2007
Informations sociales
Partie 2 : Modes de vie des familles
Paroles de parents et de professionnels
Une initiative de Profession banlieue (93)
Bénédicte Goussault
Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Paris-XII-Créteil, elle est l’auteur de Être parent aujourd’hui, une aventure au quotidien (Éditions de l’Atelier, 2005).
Issus de rencontres entre parents et professionnels à Aulnay-sous-Bois et à Pierrefitte-sur-Seine, des discours révèlent, de la part des parents, une conscience aiguë de leurs responsabilités, assortie de beaucoup de questions, de doutes et d’incertitudes. Toutefois, ils inventent au quotidien une nouvelle façon d’être parents, appuyés par des professionnels quand ceux-ci savent tisser des liens et constituer des réseaux.
Tous les parents habitant en zone sensible ne sont pas “démissionnaires”, mais plutôt (comme beaucoup d’autres) en questionnement quant à l’éducation de leurs enfants : avec quelle autorité ? Pour quelle autonomie ? Et avec quelle prise en compte de la spécificité de chaque enfant ? Que peuvent-ils, de ce point de vue, attendre des professionnels ? Telles étaient les questions posées par Profession banlieue, lors de rencontres organisées dans deux centres sociaux de Seine-Saint-Denis, en 2004-2005.
Pendant quatre séances de deux heures, dans les centres sociaux l’Albatros d’Aulnay-sous-Bois et Ambroise-Croizat de Pierrefitte-sur-Seine, nous avons animé des échanges entre des parents et des professionnels à propos de la parentalité, autour de la question : qu’est-ce qu’être parent ? Ont été évoqués la double culture, les adolescents, l’autorité, la place des pères, ainsi que les rapports avec l’école. Les échanges étaient libres et enregistrés au magnétophone.
Les groupes étaient composés de parents d’enfants et d’adolescents, les mères étaient plus nombreuses que les pères, avec une forte proportion de mères seules. Deux tiers des parents étaient d’origine étrangère. Les professionnels, qui connaissaient les parents présents, exerçaient en tant que directrice ou animatrice de centres sociaux, d’associations ou de lieux d’accueil parents-enfants, conseillère en économie sociale et familiale, directeur ou instituteur d’écoles maternelles et primaires, ou encore conseiller principal d’éducation de collège.
Les groupes de parents, constitués d’une quinzaine de personnes volontaires, n’ont aucune prétention à être représentatifs de l’ensemble de la population des quartiers dits sensibles d’Aulnay-sous-Bois et de Pierrefitte-sur-Seine. Leur particularité tient au fait qu’ils sont usagers d’institutions comme les lieux d’accueil pour jeunes enfants ou les centres sociaux et, en quelque sorte, dans une proximité avec les professionnels, ce qui est loin d’être le cas de tous les parents de ces quartiers. Les propos permettent de comprendre les difficultés auxquelles sont confrontés les parents et mettent en exergue les expériences particulières de chaque famille.
Tous les parents présents parlent de responsabilité et d’engagement ; évoquent doutes, culpabilités et incertitudes. Ils ouvrent une réflexion sur la fonction de parent : “Il y a les responsabilités, les doutes, l’envie de bien faire […]. Comment s’y prendre ?”, interroge ainsi l’un d’entre eux.
Il n’existe plus aujourd’hui un modèle unique de famille qui fasse référence, mais une pluralité de modèles. Plus relationnelle et subjective, l’éducation dans chaque famille est donc laissée à ses initiatives et à ses façons de faire. Celle reçue par les parents ne peut être transmise en l’état aux enfants : “Je suis d’origine marocaine. Je n’arrive pas à faire le tri entre ce que ma mère m’a transmis de sa culture et la culture occidentale. Je m’emmêle un peu”, confie une mère.
Dans ce contexte, les parents sont à la recherche d’un modèle, avec pour objectif l’adaptation de leurs enfants à la société, valorisant aussi une certaine éthique individuelle de l’éducation : “ être parent, c’est élever ses enfants de la manière la plus correcte possible, en inculquant une certaine morale”, et aussi “faire tout pour que l’enfant puisse s’épanouir”, entend-on dire alors. D’où cette idée qu’il est nécessaire de s’adapter à chaque enfant : “Il n’y a pas de formule pour élever un enfant, pas de recette. Ce serait trop facile. On découvre au fur et à mesure en connaissant son enfant […]. On apprend, on s’adapte, on devient parent en écoutant son enfant […]. On n’est pas parent de la même façon avec ses différents enfants”.
Beaucoup refusent l’idée d’un partage des rôles entre parents et professionnels où seraient attribués aux uns l’expérience et aux autres, le savoir : “Les professionnels savent sûrement ce qu’il faut faire dans l’absolu, parce qu’ils voient beaucoup de personnes, ils ont fait des études, ils ont de l’expérience […]. Les professionnels ont une compétence, ils voient beaucoup de cas. Mais nous, c’est notre cas à nous, ce ne sont pas des statistiques […]. Les parents auraient l’expérience et les professionnels la compétence ; mais la compétence ne s’applique pas à tous les parents, à tous les moments. Par exemple, on m’a dit que ce serait idéal que l’enfant dorme seul dans sa chambre : déjà, d’avoir une chambre seul, ce n’est pas donné à tout le monde !”
Les relations entre professionnels et parents se transforment. L’attitude normative et parfois stigmatisante des premiers, qui déclenchait résistances, culpabilité et méfiance des seconds, semble beaucoup moins fréquente. L’écoute, le soutien et l’accompagnement des parents avec la prise en compte de leurs compétences se généralisent
[1]. Voici ce qu’exprime une éducatrice de jeunes enfants à l’accueil parents-enfants : “
Notre préoccupation principale est de rassurer les parents sur leur capacité à être parents […]. Je suis persuadée qu’ils savent très bien ce qu’il faut faire pour leur enfant, mais que tout ce qu’ils entendent autour d’eux parasite leurs relations à celui-ci.”
Les parents vont volontiers vers les professionnels en qui ils ont confiance, qui sont proches d’eux, pour demander conseil et être rassurés. Avec les animatrices de haltes-garderies ou de centres sociaux, la discussion ou la demande de conseil informelle est possible : “Lorsque j’ai divorcé, j’avais des problèmes psychologiques et moraux […]. Les dames du centre social m’ont beaucoup aidée, elles étaient toujours là pour me relever, c’est grâce à elles que j’ai remonté la pente”, raconte ainsi une mère.
Le manque d’autorité des parents est souvent montré du doigt. L’autorité n’est plus (ou n’était plus jusque récemment) une valeur reconnue car elle se trouve en contradiction avec les idéaux d’égalité et de démocratie. Les parents ne la rejettent pas, car elle est fortement valorisée dans les cultures d’origine de beaucoup d’entre eux, mais ils expriment la difficulté à l’exercer. En effet, il serait plus facile d’imposer une autorité sans discussion que d’avoir toujours à négocier et à s’expliquer : “C’est une demande d’autonomie qui caractérise l’adolescence. En tant que parents, on a peur de l’autonomie, on a du mal à les lâcher. Avec les adolescents il faut parlementer, ce qui est plus difficile. On leur a appris à discuter, donc maintenant il faut argumenter. On est parfois poussé dans des retranchements qui nous poussent à l’autoritarisme.”
Un certain nombre de parents sont, en effet, moins à l’aise que leurs enfants dans la société française : “L’éducation est plus sévère chez nous [en Afrique]. Moi, à leur âge, je ne posais pas de question. Quand c’était non, c’était non. On obéissait à ses parents” ; “Mes enfants me disent que je me contredis, car souvent je ne sais pas quoi répondre. Et cela m’interroge en tant que mère, car je ressens ces contradictions” ; “Ce sont les enfants qui prennent le dessus puisqu’ils connaissent mieux notre langue et notre société [la société française]. Les parents sont dépassés, les enfants sont beaucoup plus à l’aise dans la société que leurs parents.”
La fragilisation de la fonction paternelle
[2] n’est pas sans lien avec la perte de l’autorité. Le partage de l’autorité parentale et une certaine toute-puissance des mères ont rendu le rôle des pères problématique. “
Mon mari n’est pas là, il est au Togo […]. C’est moi qui exerce l’autorité quand il n’est pas là, et quand il revient, c’est une hantise, il voudrait exercer l’autorité qu’il n’a pas pu exercer pendant des mois […]. C’est très compliqué”, explique une mère. “
Dans ma culture, l’autorité c’est l’homme, c’est le père qui doit tout diriger. Ce que je vis aujourd’hui est différent, j’ai plutôt tendance à pratiquer les façons de faire d’ici […]. Cela pose de réels problèmes”, entend-on encore.
Les professionnelles, qui sont en majorité des femmes, ont aussi du mal à aborder les pères, qui sont très méfiants à leur égard : “Nous avons beaucoup de mal à toucher les pères. Peut-être ne se sentent-ils pas à leur place ; il y a un décalage culturel. S’ils viennent au centre, c’est qu’il y a un problème […]. C’est que la femme vient trop ou sort trop, ou fait trop d’activités. J’ai fait des groupes avec les mères, c’est rare qu’on voie des messieurs.”
L’école : lieu de tous les malentendus
C’est vis-à-vis de l’école que les attentes des parents sont les plus fortes ; mais ce sont aussi avec les enseignants que les incompréhensions et les malentendus sont les plus nombreux. Un certain nombre d’entre eux continuent de reprocher aux parents leur démission. Ils attendent une coopération des parents, alors que ceux-ci pensent qu’ils ne doivent pas se mêler de ce qui se passe à l’école. “Les parents pensent que tout est arrivé, que l’éducation de leurs enfants est prise en charge, et qu’il n’y a pas besoin de s’en occuper puisque c’est le rôle de l’école […]. Les professeurs pensent que les parents « se foutent » complètement de l’éducation de leurs enfants”, analyse une médiatrice.
Les familles ont le désir que leurs enfants réussissent à l’école, elles savent que c’est la clef de la réussite sociale. Ce qui crée une véritable tension : “Je suis tout le temps derrière lui pour les devoirs, j’ai l’impression de peser sur lui, j’ai peur qu’il échoue” ; “Quand j’ai vu sa moyenne en maths, j’ai été affolée […]. J’ai rencontré une jeune fille qui donne des cours de maths, je l’ai embauchée quatre heures par semaine, plus le soutien scolaire […], pendant deux mois. Ensuite, j’ai arrêté en me disant que je dépensais mon argent pour rien.”
Ces parents oscillent entre confiance et doute vis-à-vis de l’école, et demandent souvent une prise en charge éducative qui dépasse le rôle traditionnel d’instruction. Plutôt qu’absentes, les familles sont dépassées ; beaucoup ont de faibles niveaux d’études ou n’ont pas été scolarisées. L’école est chargée de mauvais souvenirs et leur fait peur : c’est un monde qui leur est étranger, un système qu’elles ne connaissent pas. “Nous avons quelquefois un rôle d’accompagnement, dit la directrice du centre social de Pierrefitte, parce que les parents ne savent pas très bien ce que sont les établissements scolaires ni ce qu’on y fait ni comment ils fonctionnent […]. Ils veulent être accompagnés parce qu’ils ont peur de ne pas comprendre, ils ne se sentent pas à égalité avec les enseignants.”
Il existe toutefois une différence entre les niveaux maternel et primaire et le collège. En effet, les écoles maternelle et primaire sont dans une certaine proximité de quartier vis-à-vis des parents, les instituteurs et les directeurs connaissent les familles. “La directrice de maternelle m’a beaucoup aidée […]. Elle m’a prise comme si j’étais sa sÅ“ur, elle m’a donné son numéro de téléphone personnel”, raconte une mère d’élève, tandis qu’un professionnel remarque qu’“au collège, cela reste difficile de pousser la porte. Les craintes et les peurs des parents sont d’autant plus fortes qu’ils y sont le plus souvent convoqués que pour s’entendre dire que cela ne va pas.”
L’enseignement privé constitue une des réponses aux angoisses de certaines familles, car il répond aux inquiétudes des parents devant trop de liberté et d’autonomie des élèves. Il donne une image de plus grande disponibilité des enseignants, de pédagogie de qualité, d’exigence de discipline et de contrôle du travail : “J’ai eu la chance de pouvoir inscrire mes enfants dans un collège privé et j’ai beaucoup moins de problèmes. Les enfants sont encadrés. Ils ont beaucoup de devoirs, ils ont deux heures de travail le soir. J’ai éprouvé le besoin d’être rassurée.”
Deux cultures : un métissage
L’éducation des familles d’origine étrangère est fortement dominée par la question de la double culture. Ces parents évoluent dans un “bricolage” culturel, entre des éléments de leur culture d’origine qu’ils ne veulent pas abandonner, mais qu’ils ne peuvent transmettre en tant que tels (puisqu’ils ne sont plus adaptés à la société dans laquelle vivent leurs enfants), et la culture française. Ceci crée un doute permanent sur la légitimité de ce qui est transmis : “Il faut mélanger les deux cultures pour faire une bonne sauce, il faut vouloir prendre les deux” ; “Ce n’est pas facile d’avoir deux cultures. Moi, en tant que mère, j’ai beaucoup de difficultés à faire respecter cette double culture, car les deux cultures s’opposent […]. Il y a des éléments de ma culture qu’on m’a inculqués qui ne sont pas les meilleurs, et dans la culture française, il y a des choses bien, mais pas tout” ; “Quelquefois, quand mon enfant fait quelque chose qui n’est pas en accord avec ce qu’on m’a appris, par exemple par rapport à la religion, je me demande : « Est-ce que tu penses vraiment ce que tu dis, est-ce que cette valeur n’est pas obsolète, d’une autre culture ? »”
Une des hantises des parents tient dans la menace exercée par leurs enfants de faire appel au “119” (un numéro vert à la disposition de ces derniers). La pratique de châtiments corporels, par exemple (la chicote
[3]), est fréquente en Afrique, tandis qu’en France, elle fait immédiatement peser sur les parents le soupçon de maltraitance.
Le quartier et les liens sociaux
Dans les cultures traditionnelles, l’éducation de enfants est l’affaire de tous, de la lignée, de la communauté. Dans la société individualiste nord-occidentale, c’est un des aspects qui semble le plus difficile à vivre pour ces familles. Tous ces parents disent le manque qu’ils ressentent d’un milieu co-éducateur de leurs enfants. A fortiori, les femmes seules regrettent de ne pas trouver autour d’elles une communauté éducative : “On est seuls ici en France, nous n’avons pas de famille, d’oncles, de tantes, de grands-pères, parfois il n’y a même pas le père ! En Afrique, il y a les grands frères… Si l’enfant fait une bêtise, tout le monde le connaît, tout le monde le surveille. Quelquefois, je demande à un monsieur dans l’immeuble qu’il mette le holà auprès de mes enfants. Quelquefois, le voisin les réprimande quand il les voit dehors.”
Le quartier pourrait être le lieu de liens sociaux, mais il est aussi le lieu des ségrégations, des relégations et des stigmatisations, ce qui rend sa fonction sociale plus problématique. Cependant, on voit se tisser entre les professionnels de véritables réseaux de partenaires qui créent un maillage social
[4]. Les centres sociaux comme les lieux d’accueil des enfants apportent une ouverture. “
Les groupes de parole institués par le centre permettent de rompre l’isolement par la confrontation d’expériences parentales différentes. Cela permet aux parents d’échanger et de s’exprimer dans la diversité”, explique l’animatrice du centre social de Pierrefitte.
Une nouvelle culture de parents
Au terme de ces échanges, nous pouvons formuler quelques constats. Les parents que nous avons rencontrés, loin des représentations communément admises de démission, semblent plutôt se trouver dans une construction au quotidien. Ils savent avoir recours aux lieux et aux professionnels de leur environnement. Et de contradictions en tâtonnements, ils inventent, pas à pas, une nouvelle culture de parents. Face à ces parents qui se construisent des façons d’être et de faire, les professionnels paraissent prendre de la distance par rapport à un comportement normatif, au profit d’attitudes de compréhension.
[1]
C’est ce que préconisent en particulier les rapports de C. Roméo,
L’évolution des relations parents-professionnels dans le cadre de la protection de l’enfance (2001), et de C. Tichoux,
La formation des travailleurs sociaux et le travail avec les familles (2000).
[2]
Rapport de A. Bruel au ministère de l’Emploi et de la Solidarité,
Assurer les bases de l’autorité parentale pour rendre les parents plus responsables, 1998.
[3]
Petite baguette souple utilisée en Afrique pour réprimander les enfants.
[4]
À noter, le centre social l’Albatros, à Aulnay, disséminé dans des appartements en bas de différentes tours, ce qui permet présence et proximité.