Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 8 à 13
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Partie 1 : Données de contexte

n° 141 2007/5

2007 Informations sociales Partie 1 : Données de contexte

L’approche sensible des quartiers “sensibles”

Une posture de proximité

Alain Vulbeau Sociologue, enseignant-chercheur, équipe “Crise, école, terrains sensibles”, CREF, Sciences de l’éducation, Université Paris 10, ses travaux concernent les jeunes et les expérimentations sociales, thématique développée dans son ouvrage Les inscriptions de la jeunesse (L’harmattan, débats-jeunesses, 2002. Il a rédigé la notice sur “la socialisation urbaine des jeunes” dans le “Traité des sciences et des pratiques de l’éducation”, codirigé par J. Beillerot et N. Mosconi (Dunod, 2006). Il collabore régulièrement avec la revue Informations sociales dans la rubrique “Contrepoints” ou pour la coordination de numéros.
Le rappel des différentes significations du mot “sensible” conduit, dans le champ des sciences humaines, à revisiter les travaux des auteurs comme Pierre Sansot, Gérard Althabe et Jean-Claude Kaufmann, ou encore, rapporté aux zones sensibles, ceux d’Hervé Vieillard-Baron. Le glissement de ce qualificatif aux quartiers renvoie à ce qu’on nomme dans les médias les “zones de non-droit”. On entre alors dans une “indéfinition” du terme.
Que signifie dans le champ des sciences humaines et particulièrement dans les recherches de terrain l’adjectif “sensible” appliqué à des zones, à des quartiers, à des points névralgiques ? Quelques auteurs l’ont particulièrement mis en valeur, comme Pierre Sansot ou Gérard Althabe, grâce à une posture spécifique de proximité et d’analyse du présent.
Le qualificatif “sensible” a plus d’un sens dans son sac. Un premier courant de sens distingue trois niveaux : la capacité de sensation et de perception d’un point “névralgique” ; la capacité de vie affective intense qui renvoie à l’émotivité ou caractérise les personnes impressionnables ; le fait de se laisser toucher, d’être réceptif (être sensible à…) ou, techniquement, de réagir au contact, comme les plaques sensibles ou des appareils de haute précision. Un second groupe de sens qualifie de sensible, d’une part, ce qui peut être identifié par les sens, et, d’autre part, ce qui est éventuellement de taille suffisante pour être perçu et qui, de ce fait, revêt une importance non négligeable.
En articulant ces différents niveaux de signification, le terme “sensible” pourrait se rapporter à des objets perceptibles par une approche directe, rendus significatifs du fait de cette perception, ainsi qu’à un certain type de relation affective portée à ces objets, rendant l’observateur attentif aux points névralgiques qui les concerne. Cette sensibilité peut renvoyer à un ordre privé, marqué par une certaine forme de sentimentalité, mais aussi à une posture de connaissance dans le champ des sciences humaines, spécifiquement en ethnographie et, plus généralement, dans les recherches de terrain [1].
 
En terrain sensible
 
 
Pierre Sansot, dans son ouvrage La France sensible, en fournit un bon exemple en proposant l’étude de paysages parcourus dans le cadre d’une randonnée anthropologique [2]. Il est alors sensible à des éléments qui font sens pour les Français du fait du partage d’une expérience affective. L’approche sensible, devenue méthodologie de recherche, se distingue d’un savoir abstrait : elle tente de rendre les concepts eux-mêmes sensibles. Parmi bien d’autres illustrations de cette approche, on peut citer l’attention à la vulnérabilité des personnes, l’intérêt pour la mémoire, pour l’imaginaire, et la prise en compte d’une géographie dévalorisée, avec la description d’arrière-pays isolés des bourgs centraux. Sansot dénie aux banlieues la qualité d’arrière-pays car celles-ci seraient trop en continuité avec l’urbain, même si c’est au titre péjoratif de périurbain ou de suburbain.
Si cette appréciation peut se comprendre dans le contexte du début des années 1980, il est possible que, vingt ans plus tard, il faille revoir ce point de vue. L’aggravation des conditions de vie dans les quartiers de banlieue a peut-être donné lieu, par analogie, à la naissance d’une “arrière-ville”, néologisme qui permettrait de qualifier une mise à l’écart, sans tomber dans la spécificité ethno-politique du “ghetto”.
L’actualité des recherches en anthropologie met en avant le concept de “terrains sensibles”. Il s’agit de désigner de nouveaux espaces d’enquête et donc de nouvelles populations comme les immigrés clandestins, les réfugiés politiques, les personnes marginalisées et en souffrance [3]. L’approche est dite sensible en ce qu’elle rompt avec une approche ethnologique qui avait fini par être d’abord puis uniquement théorique, renvoyant le terrain au statut de “boîte noire” dont seuls les éléments entrants ou sortants méritent de l’attention. Ainsi la posture sensible est attentive à la proximité et non plus à l’exotisme, au présent et non plus aux sociétés traditionnelles. Les recherches de Gérard Althabe ont été pionnières en la matière, promouvant une “ethnologie du présent” dont les terrains étaient des cités d’habitat social à Nantes, Ivry, Bologne, etc. [4]. Les traits saillants de l’approche sensible sont le refus du surplomb et de l’extériorité, et la prise en compte de l’altérité. Dans ce contexte, le chercheur est “sur place”, dans une grande sensibilité aux relations de voisinage entre les représentants de l’altérité et ceux de l’identité, sans compter les membres des catégories intermédiaires [5].
L’approche sensible privilégie également une échelle d’observation attentive à ce qui est perceptible par les sens. Pierre Sansot nomme “stratégie du minuscule” cette orientation de recherche qui permet de comprendre la valeur affective d’un fragment de rue, les relations avec les commerces de proximité ou la vie des caravaniers qui viennent tous les week-ends pêcher au bord d’un lac [6]. Avec Jean-Claude Kaufmann, l’échelle peut se faire à une focale encore plus réduite ; il a montré toute l’importance du traitement de très petits objets dans la vie domestique des couples, comme le rangement ou le non-rangement des chaussettes [7]. Avec ces deux auteurs, le linge ou les espaces urbains permettent de penser la trame des relations sociales. La métaphore du lien et du tissu social est développée par la question de la qualité des “tisseurs” et de l’usage collectif de ces produits artisanaux.
Faut-il comprendre de ce qui précède que seule l’approche sensible à dimension ethnographique est susceptible de produire une connaissance fondée et, en conséquence, d’authentifier la pertinence des démarches de politiques publiques ? Est-ce que, d’emblée, l’usage d’un outillage statistique et de méthodes quantitatives est déconsidéré ? Et, plus précisément, qu’en est-il de ces questions si on les applique aux “quartiers sensibles” ? Avant d’y répondre, il faut faire un bref détour par la catégorie des “zones sensibles”.
 
La zone est-elle sensible ?
 
 
L’expression “quartiers sensibles” est dérivée de l’appellation donnée, dans le cadre de la politique de la ville, aux zones urbaines sensibles (ZUS). Les ZUS, tout comme les zones de redynamisation urbaine (ZRU) et les zones franches urbaines (ZFU), sont des délimitations d’espaces infra-communaux qui délimitent des quartiers prioritaires [8]. Créées au début des années 1990, les ZUS sont caractérisées par “la présence de grands ensembles et ou de quartiers d’habitat social dégradé et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi”. La sélection des ZUS a été faite à l’aide de données objectivées mais aussi à partir de l’analyse de l’État et des élus des collectivités locales concernées. D’autre part, ces quartiers ont fait l’objet d’une cartographie précise, officialisée par l’Institut géographique national. Peut-être faut-il voir dans ces différents traits distinctifs la signification du qualificatif “sensible” : une identification négociée des espaces prioritaires et une intervention localisée à l’échelle de la rue ou de l’immeuble.
Pourtant, comme le notait Hervé Vieillard-Baron, le terme “zone” est ambivalent : il peut désigner aussi bien un espace institutionnel, objet d’intervention d’une politique publique, qu’un espace délaissé, occupé en dehors de tout statut légal [9]. La zone désignait autrefois l’espace inconstructible qui s’étendait au-delà des fortifications de Paris. Dans l’entre-deux-guerres, c’était une petite ville de plus de 40 000 habitants, chiffonniers pour la plupart, qui vivaient dans des habitats de fortune. La zone a ensuite été remplacée par le boulevard périphérique et divers équipements collectifs.
Qu’on le veuille ou non, l’imaginaire de ce lieu a sans doute persisté bien au-delà de son existence réelle et la notion de zone renvoie à un espace marginalisé, sans hygiène et dangereux. C’est d’ailleurs à la recherche de cet espace imaginaire que l’écrivain Jean Rolin se consacre dans l’ouvrage éponyme Zones, en se livrant à une exploration consciencieuse de Sarcelles ou de Villeneuve-la-Garenne et en n’hésitant pas à aller à l’hôtel sur place [10]. Le terme de “quartier” a été contaminé par cet effet-zone, c’est-à-dire par l’ambivalence d’un terme qui désigne un périmètre marginalisé qui doit faire l’objet d’une intervention globale. Pour H. Vieillard-Baron, il y a là un problème de méthode d’action des pouvoirs publics qui auraient dû intervenir sur un espace mis en réseau avec d’autres espaces urbains et non seulement sur une zone exclusive [11].
De “zone urbaine sensible” on est passé à l’appellation “quartier sensible” pour désigner un lieu identifiable d’abord par ses problèmes sociaux et aboutissant à la stigmatisation de ses habitants, surtout dans un contexte sécuritaire où ces derniers seront moins perçus comme précaires que comme dangereux [12]. On pourrait en trouver de multiples traces dans les médias mais on ne prendra en compte qu’un seul exemple survenu à Roubaix, en 2006. “Trafic de drogue : le préfet du Nord interdit une perquisition dans un quartier sensible”, annonce le journal Le Monde [13]. L’événement de référence se situe dans un quartier de Roubaix où une perquisition est empêchée par le préfet qui, précise le rapport des gendarmes, “n’autorise pas les opérations de police dans ce secteur actuellement pour des raisons d’ordre public”. Cet événement, souligne l’article, intervient “à quelques jours de l’anniversaire des émeutes de novembre 2005 dans les banlieues”. On le pressent, la zone sensible n’est jamais très loin de la “zone de non-droit”. Le terme “sensible” entre alors dans un régime d’indéfinition où il peut vouloir dire tout et son contraire : le sensible, c’est le point névralgique qui suppose une intervention radicale de type prophylactique ou chirurgical, mais c’est aussi l’espace auquel il faut être sensible, humainement parlant, pour entendre ses singularités et valoriser ses potentiels [14].
Les différents articles de ce numéro d’Informations sociales ont voulu constituer une approche sensible à leur manière. Il ne s’agit pas de privilégier le seul angle ethnographique mais de présenter les multiples façons d’être attentif aux singularités des quartiers concernés. De l’approche statistique, actuellement travaillée par la question de l’“ethnicisation” des données, à la démarche de recherche-action avec des habitants, des réflexions sur les formes de stigmatisation à l’interrogation du statut politique de ces populations, ce numéro a souhaité lever quelques équivoques inhérentes à ces terrains sensibles.
 
NOTES
 
[1]“Hommes et femmes de terrain”, Informations sociales, n° 72, 1998.
[2]P. Sansot, La France sensible, Paris, Payot, 1985.
[3]F. Bouillon, M. Fresia, V. Tallio, Terrains sensibles. Expériences actuelles de l’anthropologie, Paris, Centre d’études africaines, EHESS, 2005.
[4]G. Althabe et al., Urbanisme et réhabilitation symbolique, Paris, Anthropos, 1984.
[5]Id., Vers une ethnologie du présent, Paris, MSH, 1995.
[6]P. Sansot, op. cit.
[7]J.-C. Kaufmann, La trame conjugale. Analyse du couple par son linge, Paris, Nathan, 1992.
[8]Observatoire national des zones urbaines sensibles, Rapport, Saint-Denis, DIV, 2004.
[9]H. Vieillard-Baron, Les banlieues. Des singularités françaises aux réalités mondiales, Paris, Hachette, 2001 ; sur ce thème de l’ambivalence du langage, voir également l’article de M. Kokoreff.
[10]J. Rolin, Zones, Paris, Gallimard, 1995.
[11]H. Vieillard-Baron, op. cit.
[12]C. Avenel, Sociologie des “quartiers sensibles”, Paris, A. Colin, 2006.
[13]Article de G. Méjean, Le Monde, 3 novembre 2006.
[14]Voir l’ouvrage réalisé avec les habitants de la Savine, cité de Marseille, in J. Broda (coord.), L’éclipse. Le chœur de la Savine, Pantin, Le Temps des cerises, 2005.
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P. Sansot, op. cit. Suite de la note...
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H. Vieillard-Baron, Les banlieues. Des singularités françai...
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[10]
J. Rolin, Zones, Paris, Gallimard, 1995. Suite de la note...
[11]
H. Vieillard-Baron, op. cit. Suite de la note...
[12]
C. Avenel, Sociologie des “quartiers sensibles”, Paris, A. ...
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Article de G. Méjean, Le Monde, 3 novembre 2006. Suite de la note...
[14]
Voir l’ouvrage réalisé avec les habitants de la Savine, cit...
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