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CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 108 à 117
doi: en cours

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Partie 3 : (R)évolutions dans la sphère affective et sexuelle ?

n° 144 2007/8

2007 Informations sociales Partie 3 : (R)évolutions dans la sphère affective et sexuelle ?

Normes amoureuses et pratiques relationnelles dans les couples gays

Héritage et inventivité ?

Arnaud Lerch Doctorant au CERLIS (Paris-V/CNRS)Coordinateur du Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, D. Eribon (dir.), Paris, Larousse, 2003, il a mené une recherche sur “Les arrangements sexuels et amoureux chez les gays” en relation avec les prises de risque VIH, soutenue par l’ANRS. Publication à paraître : “Réécrire le script ? Scénarios culturels et pratiques intimes de couples gays non exclusifs”, Ce que l’homosexualité fait aux normes. Les intimités conjugales et familiales traversées par l’espace public, Paris, Autrement.
Les couples gays, pour un ensemble de raisons liées à l’absence de reconnaissance sociale, gardent aujourd’hui certaines spécificités culturelles au regard des normes et des pratiques intimes des couples hétérosexuels. Cet article rend compte de ces particularités et décrit les liens complexes qui unissent la sexualité, l’appartenance à un groupe social stigmatisé, et l’établissement de liens affectifs durables.
L’homosexualité masculine est un objet de recherches sociologiques. Ses traits les plus marquants – conjugalité non exclusive et absence de stabilité, construction de nouvelles normes plus égalitaires dans le fonctionnement même du couple – sont-ils, comme le pensent certains sociologues, le “miroir grossissant” des modifications à l’Å“uvre dans le couple en général, quelle que soit sa sexualité ?
Cet article propose de replacer l’émergence et le développement des relations affectives stables entre hommes dans son contexte historique, et de fournir des indications quantifiées quant à son importance dans le champ de l’homosexualité aujourd’hui. Cet état des lieux sera l’occasion de décrire la diversité des modèles d’engagement des gays, et d’exposer les différences notables qui existent avec la conjugalité hétérosexuelle, au premier rang desquelles figure l’absence fréquente d’exclusivité sexuelle. Après avoir proposé plusieurs explications à cette spécificité, on montrera dans quelle mesure et jusqu’où les normes relationnelles dans les couples gays peuvent être considérées comme révélatrices des modifications profondes de la conjugalité contemporaine. On s’interrogera enfin sur les difficultés spécifiques que rencontre le couple gay, compte tenu de son affranchissement de certaines normes qui constituent un cadre de référence pour l’organisation de la vie à deux. Pour finir, on replacera la question du couple dans une réflexion plus large sur l’amour, l’intimité et l’attachement, pour poser la question de l’effet d’une sexualité stigmatisée sur la constitution de liens affectifs.
 
De la sexualité au couple
 
 
Lorsque la recherche en sciences sociales française s’empare de la question de l’homosexualité dans les années 1980, l’enjeu des relations de couple est dans un premier temps négligé. Les débuts de l’épidémie de sida, en touchant d’abord la communauté gay, contribue à cet état de fait. L’épidémie obligeant à mieux connaître les pratiques sexuelles, et en particulier homosexuelles, se développe une sociologie surtout quantitative pour répondre à ces questions plus épidémiologiques que sociologiques. Le travail fondateur de Michael Pollack, qui analyse les modes de vie gays, pose la question du couple mais en insérant sa réflexion dans le contexte de l’épidémie de sida et de la consommation sexuelle. Ainsi, dans son article de 1982, “L’homosexualité masculine ou le bonheur dans le ghetto ?”, M. Pollack décrit un monde homosexuel où la clandestinité et la sexualité constituent les caractéristiques les plus saillantes de la culture gay. Ce contexte social particulier, qu’il compare à un “marché sexuel” où la nature des liens s’apparente à un “troc orgasme contre orgasme”, laisse peu d’espace subjectif ou social pour le lien conjugal ; lien conjugal dont il nous dit qu’il est rarement prolongé au-delà de deux ans, du fait même de sa nature presque exclusivement sexuelle. Le couple gay “existe” mais avec le statut d’un idéal de vie quasi impossible à atteindre : “Surimposé par la norme hétérosexuelle, et faute de modèle de vie propre, le couple reste l’idéal sentimental malgré les échecs successifs et presque inévitables.
La représentation de l’homosexualité masculine s’est profondément renouvelée depuis cette période. Les dégâts causés par l’épidémie de sida, puis les débats sur le PACS et l’homoparentalité ont donné une visibilité nouvelle aux couples de même sexe, perçus de plus en plus comme le lieu de solidarité, d’attachements forts et de sentiments, d’engagement et de support mutuel. La nouvelle représentation de l’homosexualité dans le discours public ne se réduit plus à l’individu, aux actes sexuels ou à la vie privée. Parallèlement, les recherches sociologiques prennent acte du fait que les pratiques sociales des gays engagent une réflexion sur la définition même du couple et de la famille. Si l’objet des recherches évolue, c’est aussi parce que la réalité sociale qu’elles prétendent décrire a considérablement changé. En témoignent deux articles publiés dans les années 1990 faisant écho aux recherches de Pollack. Le premier décrit et analyse “l’ordinaire insolite” que constitue le “couple homosexuel” (Schiltz, 1998) tandis que le second s’interroge sur le passage éventuel d’un modèle du “bonheur dans le ghetto” à un modèle du “bonheur domestique”, tant “l’idéal de vie homosexuel a changé” (Adam, 1999) [1].
Il convient pourtant de nuancer une lecture des pratiques relationnelles des gays qui voudrait que ceux-ci passent progressivement et inéluctablement, du fait d’une reconnaissance sociale croissante, du sexe sans lendemain à une vie privée ancrée dans l’univers domestique. En effet, si l’aspiration à vivre en couple, ainsi que la proportion des gays en couple a indéniablement augmenté ces vingt dernières années, le paysage des pratiques relationnelles des gays reste cependant trop contrasté pour entériner l’idée d’un changement global de modèle et d’un recentrage sur le couple et sur la vie domestique. En effet, les dernières enquêtes effectuées suggèrent une persistance de la diversité des modèles dans les choix sexuels et amoureux des gays. Selon l’enquête “Presse gay” de 2004, 68 % des hommes interrogés ont déclaré avoir eu une “relation stable” (de plus de six mois) au cours des douze derniers mois. Jusqu’en 1995, cette proportion fluctuait autour de 50 %, pour finalement atteindre un pic de 75 % en 1997 et redescendre progressivement depuis. Si l’on s’intéresse de plus près aux caractéristiques de ces “relations stables”, on constate des différences importantes dans les normes de la vie conjugale entre gays et hétérosexuels : en effet, les relations entre hommes, d’une durée médiane de trois ans, se caractérisent par un taux de cohabitation assez faible de 49 % et par un taux de non-exclusivité sexuelle déclarée de l’ordre de 74 % (Velter, 2007), chiffres qui contrastent singulièrement avec les données disponibles pour les hétérosexuels [2].
 
Les raisons de la moindre fidélité au sein des couples
 
 
Que dire de cette moindre importance de la monogamie comme norme conjugale homosexuelle au regard des modifications de la conjugalité hétérosexuelle ? Alors que dans la famille bourgeoise traditionnelle, l’adultère masculin était toléré comme un mal nécessaire par l’ordre social, la liberté de choix du conjoint propre à la conjugalité contemporaine a donné à la fidélité sexuelle une place centrale dans le couple. Devenue une exigence morale pour les deux sexes, celle-ci supplante peu à peu dans les représentations collectives le mariage ou la parentalité comme signe identificateur du lien amoureux, particulièrement chez les jeunes générations. Compte tenu de ce contexte, comment expliquer le moindre attachement des gays à l’exclusivité sexuelle dans le couple ?
Diverses explications ont pu être avancées. La première tient à la double appartenance au genre masculin de ces couples, alors que les enquêtes montrent régulièrement des différences significatives entre sexualité féminine et masculine. Le plus grand nombre de partenaires et la plus grande disposition à séparer l’affectif et le sexuel des hommes (ACSF, 1998 ; CSF, 2006) sont des caractéristiques généralement atténuées par l’effet “modérateur” qu’exerceraient les femmes au sein de l’institution conjugale hétérosexuelle. Ceci trouverait à s’exprimer sans contraintes dans le couple gay, comme terrain propice à l’expression d’une sexualité “masculine”, donc “débridée”. Il est néanmoins difficile de faire du genre, abordé de manière abstraite, la clef d’interprétation en dernière instance des pratiques gays. Il convient de complexifier le tableau et de comprendre la configuration originale de la relation homosexuelle. À savoir, une configuration où se superposent simultanément et en partie de manière contradictoire des déterminants culturels comme la construction sociale du masculin, la stigmatisation des homosexuels et des normativités propres au milieu gay.
Le facteur “stigmatisation” offre une interprétation complémentaire à la précédente, en ce qu’il a joué historiquement dans la formation de lieux de rencontre à finalité sexuelle. En effet, une des caractéristiques du milieu gay est la facilité de ce type de rencontres. En grande partie du fait de l’opprobre, l’affirmation publique de l’existence d’une communauté homosexuelle s’est manifestée par la formation de ghettos urbains et de lieux de rencontre : “La multiplication de partenaires anonymes est liée à l’interdit persistant portant sur l’homosexualité masculine, qui a renforcé et accéléré la séparation de la sexualité et de l’affectivité et conduit à l’organisation d’un réseau d’échanges sexuels permettant de minimiser les risques d’être découverts et d’être désignés comme homosexuel, tout en optimisant l’efficacité” (Schiltz, 1998). L’existence de cette “offre sexuelle” encouragerait à la multiplication des partenaires. La présence de structures facilitant l’échange sexuel, sorte d’héritage historique lié aux conditions de formation du milieu gay, expliquerait, de ce point de vue, le plus grand nombre de partenaires sexuels de ces hommes et leur propension à refuser la monogamie au sein du couple. Ces explications d’ordre structurel laissent de côté les raisons du maintien de ces pratiques héritées du passé dans un contexte historique différent. Il convient d’ajouter une interprétation plus positive des choix intimes des gays qui, prenant acte du contexte social spécifique dans lequel les relations conjugales gays se développent, fait néanmoins une place aux valeurs et aux normes positives que ces choix de vie impliquent. De ce point de vue, force est de constater que les valeurs qui structurent la conjugalité gay et qui sous-tendent la propension au multi-partenariat en son sein sont, pour une grande partie d’entre elles, en adéquation avec les nouvelles exigences de la conjugalité contemporaine.
 
Les couples gays à l’avant-garde des modifications conjugales ?
 
 
L’importance conférée à la fidélité sexuelle dans la période contemporaine ne répond plus à une exigence d’ordre moral ; au contraire, la valeur qui lui est attribuée est fonction d’un idéal d’“authenticité”. Anthony Giddens décrit l’entrée des relations intimes dans la modernité comme un mouvement qui voit les relations de couple s’autonomiser des prescriptions sociales pour devenir “auto-référentielles” (Giddens, 2004). La relation de couple se définirait à présent par rapport à des critères internes à la relation tels que la satisfaction sexuelle et émotionnelle, elle-même ancrée dans une confiance et une transparence accrue au sein du couple. Consubstantielle à ce modèle de la “relation pure”, la sexualité prend une importance croissante. Celle-ci, dégagée des contraintes de la reproduction, est vécue comme génératrice de satisfactions pour elle-même et devient une expression de l’identité intime, à la fois multiple dans ses formes et plus flexible dans ses normes.
Dans ce nouveau paysage conjugal, les relations entre personnes de même sexe font office, pour certains sociologues, de “miroir grossissant” des modifications à l’Å“uvre dans la conjugalité contemporaine toutes sexualités confondues (Giddens, 2004). Tout d’abord, la conjugalité entre personnes de même sexe aurait pour effet de favoriser le principe d’égalité par l’appartenance des deux membres du couple à un même sexe/genre. Tant du point de vue des disparités des ressources économiques que de la division sexuée des rôles au sein des couples, le caractère unisexué de la relation garantirait une certaine réalité à l’idéal d’égalité dans l’organisation de la vie quotidienne – du fait que les deux membres de la dyade amoureuse occupent la même place dans la hiérarchie de genre. Cette absence de script, d’une idée préétablie de la répartition des rôles en fonction d’une complémentarité supposée des deux sexes, offrirait la possibilité d’une culture conjugale réellement négociée (Dunne, 1999). En outre, l’absence de visibilité et de reconnaissance de la conjugalité entre personnes de même sexe a fait que ces couples n’ont jamais eu de modèle normatif clair auquel se référer ou s’identifier pour construire leurs relations, laissant ainsi plus de place à l’invention, à la négociation et à la transparence dans la construction des normes conjugales. Ainsi, l’absence historique de prescriptions sociales ayant trait à la filiation ou à la transmission du patrimoine a nettement favorisé la centralité de l’enjeu de l’épanouissement personnel dans le couple. Toutes ces raisons font des relations entre personnes de même sexe des sortes de laboratoires où s’expérimente au quotidien, de manière idéal-typique, ce que certains sociologues considèrent comme des tendances de fond dans les modifications de la conjugalité hétérosexuelle.
“Auto-référentielles” de manière pour ainsi dire constitutive, il ne serait alors pas surprenant que les relations conjugales gays aient été le théâtre privilégié d’un travail réflexif de dénaturalisation des normes dominantes concernant le couple, au premier rang desquelles figure la monogamie. Assumée comme un signe d’authenticité et d’autonomie vis-à-vis du partenaire, d’écoute de son désir et de refus de normes perçues comme contraignantes et hypocrites, l’absence d’exclusivité sexuelle fait figure de façon moderne d’envisager le lien amoureux pour beaucoup d’hommes engagés dans ces relations. Reste que sur ce point précis de la monogamie, rien ne laisse présager actuellement une modification radicale des pratiques conjugales hétérosexuelles : un sondage national révèle en effet que dans les qualités demandées au conjoint idéal, la fidélité figure à la première place pour les femmes, et à la deuxième pour les hommes [3].
 
Difficile liberté
 
 
La conjugalité non exclusive apparaît comme l’archétype des relations électives, poussant jusqu’à sa limite l’hypothèse de la fragilité du lien. Ce modèle électif soumet, de manière plus forte que dans les couples hétérosexuels, les deux membres du couple à l’épreuve d’un questionnement sur le sens de la relation, ainsi que sur l’équilibre entre les envies contradictoires de fusion et d’individualisation, de sécurité et d’autonomie. À l’image de la “société du risque” (Beck, 1992), la conjugalité non exclusive est source de plus de liberté mais aussi de plus d’incertitudes. Dans cette société du risque, la tendance est d’ailleurs plutôt à attribuer à la famille et au couple des rôles de refuge et de soutien identitaire, venant confirmer à l’individu sa valeur et son unicité (de Singly, 2001). Or le multi-partenariat introduit une série de doutes d’ordre relationnel : que cherche le conjoint avec des partenaires occasionnels qu’il ne puisse trouver avec le partenaire principal ? Le partenaire occasionnel a-t-il vocation à le rester et la multiplication des rencontres n’expose-t-elle pas la relation au risque de la rupture ? Ce genre d’interrogations, qui génèrent fréquemment angoisses ou jalousies, donne lieu à des arrangements conjugaux spécifiques qui ont pour vocation de rassurer les partenaires sur la force du lien qui les unit. Ceux-ci concernent par exemple le type de pratiques sexuelles autorisées avec les tiers, le lieu où celles-ci doivent se dérouler, le temps qu’il est légitime d’y consacrer ou le fait de devoir ou non en évoquer les modalités après coup avec le partenaire principal. Ces différents arrangements conjugaux, qu’ils soient verbalisés ou tacites, visent à introduire des règles de conduite négociées dans un terrain peu balisé normativement, et ainsi rassurer les partenaires sur la spécificité de leur place de conjoint dans le réseau relationnel de l’autre ; spécificité que l’absence de reconnaissance sociale rend particulièrement floue.
Ces arrangements ont aussi pour but de limiter les risques d’ordre sanitaire qui viennent redoubler les risques relationnels. En effet, plus que pour tout autre groupe social, la prise en compte du risque de contamination par le VIH constitue pour les gays un cadre de l’expérience intime et sexuelle. Le développement de la conjugalité a pu être perçu, à un certain moment, comme un facteur de protection contre les effets dévastateurs de l’épidémie de sida dans le milieu gay – et le “repli sur le couple” comme une solution viable de prévention au niveau individuel. Pourtant, les études existantes montrent que tel n’est pas le cas, les relations stables étant devenues une source importante d’infection à VIH parmi les homosexuels masculins (Velter, Bouyssou-Michel, 2007). Compte tenu de la forte proportion de couples non exclusifs chez les gays et des limites nombreuses à l’idéal de transparence, de négociation et d’égalité au sein de ces couples au quotidien, la conjugalité est pour partie un mécanisme de protection “imaginaire” au regard de la réalité des risques de transmission du VIH (Lerch, 2007). Une compréhension de la conjugalité gay qui insisterait, pour s’en féliciter ou s’en inquiéter, sur la normalisation de pratiques autrefois transgressives, ou bien qui idéaliserait les normes et les dynamiques relationnelles qui caractérisent ces nouvelles formes d’union n’est pas la plus pertinente. Il convient de lui substituer une analyse ancrée dans la réalité des interactions de ces couples, à savoir une analyse qui prenne au sérieux les justifications qu’ils donnent à leurs propres pratiques.
 
Familles choisies
 
 
Il est nécessaire de remettre en question certaines associations spontanées dans nos représentations du couple et de l’amour. Ainsi, contrairement au modèle développé par Giddens qui associe “intimité croissante” au sein du couple et “sexualité épanouie”, les recherches de terrain disponibles révèlent que le lien entre les deux notions est loin d’être unilatéral dans les biographies sexuelles et les trajectoires amoureuses. Intimité et activité sexuelle peuvent être indépendantes l’une de l’autre. Elles sont même en corrélation négative pour certains hommes qui développent une “orientation intime” (Bozon, 2001) spécifique qui rend le désir sexuel inconciliable avec tout attachement affectif durable, ces derniers ayant fait leur entrée dans la sexualité en fréquentant des lieux de consommation sexuelle où règne une faible personnalisation des liens. Intimité et sexualité sont enfin fréquemment reliées à la durée de la relation : l’intimité allant croissante, l’activité sexuelle au sein du couple décline, tandis que le nombre de partenaires sexuels extérieurs, lui, augmente. De nombreux couples constitués de longue date rassemblent des partenaires sexuellement actifs mais sans sexualité conjugale, restant ensemble principalement pour des raisons d’attachement affectif (McWhirter, Mattison, 1984).
Ce type de relation conjugale sans intimité sexuelle oblige à une redéfinition plus globale des notions d’amour ou d’attachement chez les gays, dont une réflexion en termes de réseau de proches, et d’effet de la sexualité dans la composition de ces différents types de relations. Les recherches mettent en évidence que, comparativement aux couples hétérosexuels, les couples de même sexe reçoivent moins de soutien et de reconnaissance de leur famille, et plus de leur sociabilité amicale (Kurdek, 1987). En effet, beaucoup d’hommes gays ayant vécu des situations de rupture familiale à l’annonce de leur homosexualité, ou du moins un certain relâchement des liens, se constituent des “familles choisies” composées d’amis, d’amants ou d’anciennes amours. Ces réseaux de proches leurs permettent de retrouver en partie le sentiment de stabilité et d’inconditionnalité qu’ils ont pu perdre dans les relations qui les unissaient à leurs familles. Des études montrent l’importance et la place complexe qu’occupe la sexualité dans la constitution de la sociabilité amicale, dans la recomposition des liens affectifs et dans la redistribution des autrui significatifs (Nardi, 1997).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Philippe Adam, “Bonheur dans le ghetto ou bonheur domestique ?”, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 128, 1999.
·  Nathalie Bajos, Michel Bozon et groupe ACSF, Les comportements sexuels en France, Paris, La Documentation française, 1993.
·  Ulrich Beck, Risk Society. Towards a New Modernity, Londres, Sages, 1992.
·  Michel Bozon, “Orientations intimes et construction de soi. Pluralité et divergences dans les expressions de la sexualité”, Sociétés contemporaines, nos 41-42, 2001.
·  Serge Chaumier, La déliaision amoureuse, Paris, Armand Colin, 1999.
·  A. A. Deenen, Luk Gijs, Alex van Naerssen, “Intimacy and Sexuality in Gay Male Couples”, Archives of Sexual Behavior, n° 23, 1994.
·  Gillian Dunne, “A Passion for « Sameness » : Sexuality and Gender Accountability”, in The “New” Family ?, Smart, C. Sage, 1999.
·  Anthony Giddens, La transformation de l’intimité, Paris, Le Rouergue/Chambon, Raisons pratiques, n° 5, Éditions de l’EHESS, 2004.
·  David Halperin, Saint Foucault, Paris, EPEL, 2000.
·  Lawrence A. Kurdek, “Perceived Emotional Support from Family and Friends in Members of Homosexual, Married and Heterosexual Cohabiting Couples”, Journal of Homosexuality, n° 14, 1987.
·  Arnaud Lerch, “Transparence, verbalisation, silence : la gestion de l’information quant aux prises de risque dans les couples gays multipartenaires”, Sexualité, relations et prévention chez les homosexuels masculins, Paris, ANRS, coll. “Sida et sciences sociales”, 2007.
·  David P. McWhirter, Andrew M. Mattison, The Male Couple : How Relationships Develop, Englewood Cliffs, NJ, Prentice-Hall, 1984.
·  Peter M. Nardi, Gay Men’s Friendships, University of Chicago Press, 1997.
·  Michael Pollack, “L’homosexualité masculine ou le bonheur dans le ghetto ?”, Communications, n° 35, p. 37-55, 1982, repris dans Philippe Ariès et André Béjin, Sexualités occidentales, Paris, Le Seuil, 1984.
·  Marie-Ange Schiltz, “Un ordinaire insolite : le couple homosexuel”, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 125, 1998.
·  François de Singly, Karine Chaland, “Quel modèle de la vie à deux dans les sociétés modernes avancées ?”, François de Singly et Sylvie Mesure (éd.), Comprendre, n° 2, Le lien familial, 2001.
·  Annie Velter, Alice Bouyssou-Michel, “Relations stables et comportements sexuels à risque : enquête ANRS presse gay 2004”, Sexualité, relations et prévention chez les homosexuels masculins, op. cit., 2007.
 
NOTES
 
[1]Bien qu’avec une périodisation différente qui s’explique par le retard relatif des recherches françaises sur ces questions, on note similairement un déclin significatif sur la période 1960-1990 du nombre de recherches anglo-saxonnes analysant les pratiques sexuelles en tant que telles, au profit de recherches mettant en avant les concepts d’intimité, d’amour ou d’attachement dans les études sur les gays (Deenen, 1994).
[2]Les chiffres disponibles, toutes orientations sexuelles confondues, font état d’un taux de non-cohabitation pour les personnes se considérant en couple de l’ordre de 9 % en France (Villeneuve-Gokalp, 1997), et d’une proportion d’hommes en couple ayant eu une autre partenaire dans les douze derniers mois de 5,3 % (CSF, 2006).
[3]Sondage national, IFOP-EMAP femmes, 1999.
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