent un rôle de soutien pour les ménages en situation de difficulté et tiennent une place essentielle dans la lutte contre la pauvreté. Ils facilitent l’accès aux droits, particulièrement dans leurs aspects administratifs, permettant ainsi aux familles de bénéficier des politiques sociales. Les individus ne sont pas laissés sans ressource et ne sont pas livrés à eux-mêmes.
Mais on observe la persistance d’un sentiment de dépendance, en dépit d’une recomposition que l’on pouvait penser en profondeur des pratiques de l’intervention sociale, notamment à travers les logiques d’individualisation et de contractualisation de l’aide et de l’insertion. Ce sentiment de dépendance semble d’autant plus présent que, tout en ouvrant des marges de manÅ“uvre, le chômage et la précarité ne permettent pas l’élaboration de véritables contrats entre les individus et la collectivité, et ne sont donc pas perçus réellement comme le support d’une intégration. Le problème n’est pas l’outil, c’est-à-dire le “contrat d’insertion”, mais la faiblesse de l’offre, qui ne peut satisfaire les attentes suscitées. Les aides sont bien plus vécues comme un aménagement de la pauvreté, faisant basculer dans le monde de l’insertion et de la dépendance à l’égard des services sociaux. À terme, les individus peuvent se sentir d’autant plus “réduits” à la dépendance qu’ils évoluent dans une société où chacun se définit comme l’auteur de sa propre vie. De sorte que l’on peut penser que le principe individualisé des politiques sociales contribue à renvoyer l’individu à ses problèmes et à le laisser paradoxalement seul face à lui-même. C’est pourquoi les individus peuvent se sentir abandonnés malgré l’accompagnement en voie de sophistication croissante. D’où les ressentiments mais aussi, parfois, la violence à l’égard des services publics et sociaux, notamment chez les jeunes les plus en difficulté qui optent pour un mode de conduite anti-institutionnelle.
Au terme de ce parcours, on mesure la transformation en profondeur du monde des quartiers populaires. Au fil de la crise économique, amorcée il y a plus d’un quart de siècle, la classe ouvrière s’est scindée entre les franges supérieures qui, bénéficiant de nouvelles possibilités et des bénéfices de l’État-providence, ont quitté peu à peu le cÅ“ur des quartiers d’habitat social, en quête de zones résidentielles plus paisibles, et une nouvelle population (quel nom lui donner ?) piégée sur place et caractérisée par la précarité, la pauvreté laborieuse et l’insertion. Ainsi, dans les quartiers, les anciennes structures populaires, les syndicats et les militants ont été peu à peu remplacés par les travailleurs sociaux et par une multitude de professionnels de la relation. L’approche professionnalisée et technicienne de l’exclusion a remplacé l’approche politique de la pauvreté. On est passé du langage des “rapports de classes” et de la revendication, qui implique la prétention à transformer les rapports politiques et de pouvoir, à celui des politiques sociales et du “parcours individualisé d’insertion”, qui repose sur des stratégies d’implication de la personne dans la société “telle qu’elle est”. Aujourd’hui, il semble que l’intégration des “exclus” ne trouve pas d’autre chemin que celui des liens de dépendance à l’égard des services sociaux.
[1]
Rapport 2004 de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles, éditions de la DIV.
[2]
C. Avenel, “La question de l’
underclass des deux côtés de l’Atlantique”,
Sociologie du travail, n° 2, 1997, p. 211-234.
[3]
C. Avenel, “Les « exclus » de la banlieue ? Étude d’un quartier et des rapports sociaux de dépendance”, thèse de doctorat de sociologie, Université de Bordeaux-II, 1999 ; C. Avenel,
Sociologie des “quartiers sensibles”, Paris, Armand Colin, coll. “128”, 2004 ; C. Avenel, M. Nicolas, F. Thibault, “Des démarches auprès des caisses d’allocations familiales plus fréquentes dans les zones urbaines sensibles”,
L’essentiel, CNAF, 2004.
[4]
V. Cicchelli, O. Galland, J. de Maillard, S. Misset,
Enquête sur les violences urbaines, l’exemple d’Aulnay-sous-Bois, rapport pour le CAS, n° 4, 2006 ; M. Kokoreff, P. Barron, O. Steinauer,
Enquête sur les violences urbaines, l’exemple de Saint-Denis, rapport pour le CAS, n° 4, 2006.
[5]
J. Donzelot
et al.,
Faire société. La politique de la ville aux États-Unis et en France, Paris, Le Seuil, 2003.
[6]
R. Castel, “La discrimination négative. Le déficit de citoyenneté des jeunes de banlieue”,
Les annales, juillet-aôut 2006, p. 777-808.
[7]
S. Beaud, “Jeunes ouvriers bacheliers. Sur le déclassement des enfants de la démocratisation”,
Lien social et politiques, n° 43, 2000, p. 103-112.
[8]
P. André,
Rapport d’information du Sénat au nom de la mission commune d’information sur le bilan et les perspectives d’avenir des politiques conduites envers les quartiers en difficulté depuis une quinzaine d’années, n° 49, octobre 2006.