2007
Informations sociales
Partie 1 : Objectiver l’amour
Au nom de l’amour : les violences dans le couple
Résultats d’une enquête statistique nationale
Maryse Jaspard
Maître de conférences à l’Université Paris-I (Panthéon-Sorbonne) et co-responsable de l’unité de recherche “Démographie, genre et sociétés” à l’Institut national d’études démographiques (INED), elle est responsable de plusieurs enquêtes concernant les violences et les comportements sexistes. Elle a écrit notamment Violences envers les femmes. Trois pas en avant deux pas en arrière, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2007, 319 p.
La relation de couple se construit dans un triptyque où amour, sexualité et autonomie peuvent engendrer des conflits et parfois des situations de violences caractérisées par la domination absolue d’un partenaire sur l’autre. Les données de l’enquête ENVEFF, qui porte sur les violences envers les femmes, permettent de dégager quelques-uns des mécanismes à l’Å“uvre : liens avec le milieu social, influence de la présence ou non d’enfants, impact de la vulnérabilité économique, sociale, affective et psychologique.
La violence est distincte de la dispute ou du conflit. Elle suppose un rapport de force, accompagné d’agressions physiques ou mentales, afin de faire céder l’autre, le plus souvent la femme. Selon l’enquête réalisée en 2000, 9 % des couples vivent une situation de violence conjugale. Parmi les causes, l’adultère de la femme déclenche une agressivité maximale. La vulnérabilité (économique, sociale, psychologique) accroît le risque de devenir victime.
Alors que les hommes courent le plus grand risque de subir des agressions physiques dans les espaces publics ou dans les lieux collectifs, le cadre conjugal
[1] apparaît comme le contexte le plus dangereux pour les femmes
[2]. D’où la tentation de circonscrire les violences envers les femmes au huis clos familial. Mais, d’un autre côté, se manifeste une forte réticence à associer violences et vie conjugale, particulièrement dans notre société où, la majorité des couples se construisant sur une histoire amoureuse, la vie de couple est considérée comme un espace de liberté et d’épanouissement individuel (de Singly, 2003).
En réalité, les violences conjugales sont un des aspects, sans doute le plus caché, de l’ensemble des violences subies par les femmes. Dans son acception moderne, le concept de violences conjugales
[3] recouvre une réalité multiforme dont la perception n’est pas toujours immédiate, tant pour les auteurs que pour les victimes. Entre tensions, violences et conflits, l’analyse du phénomène s’avère délicate. Elle l’est d’autant plus que deux courants antagoniques coexistent : le modèle psychopathologique considère que les violences résultent de comportements déviants propres à quelques individus dont l’histoire personnelle est gravement perturbée ; l’analyse féministe relie ces violences à la permanence de la domination masculine dans les rapports sociaux de sexe, y compris dans la sphère privée. Toutefois, les tenants des deux approches s’accordent sur plusieurs points, dont l’importance des violences privées et la nécessité de mesurer leur ampleur.
L’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF, voir encadré 1), réalisée en 2000 à la demande des pouvoirs publics
[4], répond à ces objectifs. Novatrice à bien des égards, elle permet de cerner le phénomène dans son ampleur et sa complexité. Cet article tente, à partir de résultats de cette enquête, de démêler l’enchevêtrement de tensions, d’affects et de rapports de force qui enserrent la relation de couple.
Encadré 1. L’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF), 2000
L’enquête ENVEFF, commanditée par le secrétariat d’État aux Droits des femmes, est la première – et la seule – enquête statistique nationale réalisée en France sur ce thème. D’où l’impossibilité d’une mise à jour des données de cette réflexion, sauf partielle. Son objectif était de mesurer pour l’ensemble de la population, dans ses différents cadres de vie (couple, famille, travail, lieux collectifs), les divers types de violences interpersonnelles (verbales, psychologiques, physiques et sexuelles), afin de mieux cerner le phénomène social des violences envers les femmes.
La collecte des données a été menée en 2000, auprès d’un échantillon représentatif de 6 970 femmes âgées de 20 à 59 ans et résidant, hors institution, en métropole. Un questionnaire d’une durée moyenne de 45 minutes a été passé par téléphone. Les questions concernant les actes de violence ne viennent qu’à l’issue d’un module recueillant des données contextuelles (caractéristiques familiales, économiques, sociales, résidentielles…), ainsi que des éléments biographiques et d’état de santé. Les modules suivants appréhendent les faits de violence subis pendant les douze derniers mois dans les différents cadres de vie : espaces publics, sphère professionnelle, couple, famille. La dernière partie du questionnaire mesure les agressions physiques endurées depuis l’âge de 18 ans et les agressions sexuelles subies au cours de la vie. Dans les questions, les mots “violence” ou “agression” ne sont pas utilisés, seuls des “faits”, décrits avec précision afin de limiter la part de subjectivité des réponses, sont évoqués.
Au-delà de l’ampleur du phénomène, l’enquête a montré l’importance du silence accablant les violences privées. Deux résultats ont fait l’objet de débats : la mise en avant de la gravité des violences psychologiques, et l’affirmation que le phénomène touche tous les groupes sociaux. Enfin, un des enseignements de l’enquête est que le terme de “femmes battues”, couramment utilisé, ne rend pas compte de la réalité des violences conjugales. Dans un contexte social où la violence physique est prohibée, les violences psychologiques apparaissent comme une forme moderne de la domination d’un sexe sur l’autre. Cette enquête a ainsi contribué à changer l’image de la violence conjugale, en montrant l’ampleur du harcèlement psychologique, par ailleurs décrit par des cliniciens (Hirigoyen, 1998).
Si le terme violences conjugales évoque communément la scène de ménage, scénario banal de la vie d’un couple soumis aux tensions du quotidien, il serait plus exact de parler dans ce cas de relation de couple conflictuelle. En dépit de la réactivité parfois agressive de l’un ou des deux partenaires, le conflit demeure un mode relationnel interactif et peut être envisagé comme une des modalités fonctionnelles des relations interpersonnelles durables (Jaspard, 2005). En revanche, si elle peut prendre des formes identiques (agressions verbales et physiques), la violence est univoque : la même personne subit les coups et cède lors des altercations.
La structure du questionnaire ENVEFF a été conçue afin de distinguer violences et conflits au sein du couple. Les conflits sont cernés au travers des disputes concernant divers sujets (vie quotidienne, argent, travail, relations, sorties, enfants, sexualité) déclarés par les répondantes. Les altercations émaillent la vie conjugale : 78 % des femmes déclarent se disputer au moins quelquefois sur un de ces sujets, dont 34 % souvent ; lors de ces querelles, 3 % des protagonistes, hommes ou femmes, en viennent aux mains. Après une période d’adaptation, les querelles s’apaisent avec la durée de l’union, particulièrement lorsque les enfants sont sortis de l’adolescence. En fait, les problèmes d’éducation apparaissent comme les sujets récurrents des disputes familiales.
La domination, fondement de la violence
La violence univoque, quant à elle, peut être considérée comme un dysfonctionnement conjugal fondé sur un rapport de force qui s’exerce par des brutalités physiques ou mentales à seule fin d’imposer sa volonté à l’autre, de le dominer par tous les moyens. Toujours destructrice, cette violence engendre la peur et, de façon paradoxale, la culpabilité chez la personne qui la subit. À la brutalité des coups, il faut ajouter la férocité des mots. Propos blessants, paroles injurieuses, autoritarisme paternaliste, condescendant ou tyrannique, contrôles, reproches et réprimandes, humiliations, jalousie maladive, dénigrement, dévalorisation, cris, menaces et contraintes sexuelles… longue est la liste des manifestations de la violence ordinaire.
Le module “vie de couple” du questionnaire de l’enquête ENVEFF comprend une série de vingt questions permettant d’étudier ces différents actes de violence (voir encadré 2). Tenant compte de la multiplicité et de la fréquence des items cités, la combinaison des réponses a permis de calculer un taux global annuel de situations de violences conjugales
[5] : 9 % des femmes en couple au moment de l’enquête sont en situation de violence conjugale. Parmi celles-ci, 6,7 % subissent du harcèlement psychologique, 2,3 % cumulent des agressions physiques ou sexuelles, des agressions verbales et du harcèlement psychologique (Jaspard
et al. 2003a). Effet de génération, accoutumance et petits arrangements conjugaux, les situations de harcèlement psychologique se résorbent à la fois avec l’âge et avec la durée du couple. Bien que nombre de couples vivant sous un climat délétère se soient rompus, les violences physiques perdurent après vingt-cinq ans de vie commune à un même niveau (autour de 2 %, contre 3 % à moins de vingt-cinq ans).
Encadré 2. Extrait du questionnaire ENVEFF, violences conjugales
Au cours des douze derniers mois, est-ce que votre conjoint ou ami(e) :
-/jamais -/rarement -/quelquefois -/souvent -/systématiquement
C1. vous a empêchée de rencontrer ou de parler avec des amis ou des membres de votre famille ?
C2. vous a empêchée de parler à d’autres hommes ?
C3. a critiqué, dévalorisé ce que vous faisiez ?
C4. a fait des remarques désagréables sur votre apparence physique ?
C5. vous a imposé des façons de vous habiller, de vous coiffer ou de vous comporter en public ?
C6. n’a pas tenu compte ou a méprisé vos opinions, a prétendu vous expliquer ce que vous deviez penser ?
-/dans l’intimité -/ devant d’autres personnes
C7. a exigé de savoir avec qui et où vous étiez ?
C8. a cessé de vous parler, refusé totalement de discuter ?
C9. vous a empêchée d’avoir accès à l’argent du ménage pour les besoins courants de la vie quotidienne ?
C10. vous a menacée de s’en prendre à vos enfants ou de vous séparer d’eux ?
C10 bis. s’en est pris physiquement à vos enfants ou vous a séparée d’eux ?
C11. vous a insultée ou injuriée ?
C12. a lancé un objet contre vous, vous a bousculée ou empoignée brutalement ?
C13. vous a giflée, frappée ou a exercé d’autres brutalités physiques contre vous ?
C14. vous a empêchée de rentrer chez vous, vous a enfermée ou mise à la porte, ou, en voiture, vous a laissée sur le bord de la route ?
C15. vous a menacée de se suicider ?
C16. a proféré des menaces de mort à votre encontre ?
C17. vous a menacée à l’aide d’une arme (couteau, outil, revolver) ?
C18. a tenté de vous étrangler ou de vous tuer ?
C19. a utilisé la force pour avoir des rapports sexuels avec vous?
C20. vous a imposé des gestes sexuels que vous refusiez ?
Les femmes séparées de leur partenaire au cours des douze derniers mois ont déclaré trois à quatre fois plus de violences que celles encore en couple
[6]. S’il est probable que dans la période précédant la rupture les violences se sont exacerbées, il ne faut pas omettre qu’il est plus facile de dénoncer, après la séparation, les exactions d’un partenaire désormais absent que celles d’un partenaire encore présent.
Le couple contemporain, lieu d’injonctions contradictoires
Le décalage “temporel” des transformations des pratiques et représentations des rôles masculins et féminins dans la vie familiale et professionnelle peut engendrer malentendus et incompréhensions entre des hommes encore enfermés dans les codes de la virilité et leurs compagnes qui tentent d’instaurer ou de pérenniser leur propre autonomie. C’est une des raisons pour lesquelles, en dépit de l’amour naissant, la discorde règne souvent dans l’intimité des plus jeunes couples, où chacun revendique une place égalitaire. Comme le prouvent les données de l’enquête ENVEFF, ces tensions n’affectent guère la force du sentiment. Tous les résultats montrent la pérennisation du modèle de l’amour comme fondement du couple contemporain : 96 % des répondantes se sont déclarées amoureuses de leur partenaire, dont 44 % très amoureuses. Le désamour entraîne le plus souvent la rupture du couple. Aussi, après vingt-cinq ans de vie commune, 93 % des répondantes sont encore amoureuses de leur partenaire, dont une sur quatre encore très amoureuse. Pendant les dix premières années de l’union, environ sept répondantes sur dix sont très amoureuses. Par la suite, la sagesse s’installe progressivement, et le rapport s’inverse entre les amoureuses et les très amoureuses…
Sexualité et violences dans le couple
Les représentations sexuées de l’amour et de la sexualité, associées à la peur de la perte de l’autre, accroissent des occasions de litige, voire de violence, dans la relation amoureuse. Occupant une place hégémonique dans la représentation de l’épanouissement conjugal, la sexualité joue un rôle particulier dans le processus de violence qui peut s’installer dans l’intimité des couples. Les recherches sur la sexualité conjugale ont montré la difficulté qui s’installe avec la durée de l’union, du fait de l’asymétrie des désirs masculins et féminins. Comme l’a montré Michel Bozon (1998), la naissance d’un enfant modifie considérablement la vie sexuelle des parents. En général, le manque de désir féminin entraîne une diminution de la fréquence des ébats sexuels du couple et des problèmes de mésentente peuvent se faire jour lorsque cette situation perdure. Mais l’affaiblissement du désir sexuel n’est pas toujours associé à la venue des enfants. Les données de l’enquête ENVEFF montrent qu’en début de relation (moins de deux ans), environ une femme sur quatre a, au cours de l’année, fait l’amour avec son partenaire “sans en avoir envie”, circonstance qui augmente progressivement avec le temps, pour toucher une femme sur deux après vingt ans de vie commune. Quelle que soit la durée de la relation, six hommes sur dix ont essuyé, au cours de l’année, au moins un refus de leur partenaire ; un homme sur quatre a repoussé les avances de sa partenaire. Cette déconnexion entre la sexualité des partenaires est susceptible de devenir un sujet de conflit entraînant une situation plus globale de tension. Mais la sexualité contrainte peut aussi être l’expression exacerbée d’un climat de violence, notamment chez les couples ancrés dans la division sexuelle des rôles.
D’autres analyses
[7] de l’enquête ENVEFF montrent que les agressions sexuelles des partenaires intimes ne s’inscrivent pas toujours dans le continuum des violences conjugales (violences verbales, psychologiques et physiques). Les brutalités physiques sont associées à des atteintes verbales et psychologiques, mais pas toujours à une sexualité forcée. Ainsi, près de la moitié des femmes ayant déclaré des violences sexuelles n’ont pas mentionné d’autres types d’agressions de leur partenaire. De fait, les rapports sexuels contraints sont fortement liés à l’intensité du sentiment amoureux : quasiment inexistants au moment de l’amour passion, ils sont multipliés par six lorsque l’amour a disparu.
Parmi les couples, les mésententes sexuelles graves sont fortement associées à des climats conjugaux délétères. L’absence de rapports sexuels dans les douze derniers mois est davantage le signe d’un contexte violent que d’un apaisement des sens. Si apparemment ces femmes évitent les rapports forcés, 30 % d’entre elles vivent dans une situation de cumul de violences conjugales. Les femmes qui, fréquemment, acceptent des rapports sexuels “sans en avoir envie” sont dans des situations de violences analogues ; elles sont, de plus, exposées à un haut risque d’être forcées brutalement (6,2 %). Les refus répétés de rapports sexuels (déclarés par seulement 2 % des enquêtées) sont également révélateurs d’un grave climat de violences : près d’un quart des femmes ayant déclaré repousser “souvent” les avances de leur conjoint sont victimes de brutalités physiques et autres formes de harcèlement, et 5,5 % ont subi des contraintes sexuelles.
Amour, conflit, violences
Il est difficile de délimiter une frontière entre des couples en conflit permanent et ceux en situation de violences. Cependant, les deux phénomènes ne se recouvrent pas : 34 % de couples se disputent fréquemment, 9 % vivent une situation de violences conjugales. De fait, les trois quarts des femmes qui subissent des cumuls de brutalités physiques et de harcèlement, et les deux tiers de celles qui subissent des violences sexuelles se disputent souvent avec leur conjoint, contre moins d’un tiers des autres.
Dans le cas des conflits conjugaux, les enfants – la plupart du temps à l’origine des disputes parentales –, apparaissent au cÅ“ur du processus. Lorsque les discussions, en général “pour le bien des enfants”, deviennent par trop orageuses, le climat familial peut se trouver altéré. Mais ce vécu est sans commune mesure avec le caractère oppressant des situations de violences, où la peur et la culpabilité sont le lot quotidien de la mère et des enfants. “Témoins involontaires des scènes de violences et de la dégradation plus ou moins lente des relations entre leurs parents, les enfants, pour la plupart, assistent impuissants aux exactions parentales ; tout se passe comme s’ils étaient absents d’une scène où l’un veut assurer son pouvoir sur l’autre” (Brown et Jaspard, 2004).
En dehors de la question des enfants, la répétition des querelles dépend de la relation affective : elle concerne un couple très amoureux sur cinq, un quart des couples amoureux, contre plus de la moitié lorsqu’il n’y a plus ou pas d’amour ; 2 % parmi les premiers en viennent aux mains, contre 10 % des autres. À l’identique, les situations de violences semblent liées à la nature du sentiment. Parmi les enquêtées (peu nombreuses, environ 5 %) qui n’aiment plus ou n’ont jamais aimé leur partenaire, une sur deux est victime de violences conjugales. L’amour s’effrite lorsque la conjointe est confrontée à des violences itératives : 29 % déclarent ne plus aimer ce partenaire violent. Mais le sentiment paraît indestructible pour la majorité : 18 % des femmes qui subissent des brutalités physiques demeurent très amoureuses et 47 % sont amoureuses de l’homme qui les maltraite physiquement ou sexuellement. La place de l’affectif dans les situations de violences conjugales apparaît clairement comme le frein principal à la rupture du couple. Dans un contexte de relative autonomie économique des femmes, la domination masculine prend souvent appui sur la dépendance affective de la partenaire. Les types d’aide et les modes de prise en charge des femmes victimes ne peuvent occulter la souffrance due à l’ambivalence des sentiments qui lient victimes et auteurs de violences.
Dans ce cadre où l’affectif domine, les relations extraconjugales surgissent plutôt comme un problème et parfois l’inconstance peut virer au drame. En dépit des discours libertaires sur la sexualité véhiculés par les médias, les couples qui s’accordent, avec plus ou moins de consentement mutuel, des aventures hors du lit conjugal font plutôt figure d’exception (1 % de femmes infidèles, 2 % d’hommes dont l’infidélité est connue, 6 % supposée). Mais l’avancée en âge crée des doutes sur la fidélité du partenaire, en particulier lorsque le climat conjugal se détériore. De fait, l’infidélité de l’un ou l’autre partenaire apparaît comme le facteur le plus aggravant des violences conjugales (Jaspard
et al., 2003 a). En cas d’adultère du conjoint, les taux de violences sont plus que triplés. L’adultère au féminin déclenche une agressivité maximale : près d’un conjoint sur cinq brutalise gravement sa compagne, même si cette dernière ne fait que reproduire, en miroir, son propre comportement. Ainsi se concrétise, avec la jalousie maladive et la rupture (environ 40 % des cas), une des principales causes des crimes de sang conjugaux. Le ministère de l’Intérieur a mené, en 2005-2006, plusieurs études afin d’estimer le nombre de meurtres de partenaires (conjointes, concubines, “pacsées” ou ex-partenaires) ; les estimations qui en résultent sont divergentes. Selon la dernière publication de la délégation aux victimes, le nombre de meurtres de femmes par leur partenaire est d’environ 120 par an, ainsi énoncé dans le rapport : “
Une femme décède tous les trois jours sous les coups de son compagnon”
[8].
Si les jeunes femmes font preuve, davantage que leurs aînées, d’un comportement querelleur, la fréquence des disputes est en lien avec le milieu social. Globalement, les disputes et les insultes sont plus fréquemment déclarées par les femmes appartenant à des milieux populaires. On peut y voir une tolérance à l’extériorisation de l’agressivité et des désaccords, alors que dans les milieux plus favorisés, ou avec la maturité, l’intériorisation des conflits est privilégiée.
La présence d’enfants renforce les tensions, mais n’a pas d’influence sur les niveaux de violences. En revanche, on relèvera l’impact du travail à temps partiel des femmes tant sur le climat conflictuel que sur les violences subies par ces dernières. Alors que les femmes ayant un emploi régulier à temps plein apparaissent relativement protégées des exactions de leur partenaire, les conjointes qui majoritairement n’ont pas eu le choix de leur organisation de travail – dans des emplois peu valorisants pour la plupart – se retrouvent avec une double fonction : actives et femmes au foyer. Pressées au travail, elles assument l’ensemble des tâches ménagères et éducatives de jeunes enfants, plus nombreux dans ce groupe.
L’analyse sociologique des violences conjugales montre que des éléments comme le niveau d’études, les revenus ou la catégorie socioprofessionnelle ont peu d’effets sur la propension à subir ces violences. Mais toutes les formes de vulnérabilité, qu’elle soit économique (non-accès à l’argent du ménage), sociale (chômage, précarité d’emploi), affective ou psychologique (isolement, manque d’affection, états dépressifs), accroissent le risque d’être exposé à des violences subies ou agies par un partenaire intime. Nous avons par ailleurs montré l’impact de difficultés vécues dans l’enfance sur la victimation à l’âge adulte (Jaspard, Brown et al., 2003 b)
On observe les plus forts taux de conflits, de violences sexuelles et de situations de cumul de violences parmi les couples jeunes, de moins de 25 ans, en début de relation, ne vivant pas ensemble. Toutefois, ces situations de violences exacerbées s’achèvent, dans nombre de cas, par une rupture. Ces violences et résistances émanent de jeunes femmes et de jeunes hommes encore en phase de socialisation et d’affirmation de soi. Les débuts de la vie sentimentale et sexuelle sont incertains. Le vagabondage sexuel, plus fréquent dans ce groupe, est incompatible avec une relation naissante fusionnelle ; il accroît considérablement les taux de violences de tous types.
En dépit de l’égalisation croissante des positions sociales des hommes et des femmes dans le cadre du travail et de la vie publique, les inégalités entre les sexes perdurent dans la sphère privée. Dans les cas extrêmes, le huis clos conjugal peut devenir le dernier bastion de résistance masculine à l’autonomie féminine. Du fait de la persistance de représentations sexuées de l’amour et de la sexualité, les violences risquent, “au nom de l’amour”, tant par les auteurs que par les victimes elles-mêmes, d’être occultées.
·
F. de Singly, Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan, 2003.
·
M. Bozon, “Amour, désir et durée. Cycle de la sexualité conjugale et rapports entre hommes et femmes”, in N. Bajos et al., La sexualité aux temps du sida, Paris, PUF, 1998, p. 175-232.
·
E. Brown et M. Jaspard, “La place de l’enfant dans les conflits et les violences conjugales”, Recherches et prévisions, n° 78, CNAF, décembre 2004, p. 5-20.
·
M.-F. Hirigoyen, Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Paris, Syros, 1998.
·
M. Jaspard et al., Les violences envers les femmes en France, une enquête nationale, Paris, La Documentation française, 2003 a.
·
M. Jaspard et al., “Reproduction ou résilience : les situations vécues pendant l’enfance ont-elles une incidence sur les violences subies à l’âge adulte ?”, Revue française des affaires sociales, n° 3, juillet-septembre 2003 b, p. 159-189.
·
M. Jaspard, Les violences contre les femmes, Paris, La Découverte, coll. “Repères”, 2005.
[1]
La notion de conjugalité est ici entendue dans un sens très large de relation avec ou sans cohabitation.
[2]
Selon la revue de littérature de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 2002) et, pour la France, enquête ENVEFF (Jaspard
et al., 2003) et enquête de victimation de l’INSEE-IHESI (Peretti-Wattel, 2000).
[3]
La terminologie a évolué, au cours des trente dernières années, de violence familiale à violence domestique, puis violence conjugale. Dans le rapport de l’OMS de 2002, on trouve le terme “violences par un partenaire intime”, ce qui élargit explicitement la relation à tous les partenaires.
[4]
Coordonnée par l’Institut de démographie de l’Université Paris-I (IDUP), elle a été réalisée par une équipe pluridisciplinaire composée de Maryse Jaspard (responsable de l’enquête), Elizabeth Brown, Stéphanie Condon, Jean-Marie Firdion, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Annik Houel, Brigitte Lhomond, Florence Maillochon, Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, Marie-Ange Schiltz.
[5]
L’étude des violences conjugales distingue les partenaires actuels des ex-partenaires. Cette analyse porte sur les violences perpétrées par des partenaires actuels.
[6]
Le taux global annuel de violences conjugales calculé sur l’ensemble des femmes qui ont vécu en couple au cours des douze derniers mois (séparées dans l’année et en couple au moment de l’enquête) atteint 10 %.
[7]
Analyses présentées dans “Sexualité et violences dans les couples hétérosexuels : une approche empirique à partir des données de l’enquête ENVEFF”, A. Debauche et M. Jaspard, intervention au IVe congrès international des recherches féministes, Ottawa, mai 2005.
[8]
Étude nationale des décès au sein du couple. Bilan des neuf premiers mois 2006, ministère de l’Intérieur-délégation aux victimes, 2007, 6 p.