Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 54 à 59
doi: en cours

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Partie 2 : Des populations emblématiques, des situations problématiques

n° 142 2007/6

2007 Informations sociales Partie 2 : Des populations emblématiques, des situations problématiques

Travail précaire et pauvreté des familles

Un constat du Secours catholique

Gilbert Lagouanelle directeur de l’Action institutionnelle France, Secours catholiqueActuellement vice-président de l’Union nationale interfédérale des Å“uvres et organismes privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS), président du collectif Alerte (regroupant 37 associations de lutte contre la pauvreté et l’exclusion) et membre du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), il est aussi le directeur de l’Action institutionnelle France du Secours catholique. Il est l’auteur des ouvrages suivants : Pauvreté : accélérateur d’isolement, statistiques d’accueil 2005 (en collaboration avec Dominique Saint-Macary, rapport annuel du Secours catholique), Paris, 2006, et Prévenir pour mieux lutter contre l’exclusion (en collaboration avec Christine Genet, rapport du CNLE), Paris, janvier 2006.
La grande majorité des personnes rencontrées par le Secours catholique qui travaillent ont un emploi précaire. Toutes sont fragilisées. Les mères seules sont particulièrement vulnérables. Périodes d’emplois précaires et de chômage se succèdent et rendent les conditions de vie difficiles. Les exemples du logement et des ressources sont significatifs. Or, les familles ont besoin de dignité et de confiance, nécessaires pour sortir de la précarité et de la pauvreté.
Les rapports annuels du Secours catholique révèlent les situations concrètes (et souvent extrêmes) des familles en demande d’aide. Pas de travail ou un travail fragile, mal rémunéré, aux horaires atypiques, qui place les femmes en charge d’enfants dans des situations inextricables. Le Secours catholique accueille et soutient des travailleurs pauvres ou des pauvres sans travail.
Selon son rapport de 2005, le Secours catholique a accueilli et accompagné 689 500 situations de pauvreté. En un an, la progression a été de 5,65 %. Compte tenu de la composition moyenne des familles, ce sont 1,57 million de personnes qui sont concernées. Ce rapport permet d’avoir une analyse et une approche significatives de la grande pauvreté. C’est un indicateur, un révélateur. Mais le Secours catholique, qui rencontre souvent des situations extrêmes, repérées par ses 4 100 équipes sur le territoire, ne prétend aucunement couvrir la totalité de la pauvreté en France [1]. Les personnes seules et isolées progressent. Les familles avec enfants ne représentent plus que 49 % des situations. Ce pourcentage est en diminution lente mais régulière. Parmi elles, les familles monoparentales sont majoritaires (59 %). Plus de la moitié des enfants vivent dans ce type de famille (53 %).
 
Les formes particulières d’emploi
 
 
Le chômage gangrène la vie des personnes rencontrées. 44 % sont au chômage. Les deux tiers ne sont pas indemnisées (+ 5 % en deux ans). Le pourcentage de personnes qui ont un emploi est en baisse constante (18 %, soit – 1 % en deux ans). Parmi elles, deux sur trois disposent d’une “forme particulière d’emploi” (intérim, saisonnier, temps partiel, contrat aidé…). 8 % vivent d’emplois dissimulés et donc très aléatoires. Près d’un emploi sur dix est en contrat à durée déterminée, deux sur cinq sont en intérim. Les emplois à temps partiel, souvent subis, sont en progression régulière : 17 % en 2003 ; 18 % en 2005. Inversement, le pourcentage de salariés en contrat à durée indéterminée est en baisse constante : de 27 % en 2003, ils sont passés à 25 % en 2005.
Une étude réalisée en 2003 dans un précédent rapport du Secours catholique a permis de calculer un indice de fragilité [2] par type d’emploi, en rapprochant ceux dont bénéficiaient les accueillis de l’association de l’ensemble des statuts des emplois occupés dans la population active en France. Ainsi, l’indice de fragilité était de 9,1 pour un intérim et de 0,4 pour un contrat à durée indéterminée.
 
Une grande fragilité
 
 
Pourtant, qu’il s’agisse de “formes particulières d’emploi” ou de contrat à durée indéterminée, les emplois des salariés rencontrés par le Secours catholique révèlent au grand jour la fragilité et la pauvreté des familles. Celles qui bénéficient de “formes particulières d’emploi” vivent dans la précarité et dans l’absence de sécurité. Elles sont dans l’impossibilité de se projeter dans l’avenir, même immédiat. Tout projet de vie est mort-né. Cette insécurité a essentiellement deux sources : la précarité des statuts de l’emploi ainsi que l’insuffisance et l’irrégularité des revenus. Ces personnes ont souvent une formation faible ou inexistante. 9,3 % rencontrent des difficultés à lire ou/et à écrire et sont en situation d’illettrisme. 7 sur 10 ont un niveau d’études inférieur à la classe de cinquième, au niveau VI.
L’emploi intérimaire et saisonnier de courte durée sert d’ajustement lorsque la conjoncture de l’emploi s’améliore dans notre pays. Mais il ne se traduit que rarement par une amélioration durable de la situation des personnes employées. Dès que la conjoncture se dégrade, celles-ci se retrouvent aussitôt sans emploi. On pourrait pourtant espérer que l’intérim, le contrat aidé, le contrat à durée déterminée permettent progressivement d’accéder à un emploi plus durable. Il n’en est rien pour la plupart d’entre elles. L’absence paralysante de formation scolaire et professionnelle et la très grande fragilité sociale sont des facteurs aggravants qui les rendent particulièrement vulnérables.
 
Les femmes et les jeunes les plus touchés
 
 
Les femmes et les jeunes sont les plus touchés par la pauvreté liée aux “formes particulières d’emploi”. Ces femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à avoir un emploi régulier. Mais ces emplois sont le plus souvent à temps partiel ou des contrats aidés. Les mères isolées y sont très majoritaires. Il leur revient d’assumer seules l’éducation des enfants. Elles doivent nécessairement trouver des emplois adaptés à cette double contrainte : disposer d’un revenu pour faire vivre leur famille et être présentes auprès de leurs enfants. Si certaines parviennent à répartir leurs journées de travail sur la semaine de façon à se rendre disponibles aux enfants, en réalité, bien des femmes n’ont pas le choix et sont dans l’obligation vitale d’accepter des emplois à temps partiel subi, à pénibilité très importante, mais réguliers, à faible rémunération et à horaires décalés, peu compatibles avec leurs responsabilités de mères de famille. Les emplois dans les grandes surfaces commerciales, de service à la personne ou encore dans les entreprises de nettoyage sont souvent les seules possibilités pour ces personnes. La garde des enfants devient une réelle difficulté. Les horaires des crèches – quand elles existent – sont le plus souvent inadaptés. Les assistantes maternelles ne sont pas toujours disponibles pour accueillir des enfants dont les parents sont contraints par une grande amplitude d’horaires de travail. Les conditions de transport en commun sont harassantes en zone urbaine. En zone rurale, la faible densité des réseaux de transports collectifs oblige souvent les familles à utiliser la voiture qui a un coût important pour de très faibles budgets. Aussi, les équipes du Secours catholique constatent très fréquemment que les familles renoncent à prendre une police d’assurance pour leur véhicule, faute de moyens suffisants. Il faut choisir entre vivre à minima et l’infraction.
 
Les faibles salaires des CDI
 
 
Les personnes qui sont en contrat à durée indéterminée devraient être théoriquement plus sécurisées et ne pas avoir à faire à une association caritative. Pourtant, parmi celles qui viennent au Secours catholique et qui ont un emploi, 25,42 % bénéficient de ce type de contrat. Certes, ce pourcentage est en léger recul depuis quelques années, mais le nombre de personnes concernées est encore important. Leurs revenus ne permettent pas de vivre décemment. Ce sont de très petits salaires (voir dans ce dossier l’article de Julien Damon).
 
De nombreux impayés
 
 
Près des deux tiers des personnes ou familles rencontrées en 2005 par le Secours catholique ont des impayés (63,6 %). Cela représente une augmentation de trois points par rapport à l’année précédente. En revanche, le montant moyen de ces impayés (1 382 euros) est nettement inférieur à celui de 2004 (1 646 euros). Il représente, en 2005, 1,7 mois de revenus contre 2 mois l’année précédente. La diffusion des impayés sur un plus grand nombre de ménages qu’auparavant explique cette évolution. Davantage de ménages ont des impayés, mais ces derniers sont moins dispersés sur plusieurs postes de dépenses. Ils sont d’un montant moins élevé. Leur nature est le plus souvent liée au logement. Les dettes de loyer touchent 36 % des familles, celles d’électricité et de gaz, 31 % des foyers, et les dettes d’eau, 14 %. Ces familles ont des crédits à la consommation dans 12 % des situations. 17 % ont des découverts bancaires.
 
L’appauvrissement des familles
 
 
Le Secours catholique constate un appauvrissement des familles. Deux indicateurs sont particulièrement significatifs : le paiement du loyer et le reste à vivre. En deux ans, l’évolution du taux d’effort [3] brut pour le loyer est passé de 41 % à 42 % en HLM (après prise en compte de l’aide au logement, l’effort net passe de 17,1 % à 17,4 %). En secteur privé, l’accroissement est significatif. Le taux d’effort brut passe de 47,5 % à 49,7 % (après prise en compte de l’aide au logement, l’effort net passe de 22,6 % à 24,3 %). Les familles en HLM représentent 40,4 % des situations rencontrées. 31,3 % sont en location privée. L’accroissement du taux d’effort montre que les loyers ont augmenté plus vite que les revenus. Les aides au logement n’ont pas compensé cette hausse. Les familles qui ne bénéficient pas de l’aide au logement parce que les conditions ne sont pas réunies se trouvent dans une situation intenable [4].
Nombre d’entre elles, faute de ressources suffisantes et/ou régulières, ayant un emploi peu sécurisant pour le bailleur, se retrouvent contraintes d’être hébergées en logements précaires. Elles sont 20,5 %, soit plus de 140 000 parmi les situations rencontrées par le Secours catholique, à loger chez des amis, en squat, en hôtel, en foyer ou en hébergement de fortune, dans des cabanes, dans des campings, dans des bungalows, dans des caravanes et même à la rue, tout en ayant un travail. Emplois précaires et faibles salaires ne permettent pas d’accéder au logement et de s’y maintenir dans la sérénité et la dignité. Aussi faut-il s’interroger sur le sens du travail lorsqu’il ne permet pas au salarié de faire vivre dignement les siens et d’accéder à un logement autonome. Les personnes et familles en situation de précarité et de pauvreté ont un désir profond et vif de dignité. Avoir un emploi, pouvoir nourrir sa famille, c’est être respecté vis-à-vis de soi-même et des autres. C’est sortir de la honte.
Les dépenses connexes liées à l’emploi (transport, frais de garde des enfants, habillement…) sont à prendre en compte dans le budget familial. Le travail peut être ainsi source d’appauvrissement lorsque les rémunérations sont trop faibles. Les démarches engagées actuellement autour de l’intéressement ou du Revenu de solidarité active (RSA) se trouvent justifiées par les situations des salariés accueillis par le Secours catholique et employés dans des “formes particulières d’emploi”. En 2005, l’augmentation des prix à la consommation a été de 1,8 % en moyenne annuelle. Dans le parc social, le reste à vivre pour les familles rencontrées par le Secours catholique était de 686 euros ; dans le parc privé, il était de 606 euros. Depuis plusieurs années, la hausse des loyers est désastreuse. Elle absorbe plus que les augmentations des revenus. Le revenu moyen par unité de consommation était de 489 euros. Le rapport 2003 montrait que parmi les personnes rencontrées, seuls les couples sans enfant ayant un contrat à durée indéterminée se trouvaient au-dessus du seuil de pauvreté européen (60 % du revenu médian). Ainsi, pour une famille avec deux enfants, le niveau de vie moyen allait de 620 euros avec un emploi en contrat à durée indéterminée (à temps plein) du chef de famille, à 444 euros avec un temps partiel, 447 euros avec un emploi aidé et 413 euros avec un emploi intérimaire.
 
Entre emplois précaires et chômage, un va-et-vient permanent
 
 
Beaucoup de personnes victimes des emplois précaires font l’aller et retour entre chômage et emploi. Ce “yo-yo” permanent entre activité et inactivité est usant et décourageant pour les personnes. Il génère aussi une embolie administrative et une complexité des dossiers sociaux pour les familles. Les ruptures de droits sont fréquentes. La multiplication des justificatifs demandés et des démarches à entreprendre, l’attente d’un rendez-vous sont décourageantes, épuisantes et frustrantes pour les personnes. Elles ne contribuent pas à aborder un nouvel emploi sereinement, sachant qu’il faudra, dans un délai plus ou moins court, recommencer le circuit des guichets et de la recherche d’emploi. Les ruptures de revenus sont encore trop fréquentes. En 2005, 11,5 % des personnes ou des familles n’avaient aucune ressource au moment de leur rencontre avec le Secours catholique.
 
La confiance
 
 
Le dernier rapport de l’association, réalisé à partir d’entretiens individuels effectués auprès de 10 452 personnes, rend compte d’un isolement largement ressenti. Lutter contre la pauvreté et l’exclusion passe par la lutte contre l’isolement de nombreuses familles taraudées par la peur du regard, du mépris, de l’humiliation. Ces familles ont besoin non pas de méfiance, mais de confiance. Les accompagner est une nécessité, une obligation morale et sociale.
 
NOTES
 
[1]Pour les situations autres, le rapport 2005-2006 de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale renvoie au chiffre du rapport de l’année 2003, à savoir 7 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté européen (60 % du revenu médian).
[2]En rapprochant la répartition par type d’emploi chez les accueillis du Secours catholique de cette même répartition dans l’ensemble de la population française, on peut calculer un indice de fragilité, ou d’exposition à la pauvreté, qui permet de classer les emplois entre eux : la valeur 1 de l’indice marque la neutralité, une valeur plus faible que 1 marque une moindre exposition à la pauvreté de ce type de travail, une valeur plus grande que 1 marque une plus forte exposition à la pauvreté.
[3]Le taux d’effort est le rapport entre le loyer et le revenu du ménage. Il mesure la part du loyer dans le revenu. On peut calculer un taux d’effort brut, c’est-à-dire avant déduction de l’aide au logement, et un taux d’effort net, après déduction de cette aide.
[4]Les conditions d’attribution de l’aide au logement ne sont pas toujours remplies par les personnes rencontrées par le Secours catholique. Ou bien ces personnes ne disposent pas d’un logement décent au sens du Code de la Sécurité sociale (à savoir : insalubrité, manque d’installations sanitaires, étroitesse du logement…), ou bien elles ne remplissent pas les conditions de nationalité ou de séjour régulier.
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