2007
Informations sociales
Partie 3 : (R)évolutions dans la sphère affective et sexuelle ? – ••• en contrepoint
Un amour assassin
Paule Paillet
François Mauriac, Genitrix, Grasset, 1928, en livre de poche
Les romans de François Mauriac ne sont pas tendres avec la nature humaine. Le nĹ“ud de vipères, par exemple, met en scène des êtres sans noblesse, dévorés par l’obsession de l’héritage, aux intelligences atrophiées. Genitrix, roman antérieur, propose un tableau encore plus dérangeant car il s’agit d’un couple qui concentre sur lui toute l’horreur de l’humanité, et parce qu’il s’attaque à un sentiment considéré en général comme l’emblème de l’amour : celui de la mère pour l’enfant et de l’enfant pour la mère. Sorte de tabou que le récit viole avec férocité.
Félicité, la mère, n’aime pas son fils Fernand, elle l’adore. Mais son idolâtrie ne se nourrit que d’un désir exacerbé de possession. Il dort dans une chambre contiguë à la sienne. De jour comme de nuit, rien de lui ne doit lui échapper, comme s’il restait toujours le petit enfant sous sa dépendance. Leur couple est un huis clos mortifère. Puis survient l’accident… Fernand échappe, se marie. Pour se délivrer de la mère ? Pour la défier plutôt et la faire souffrir. Car leur couple fonctionne sur un mode sadomasochiste, alimenté par des égoïsmes qui se blessent mutuellement. Mathilde, la jeune institutrice épousée, n’aime pas Fernand. Elle l’a piégé pour fuir un destin sans perspective. Elle mourra seule à la suite d’une fausse couche, après un bref épisode conjugal et une lutte feutrée avec sa belle-mère acharnée à reconquérir son bien. Portée à ce paroxysme, la jalousie de Félicité n’a rien à voir avec un sentiment classique de rivalité : c’est une passion, une souffrance et une fureur contre le fils. Une haine pour l’intruse. Mathilde morte, elle traque le chagrin de son fils. Que celui-ci puisse souffrir de cette mort est ravageur. L’horreur c’est cela, cette forme pervertie de l’amour. Aucun des deux n’est capable d’une prise de conscience honnête. Ils discutent âprement pour savoir lequel des deux est responsable de la mort de Mathilde. Mais aucune culpabilité sincère, aucun vrai remords qui jetterait sur le drame une lueur de compassion.
Félicité meurt, et c’est la servante, hébétée par des années d’esclavage, dérisoire substitut de la mère, qui posera sa main sur le front du fils abandonné à son néant.
La force du livre est que les faits sont donnés comme tels dans leur brutalité. Nul besoin de recourir à quelque explication tirée d’une psychologie des profondeurs. Tout est dit, tout est scellé dans l’irrémédiable.