Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 57 à 58
doi: en cours

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Partie 2 : Modes de vie des familles - en contrepoint

n° 141 2007/5

2007 Informations sociales Partie 2 : Modes de vie des familles - en contrepoint

Un parfum de banlieue

Paule Paillet
En 2004, Faïza Guène publie Kiffe kiffe demain. Deux ans après, elle “récidive” avec Un rêve pour les oufs. Entre-temps, la crise des banlieues. Les deux ouvrages jettent sur le phénomène une lumière particulière. Doria et Ahlème ne sont ni des théoriciennes ni des révolutionnaires. Simplement des enfants de ces zones dites sensibles dont elles décrivent le quotidien, les inquiétudes, les peines, les joies.
Doria, adolescente, vit seule avec une mère cassée par le départ de son mari. Elle est en échec scolaire. Mais sa vive intelligence se montre par une perspicacité sans indulgence face aux adultes qui jalonnent son parcours de vie. Elle épingle sans merci leurs comportements, leur langage, elle cherche à comprendre ce qui peut se cacher derrière leur motivation professionnelle. Ses professeurs la trouvent renfermée et l’envoient chez une psychologue. Renfermée, peut-être, Doria, mais nullement desséchée. Capable de dire un merci sincère à ceux qui lui offrent une aide, entièrement solidaire d’une mère dont elle vit la détresse et qu’elle pousse à s’alphabétiser. Une ironie contestataire se traduit chez elle par une humeur qui jaillit au fil de ses divagations avec un bonheur de formulation qui fait mouche. Du machisme de son environnement elle a bien conscience. Il ne l’accable pas. Naître fille, c’est une malchance de départ. Elle s’en accommodera. Il y a chez elle un dynamisme, une confiance en soi qui permettent d’espérer qu’elle ne se laissera pas enfermer dans le carcan de la soumission.
Ahlème, celle qui invite les “oufs” (les résignés, les abrutis à la cervelle obscure) à rêver, est elle aussi une enfant des quartiers. Le simple énoncé des faits qu’elle expose n’a pas besoin de commentaires. Il est à lui seul une dénonciation politique. Le style d’Ahlème est plein de verve et de drôlerie. Ahlème ne gémit pas, aucun lamento pour qu’on s’apitoie sur son sort. Elle raconte simplement : la queue interminable à 6 heures du matin, dans le froid, devant la préfecture de police, pour renouveler les papiers qui lui éviteront d’être renvoyée au bled (qu’elle a quitté depuis dix ans) et le regard indifférent de la préposée derrière le guichet ; la succession des boulots sans intérêt, payés une misère ; les interpellations et les contrôles dans la rue. Et ce sentiment, quand elle revient en Algérie pour de courtes vacances, de se sentir dissociée, de n’être plus ancrée nulle part, ni en France ni au bled. La situation familiale d’Ahlème est par ailleurs pesante : un père qui déraille depuis un accident de travail où il est tombé sur la tête, un jeune frère qu’elle a élevé après la mort de leur mère et qu’elle doit tenir d’une main ferme pour qu’il ne sombre pas dans la délinquance. Et ce gâchis trop souvent, ce parfum de mort. Mort de l’espoir pour le frère qui voudrait faire une section sport-étude et devenir footballeur professionnel, et dont le conseil de classe (“Tout le monde ne peut pas être Zidane”) se moque avec sadisme. Mort pour elle d’un amour à peine naissant pour un expatrié qui se fait piéger par une convocation bidon et renvoyer dans son pays d’origine (après que le ministère de l’Intérieur a nié le traquenard). Mais Ahlème ne capitule pas, elle vit pleinement, malgré tout, ce que la vie peut lui apporter d’heureux.
Le style de Faïza Guène, ce très jeune écrivain, est superbe. Il traduit au plus juste le langage des banlieues, sans jamais tomber dans les excès du pittoresque linguistique.
·  Faïza Guène, Kiffe kiffe demain, Hachette littératures, 2004 ; Du rêve pour les oufs, Hachette littératures, 2006.
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