2007
Informations sociales
Partie 2 : Des populations emblématiques, des situations problématiques
Pauvreté laborieuse et protection sociale
Pour une transformation en profondeur des prestations sociales
Julien Damon
Chef du service “Questions sociales” au Centre d’analyse stratégique et professeur associé à Sciences-po (cycle d’urbanisme), ancien responsable de la recherche à la CNAF, il a récemment publié Les politiques familiales (PUF, coll. “Que sais-je ?”, 2006).
La clarification des deux termes “travailleur” et “pauvre” rend plus complexe le dénombrement des travailleurs pauvres, dont le chiffre varie de un à sept millions selon les définitions retenues. En s’appuyant sur la définition de l’Union européenne, on peut constater que ce phénomène régresse en France, sans toutefois en diminuer le caractère scandaleux, fortement ressenti par les Français. L’auteur présente le rapport Hirsch et plaide pour une réforme structurelle du système de protection sociale.
Il est apparu récemment que l’activité n’était pas nécessairement une protection contre la pauvreté. Depuis, s’est développé tout un ensemble de travaux savants, de propositions et de prises de position politiques en faveur des “travailleurs pauvres”. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Combien de personnes sont concernées ? Le phénomène est-il véritablement en progression ? Quelles conclusions en tirer en termes d’action publique ?
Les travailleurs pauvres ne constituent pas pour la protection sociale un problème singulier parmi d’autres, mais un défi majeur. S’il faut bien se garder d’en exagérer l’ampleur, il n’en reste pas moins que le phénomène met en question le contenu, les orientations et la cohérence globale de la protection sociale.
La pauvreté laborieuse : de quoi parle-t-on ?
Au tournant du millénaire, tout comme on a (re)découvert les “enfants pauvres”, on a (re)découvert les “travailleurs pauvres”
[1]. Les notions (et pas les problèmes) nous viennent des États-Unis et du Royaume-Uni
[2]. On a d’ailleurs, au début, parlé des
working poor en France. Le plus simple a ensuite été de traduire l’expression… L’avalanche d’articles et d’ouvrages récents traitant des travailleurs pauvres ne doit pas masquer que l’intérêt pour le thème et pour le problème est très neuf en France. En témoigne, par exemple, l’évolution du nombre d’occurrences de l’expression “travailleur pauvre” (au singulier ou au pluriel) dans le quotidien
Le Monde (graphique 1).
On ne relève aucune apparition de l’expression dans le quotidien du soir durant toutes les années quatre-vingt-dix, sinon deux articles, l’un en 1997 et l’autre en 1998, pour faire référence à la question des working poor aux États-Unis. Initialement, la question était estimée essentiellement anglo-saxonne. Royaume-Uni et États-Unis étaient décrits et décriés comme les nations de la pauvreté, en général, et de la pauvreté laborieuse, en particulier. Une forme particulière de défaveur touchant les travailleurs, mise au jour depuis des années outre-Manche et outre-Atlantique, était ainsi présentée dans une France dont on pouvait implicitement penser qu’elle était épargnée par le phénomène. Les examens sérieux de la situation française et les prises de position qui suivront montreront qu’il n’en est rien. Mieux encore, on pourra souligner à l’envi que la France se distingue par la présence concomitante d’une pauvreté globale à un niveau encore important, d’une pauvreté laborieuse significative et d’un chômage élevé…
Graphique 1
Nombre d’articles du journal Le Monde abordant la question des travailleurs pauvres (1988-2006)
C’est à partir de l’année 2000 que des travaux spécifiques ont été diffusés, en France, sur la question des travailleurs pauvres. L’INSEE permettait alors de dénombrer 1,3 million de personnes dans cette situation, c’est-à-dire des personnes ayant occupé un emploi au moins un mois dans l’année et se trouvant pourtant sous le seuil de pauvreté. En comptabilisant les proches qui cohabitaient avec ce travailleur pauvre, on totalisait deux millions de personnes vivant dans des foyers marqués par la pauvreté laborieuse. Ces premières données ont ensuite été complétées par une profusion d’autres chiffres, ce qui n’a probablement pas contribué à la clarification de la situation et des enjeux.
Ce visage singulier de la pauvreté redécouvert en France à l’orée du nouveau siècle n’est pas aisé à photographier. On imagine bien qu’il y a toujours eu, en raison de la faiblesse de certains revenus associée à certaines configurations familiales, des personnes vivant dans l’indigence malgré l’exercice d’une activité professionnelle rémunérée. Le problème est en fait, comme souvent en ces matières, d’abord une question de définition. Mais de quoi parle-t-on ? On relève maintenant une diversité de délimitations et d’appréciations qui peut laisser un peu perplexe. Tentons donc un peu de clarté.
Parler de “travailleur pauvre” ou de “pauvreté laborieuse” appelle d’abord une clarification des deux termes. La pauvreté d’un travailleur dépend à la fois de son revenu personnel (rémunérant son travail) et de sa situation familiale. Le travail renvoie à l’activité professionnelle individuelle et la pauvreté à l’insuffisance des ressources du ménage pris dans son ensemble. La pauvreté se définit au niveau du ménage, mais l’activité au niveau des individus. On mêle donc deux niveaux d’analyse. La pauvreté laborieuse dépend, d’une part, des caractéristiques de l’emploi des individus et, d’autre part, du niveau de vie du ménage auquel ils appartiennent. Cette double caractéristique amène des difficultés. On peut être très faiblement rémunéré mais ne pas compter parmi les pauvres (parce que les autres ressources familiales sont plus importantes). À l’inverse, on peut être recensé comme pauvre avec pourtant un niveau de rémunération que l’on dirait convenable (par exemple, proche de la médiane des revenus).
Il faut ici rappeler et souligner qu’il n’y a pas de correspondance univoque entre le fait d’être un “travailleur à bas salaire”
[3] et un “travailleur pauvre”. Des individus ayant de faibles salaires (par exemple, inférieurs au seuil de pauvreté) ne sont pas nécessairement pauvres, dans la mesure où, dans le ménage où ils vivent, il peut y avoir d’autres apporteurs de ressources. À l’inverse, des individus ayant des salaires nettement au-dessus du seuil des bas salaires, voire très nettement supérieurs au seuil de pauvreté, peuvent être statistiquement pauvres car ils vivent dans une famille nombreuse sans autre apporteur de ressources, et où les prestations familiales ne viennent pas combler le décalage qu’il peut y avoir entre le seuil de pauvreté et leur niveau de revenu primaire.
Au fond, pour dénombrer et décrire les “travailleurs pauvres” tout dépend des définitions du travail et de la pauvreté… De cette évidence découle le fait que le nombre de travailleurs pauvres peut varier très sensiblement selon le seuil de pauvreté retenu et selon la durée de présence sur le marché du travail, en occupant ou en cherchant un emploi, qui est retenue pour mesurer l’activité professionnelle.
En ce qui concerne la pauvreté, celle-ci n’est analysée, pour ce qui relève de la “pauvreté laborieuse”, que dans sa dimension monétaire : un ménage est pauvre lorsque son niveau de vie est inférieur à un seuil monétaire. Il s’agit dès lors de choisir un seuil de revenus du ménage à partir duquel on est ou non considéré comme pauvre. Conventionnellement, on utilise, en France, un seuil à 50 % de la médiane des revenus, et, dans l’Union européenne, un seuil à 60 %.
Quant à savoir ce qu’est un “travailleur”, une approche stricto sensu consiste à ne retenir que les individus effectivement en emploi, c’est-à-dire exerçant une activité rémunérée, pendant un certain laps de temps (par exemple, six mois sur une année). Une approche lato sensu considère comme travailleur tout personne employée effectivement ou au chômage. Les actifs sont les personnes en activité ou en recherche d’activité professionnelle. Pour les travailleurs pauvres, l’approche stricto sensu consiste à ne prendre en considération que les personnes effectivement employées et donc à ne pas compter les chômeurs aux revenus inférieurs au seuil de pauvreté ; l’approche lato sensu rassemble tous les actifs dont la rémunération ne permet pas à leur ménage de se situer au-dessus du seuil de pauvreté. Une approche encore plus large, et tout aussi légitime, pour mesurer la pauvreté laborieuse englobe les individus directement concernés et les membres de leur famille qui, en effet, se trouvent avec des revenus situés sous le seuil de pauvreté.
Qu’il y ait des chômeurs pauvres, en soi, ne choque pas immédiatement. En revanche, qu’il y ait des personnes exerçant une activité rémunérée et ne disposant pas de revenus, dans leur foyer, leur permettant de se situer au-dessus du seuil de pauvreté est, disons, plus contre-intuitif. Il y a donc tout à fait lieu de distinguer deux catégories d’actifs pauvres : ceux qui n’occupent pas un emploi (les chômeurs pauvres) et ceux qui occupent un emploi (les travailleurs pauvres stricto sensu).
Les travailleurs pauvres : combien de millions ?
Selon les définitions retenues, le phénomène peut toucher, en France, entre 1 et 4 millions de personnes
[4]. Certains vont même plus loin, exagérant très nettement le phénomène jusqu’à décompter 7 millions de personnes
[5]… Un des chiffrages des plus courants et des plus rigoureux est certainement celui de 5 % de la population active (dont l’effectif tourne autour de 26 millions). Depuis 2000, on peut valablement soutenir que le nombre de travailleurs pauvres (au sens strict) se situe autour de 1,3 ou 1,4 million (au seuil souvent employé, en France, de 50 % de la médiane des revenus)
[6].
Sur ce 1,4 million d’actifs qui disposent, en 2004, de revenus inférieurs au seuil de pauvreté (soit 645 euros par mois), 150 000 seulement travaillent à temps complet tout au long de l’année. Dit d’une certaine manière, on pourrait considérer que moins de 1 % des “travailleurs” – définis comme à temps complet sur toute une année – sont pauvres. Il y aurait cependant là une forme d’illusionnisme ou de passe-passe, car on minore de la sorte l’importance du problème en réservant la “pauvreté laborieuse” au temps complet, ce alors que la question a pris de l’envergure en raison de la progression des différentes formes d’intermittence et de temps partiel contraints.
Il existe en fait bien des discussions sur la validité des conventions et des enquêtes qui sous-tendent ces chiffres. Les débats portent sur les faiblesses de l’appareil statistique français, sur les temps réellement pris en considération dans la définition du travail, sur les périodes d’aller et retour entre emploi et chômage, sur l’ampleur du temps partiel subi, etc.
Passons rapidement outre en empruntant la voie de la comparaison internationale. Pour dépasser les polémiques hexagonales, la voie européenne est loin d’être la plus mauvaise. Dans le cadre de la stratégie européenne pour l’emploi, elle-même intégrée à la célèbre stratégie dite de Lisbonne, la diminution du nombre de travailleurs pauvres est devenue une priorité de l’Union. Il a donc fallu, à partir de 2003, bâtir un indicateur pour évaluer et comparer. Une définition a été élaborée par le Comité de protection sociale. Le “travailleur pauvre” est une personne qui, durant l’année de référence, est “principalement au travail” (comme salarié ou indépendant) et vit au sein d’un ménage dont le revenu total est inférieur à 60 % du revenu médian national. Il doit avoir été en emploi plus de la moitié de l’année.
Notons de manière incidente que cette définition européenne n’est pas exactement celle employée par l’INSEE en 2000. Avec cette convention, l’Europe à quinze rassemblait, en 2001, 11 millions de travailleurs vivant dans un foyer pauvre. C’était le cas de 14 millions de travailleurs dans l’Union à vingt-cinq
[7]. Ainsi, une minorité non négligeable, 7 % de la population en emploi dans l’Union européenne (à quinze comme à vingt-cinq), se trouve concernée par ce qui est appelé, dans les cénacles européens, la “pauvreté au travail”.
La France, avec 8 % de travailleurs pauvres, se situe au-dessus de la moyenne européenne (graphique 2). Les pays nordiques, comme c’est généralement le cas pour la plupart des questions sociales, se trouvent nettement en dessous, et les pays du Sud nettement au-dessus. Au Danemark, 3 % des travailleurs sont pauvres. En Italie, en Espagne ou au Portugal, 10 % le sont également. Sauf en Allemagne, où l’écart est faible, les travailleurs indépendants sont nettement plus touchés par la pauvreté que les salariés. Partout, les ménages monoactifs, les familles monoparentales, les familles nombreuses et les plus jeunes sont surreprésentés dans le compte de la “pauvreté active”.
Graphique 2
Taux de pauvreté des travailleurs et des ménages en Europe (2001)
Un phénomène en augmentation en France ? Non
Comme souvent s’agissant des questions de pauvreté et d’inégalité
[8], le problème des travailleurs pauvres est régulièrement présenté comme en extension. Il n’est pas certain que cette forme de certitude qui irrigue les débats autour de l’exclusion, de la précarité et, ici, de la pauvreté laborieuse, soit véritablement fondée… La pauvreté des ménages, appréciée à l’aune des indicateurs monétaires relatifs, n’a fait que baisser depuis une trentaine d’années, certes à un rythme qui s’est ralenti sur la dernière décennie.
Pour ce qui concerne la pauvreté laborieuse, celle-ci est apparue en force sur l’agenda politique mais rien ne permet de soutenir qu’elle se soit massifiée. Au contraire, les données disponibles doivent nous inciter à la prudence. On pourra tout dire de la qualité des chiffres (toujours critiqués quand ils ne correspondent pas à ce qu’on souhaite démontrer…). Si l’on fait le seul effort de les consulter, on ne peut qu’observer l’atténuation de la pauvreté laborieuse, au moins sur une dizaine d’années
[9].
De 1996 à 2004, période pendant laquelle la thématique de la pauvreté laborieuse est apparue dans le débat politique, le nombre et la proportion des travailleurs pauvres ont diminué. La compilation des chiffres établis par l’INSEE est claire (voir le tableau p. 49). Selon que l’on prend en considération le seuil de pauvreté, habituel dans l’Union européenne, de 60 % de la médiane des revenus ; ou bien celui, plus souvent usité dans l’Hexagone, de 50 % de la médiane, la tendance est la même. On observe une diminution du nombre d’actifs pauvres. Si l’on reprend les chiffres avec le seuil de pauvreté à 50 %, alors les actifs pauvres étaient 1,6 million en 1996. Ils sont près de 1,4 million aujourd’hui. Ils représentaient 6,6 % des actifs en 1996. Ils n’en représentent plus que 5,2 % en 2004. La lecture du tableau nous indique aussi que cette diminution n’est pas linéaire. Le nombre et la proportion des actifs pauvres ont systématiquement diminué tous les ans jusqu’en 2002, pour repartir à la hausse depuis 2003. Cette reprise à la hausse, qui est à considérer avec sérieux, n’invalide en rien cette conclusion importante : alors que tous les clignotants idéologiques sont à l’inquiétude et à la dénonciation, la pauvreté laborieuse régresse. Au sein de cette pauvreté laborieuse, ce sont surtout les travailleurs pauvres stricto sensu (les actifs occupés) qui ont régressé (de 18 % en près de dix ans). Le nombre de chômeurs pauvres a, lui, diminué de 14 %.
La diminution du nombre de chômeurs pauvres peut être rattachée à la baisse du chômage, à une (éventuelle) meilleure couverture de ces chômeurs, ou encore à des structures familiales modifiées. La diminution du nombre de salariés pauvres peut s’expliquer par l’évolution des bas salaires, ainsi que par des modifications dans les appartenances familiales de ces personnes. Mais, de fait, l’évolution à la baisse du nombre des actifs occupés pauvres et du nombre des chômeurs pauvres ne va pas nécessairement de pair, car reposant sur des dynamiques distinctes.
Dire ce que les chiffres permettent de lire, ce n’est pas nier la réalité des difficultés et du scandale de la pauvreté laborieuse. Témoignage des difficultés singulières de cette dernière, une enquête très récente du CREDOC montre que la pauvreté est encore plus durement ressentie lorsque les personnes concernées ont un emploi
[10]. Illustration du scandale de la pauvreté laborieuse, le ressenti des Français à son égard. Ce alors que la pauvreté non laborieuse (que l’on n’ose dire oisive ou inactive tant les termes sont chargés) suscite une très forte réprobation. En ce sens, les “travailleurs pauvres” sont bien des pauvres “méritants” dont la situation, aux yeux des Français, est inacceptable et inexplicable
[11]. Les interrogés sont ainsi 45 % à souhaiter que le droit au logement opposable bénéficie en priorité aux travailleurs pauvres, devant les sans-domicile fixe (27 %) et les personnes dans un logement précaire ou insalubre (22 %)
[12]. Incarnation encore du caractère tout à fait scandaleux – que personne ne remet en cause – de la pauvreté laborieuse, la proportion des personnes sans domicile exerçant une activité professionnelle rémunérée est de 30 %
[13]. Au-delà des affinements (toujours infinis) qu’appelle un tel constat, le point est très clair. La forme extrême de la pauvreté laborieuse choque : ainsi des “SDF” qui, malgré leur travail, ne peuvent trouver autre chose que la rue et les centres. Et le plus choquant, dans cette affaire, est certainement l’incapacité du système de protection sociale à traiter ces phénomènes.
Tableau
La diminution de la pauvreté laborieuse
Pauvreté des individus selon leur statut d’activité Au seuil de 60 % de la médiane des revenus 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 Part des actifs pauvres (en %) 11,3 11,1 10,4 9,7 9,6 9,2 9,2 9,1 9,2 • actifs occupés 8,3 8,1 7,5 7,3 7,4 7,2 6,9 6,5 6,7 • chômeurs 33,0 32,7 32,4 31,4 32,7 30,3 31,9 32,8 31,9 Nombre d’actifs pauvres 2 843 2 798 2 663 2 496 2 493 2 421 2 440 2 425 2 445 • actifs occupés 1 825 1 816 1 686 1 688 1 750 1 716 1 651 1 554 1 594 • chômeurs 1 019 982 977 808 743 706 789 871 851 Au seuil de 50 % de la médiane des revenus 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 Part des actifs pauvres (en %) 6,6 6,1 5,8 5,2 5,2 4,8 4,8 5,1 5,2 • actifs occupés 4,7 4,2 3,9 3,7 3,7 3,5 3,3 3,3 3,5 • chômeurs 20,2 19,9 20,0 19,1 20,3 18,9 19,6 21,4 19,9 Nombre d’actifs pauvres 1 654 1 553 1 486 1 367 1 359 1 285 1 268 1 368 1 383 • actifs occupés 1 030 937 873 856 883 833 784 799 849 • chômeurs 624 597 603 492 461 438 483 569 534 Source : INSEE Lecture : En 1996, 11,3 % des actifs étaient pauvres (au seuil de 60 % de la médiane des revenus). C’était le cas de 8,3 % des actifs occupant un emploi et de 33 % des chômeurs. Ce n’était plus le cas que de 9,2 % des actifs en 2004 (6,7 % des actifs occupés et 31,9 % des chômeurs).
Quels défis pour la protection sociale ?
Remarquer que la pauvreté laborieuse n’est pas nécessairement une réalité croissante ne veut pas dire qu’elle n’est pas plus présente et plus pressante. Les “travailleurs pauvres” figurent désormais en bonne place dans les discussions autour des politiques sociales, et le scandale de telles situations dans une société qui consacre 30 % de son PIB à la protection sociale est dénoncé par tous les horizons idéologiques. Chacun y va de son explication, en mettant en avant qui la précarisation et la flexibilisation de l’emploi, qui la permanence du chômage de masse et du sous-emploi, qui encore l’augmentation du temps partiel subi, qui enfin l’inconsistance du système de transferts socio-fiscaux dans sa globalité.
Dans cette série de remarques sur la pauvreté laborieuse, il convient maintenant de rappeler que l’État-providence français n’est pas fait pour lutter contre la pauvreté. Historiquement et organiquement, le modèle français de protection sociale ne vise pas d’abord la lutte contre la pauvreté. Couvrant, dans son épure, les risques du travailleur salarié (très généralement un homme) et de ses ayants droit (sa femme et ses enfants), il a été appelé à se transformer pour lutter contre l’exclusion et la pauvreté. Cette nouvelle orientation consiste en une mutation profonde qui n’a pas encore été véritablement décidée, même si régulièrement souhaitée et annoncée par les uns et les autres. Face aux “nouveaux risques sociaux” (dont la pauvreté laborieuse), les différents régimes d’État-providence sont invités à se réformer, au moins dans l’Union européenne, dans le sens d’État d’investissement social promouvant le travail, le capital humain et cherchant à faire sortir de la pauvreté les enfants et les actifs (les deux objectifs pouvant être largement appariés).
Au fond et au final, la question de la pauvreté laborieuse est celle des objectifs de la protection sociale. Si cette dernière doit permettre, par ses mécanismes de compensation et de redistribution, d’éviter à toute personne active de se trouver en situation de pauvreté de par les parti-cularités de son travail et les caractéristiques de sa famille, alors il faut revoir en profondeur le montage et le contenu des diverses prestations sociales. À ce jour, la proposition la plus complète et la plus cohérente visant explicitement l’éradication des pauvretés infantile et laborieuse est celle contenue dans les résolutions de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler le “rapport Hirsch”
[14]. La deuxième résolution de ce rapport plaide pour
“une nouvelle équation sociale” permettant une nouvelle combinaison des revenus du travail et des revenus de transfert. C’est parce que pour une part de plus en plus importante de la population les
minima sociaux sont devenus des
maxima indépassables et que, pour une proportion estimée de plus en plus importante des ménages, le travail ne permet pas de franchir le seuil de pauvreté, qu’il faut transformer en profondeur les prestations sociales.
Le rapport plaide ainsi pour la création d’un Revenu de solidarité active (RSA) dont l’ambition tient en trois points :
- faire en sorte que, quelle que soit la situation de départ, le produit de chaque heure travaillée puisse améliorer le revenu final de la famille en supprimant les effets de seuil ;
- garantir, même pour une activité à temps partiel, lorsque les revenus du travail sont discontinus le long de l’année ou que la reprise d’activité se réalise par le biais d’un contrat d’insertion, que les ressources globales permettent de franchir le seuil de pauvreté ;
- rendre les revenus plus prévisibles pour les familles, le système plus lisible pour les bénéficiaires, plus facile à gérer et à adapter aux besoins des personnes pour les organismes publics.
Certains éléments de cette réforme structurelle en sont maintenant au stade de l’expérimentation, notamment dans le département de l’Eure, par l’Agence nationale des solidarités actives. Il serait présomptueux de dire que le RSA constitue l’alpha et l’oméga du traitement de la question de la pauvreté laborieuse. Ce qui est certain, c’est que de tels problèmes ne peuvent se résoudre qu’à partir de réformes structurelles comme l’est le projet de RSA. C’est en recomposant intégralement, tout en le simplifiant, le système des prestations sociales et des aides fiscales qu’il sera possible de réduire drastiquement les phénomènes de pauvreté laborieuse. Il s’agit là d’un enjeu crucial pour l’avenir d’une protection sociale qui ne doit pas être seulement là pour compenser et réparer l’absence de travail, mais pour préparer et accompagner l’activité, dans l’intérêt de tous.
[1]
Dans les deux cas, le Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC) aura joué un rôle majeur, par ses études et colloques publics, pour la mise en évidence et en discussion de ces problèmes.
[2]
Depuis 1987, le département américain de l’emploi publie des statistiques et des analyses sur les
working poor. Voir l’article des économistes Bruce W. Klein et Philipp L. Rones, “A Profile of the Working Poor”,
Monthly Labor Review, octobre 1989, p. 3-11. Pour les informations et les études les plus récentes sur le cas américain, voir Rebecca M. Blank, Sheldon H. Danziger, Robert F. Schoeni (dir.),
Working and Poor: How Economic and Policy Changes Are Affecting Low-Wage Workers, Washington, Russell Sage Foundation, 2006. Pour une première étude française faisant explicitement référence à la définition anglo-saxonne des
working poor, voir Christine Lagarenne, Nadine Legendre, “Les « travailleurs pauvres »”,
INSEE première, n° 745, 2000, et, des mêmes auteurs, “Les travailleurs pauvres en France : facteurs individuels et familiaux”,
Économie et statistique, n° 335, 2000, p. 3-25.
[3]
Conventionnellement, on appelle “bas salaire”, dans les analyses économiques, les salaires inférieurs aux deux tiers ou aux trois quarts du salaire médian. Les “très bas salaires” sont ceux qui sont inférieurs à la moitié du salaire médian. Pour l’OCDE, sont “travailleurs à bas salaires” les personnes qui perçoivent moins des deux tiers du salaire médian. La France compterait ainsi 10 % de travailleurs à bas salaires, qui ne sont pas tous des travailleurs pauvres, loin de là… Pour une synthèse, voir Christine Guégnard, Sylvie-Anne Mériot, “Les emplois à « bas salaire » et les salariés à l’épreuve de la flexibilité”,
Bref, CEREQ, n° 237, 2007.
[4]
Sur cette fourchette, plus précisément, de 1,2 à 3,5 millions de travailleurs pauvres en France, voir l’entretien accordé par Pierre Concialdi à l’Observatoire des inégalités,
www.inegalites.fr
[5]
Voir Jacques Cotta,
Sept millions de travailleurs pauvres. La face cachée des temps modernes, Paris, Fayard, 2006. Tout ceci peut faire peur mais n’est pas d’une grande rigueur…
[6]
Et pour une description fouillée de ces 1,3 million de situations, voir Nadine Laïb, “Situation sur le marché du travail et pauvreté monétaire”,
Études et résultats, n° 499, 2006.
[7]
Marie-Cécile Cazenave, “Onze millions de travailleurs pauvres en Europe ?”,
Connaissance de l’emploi, n° 36, novembre 2006 ; Laura Bardone, Anne-Catherine Guio, “Pauvreté des travailleurs”,
Statistiques en bref, coll. “Population et conditions sociales”, n° 5, 2005.
[8]
Sur cette tendance générale à toujours considérer que la situation se dégrade, même quand les indicateurs les plus communs montrent le contraire, voir le premier rapport annuel du Centre d’analyse stratégique,
La société française : entre convergence et nouveaux clivages, Paris, La Documentation française, 2007. Voir également Jean-Marc Daniel, “Revenu et pouvoir d’achat”,
Sociétal, n° 56, 2007, p. 56-57.
[9]
Pour un point général sur la pauvreté monétaire et quelques premières remarques sur son recul, voir Fabien Dell, Nadine Legendre, “De 1996 à 2000, la pauvreté relative baisse puis se stabilise”,
INSEE première, n° 942, 2003.
[10]
Marie-Odile Simon, Christine Olm, Élodie Alberola, “Avoir un emploi rend la pauvreté plus difficile à vivre”,
Consommation et modes de vie, n° 202, 2007.
[11]
Sur ce caractère “méritant” de la pauvreté laborieuse, et ses éventuels effets pervers, voir Hélène Périvier, “La pauvreté laborieuse : bilan et perspectives”,
Droit social, n° 6, 2006, p. 608-614.
[12]
Sondage LH2 pour RMC, 5 janvier 2007.
[13]
Bernadette de la Rochère, “Les sans-domicile ne sont pas coupés de l’emploi”,
INSEE première, n° 925, 2003. Trois sans-domicile sur dix travaillent en janvier 2001, le plus souvent comme employés ou ouvriers. Leur durée hebdomadaire de travail atteint en moyenne 32 heures. Mais l’ancienneté dans leur emploi est faible : six sur dix l’occupent depuis moins de six mois.
[14]
Voir
Au possible nous sommes tenus. La nouvelle équation sociale, Paris, La Documentation française, 2005, ainsi que notre présentation et analyse, Julien Damon, “Le rapport « Hirsch » : filiation, contenu et enjeux”,
Revue de droit sanitaire et social, vol. 41, n° 4, 2005, p. 610-619. Et pour une déclinaison volontariste de ce plan ambitieux, Martin Hirsch, “L’introuvable politique de lutte contre la pauvreté”,
Droit social, n° 2, 2007, p. 131-135.