Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 64 à 72
doi: en cours

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Partie 2 : Pratiques sociales

n° 144 2007/8

2007 Informations sociales Partie 2 : Pratiques sociales

Comment garder le lien conjugal et/ou parental

Pratiques professionnelles de soutien et de soin

Vincent Garcia Psychanalyste (institut Société psychanalytique de Paris), thérapeute de couple à l’Association française des centres de consultation conjugale (AFCCC), président de l’AFCCC, vice-président de l’Institut de psychanalyse de couple, il exerce à Menton. Il est l’auteur de Satisfaits ou divorcés (éditions Milan, 2007).
Lorsque le couple traverse un conflit, le désamour s’installe, engendrant angoisses et agressivité. Dans ces moments de souffrance, il est souvent nécessaire de faire appel à un tiers compétent pour maintenir un rapport autre que destructeur. Quelle que soit l’issue du conflit, comment préserver un lien psychologiquement sain? Le présent article met en perspective les différents types d’intervention possibles, tels qu’ils sont proposés à l’AFCCC.
Pratiques de soin ou pratiques de soutien, les approches à l’égard du couple en souffrance et de sa clinique se sont diversifiées, selon le moment où la demande d’aide intervient. Un trait commun cependant est que le travail et la réflexion proposés par le professionnel déplacent le questionnement de l’extériorité à l’intériorité, de l’autre à soi. Le tiers accompagne chaque conjoint dans la réponse à la question “Comment en suis-je arrivé(e) là ?”
La spécificité du couple est de lier deux individus, sans qu’eux-mêmes ne sachent in fine ce qui les lie l’un à l’autre. L’amour définit idéalement le couple, mais ne rend pas compte de la réalité de ceux qui viennent consulter et de leur diversité. Couples d’amants, d’amoureux, de parents, liens de tendresse ou d’agressivité, fonctionnements dans l’agir ou dans la réflexion, la liste est longue et la clinique des couples variée, en prise directe avec la complexité des partenaires qui les constituent. Ce qui les caractérise est le développement des attentes, des désirs, suivis des frustrations et des angoisses suscitées en leur sein, et amenant nécessairement des conflits et des crises, susceptibles de renforcer ou de rompre le lien.
Ces moments difficiles plongent l’individu dans le désarroi, dans le doute et dans la souffrance. Ressurgit alors une angoisse de séparation et/ou d’abandon qui figent l’affect et les processus de pensée, et induit des passages à l’acte auto- ou hétéro-agressifs, dont les conséquences sont peu ou mal envisagées et, par la suite, mal assumées.
C’est dans ces moments de détresse que, dans le meilleur des cas, les partenaires font appel à un professionnel qualifié, spécialisé dans la clinique de couple. Se travaille alors toute une problématique centrée sur le lien de couple et ses avatars, de la crise simple à la rupture consommée.
Mais s’il est essentiel de rencontrer un intervenant spécialisé, il est tout aussi primordial que sa spécialisation soit adéquate à la demande et/ou au besoin de la personne ou du couple venu le consulter. Le but de cet article est de repréciser les divers abords relatifs aux conflits de couple : “points rencontre”, médiation familiale, conseil conjugal et thérapie de couple, tels qu’ils sont transmis dans le champ théorico-clinique de l’Association française des centres de consultation conjugale (AFCCC, d’obédience psychanalytique).
 
Pratiques de soutien et de soin
 
 
Créée en 1961 par le professeur Jean Lemaire, l’AFCCC, reconnue d’utilité publique depuis 1968, fut l’une des premières associations laïques d’obédience psychanalytique à étudier les processus psychiques à l’Å“uvre au sein du couple. Organisme de recherche et de consultation, elle forme, depuis plus de quarante ans, des professionnels aptes à intervenir dans le champ de la souffrance conjugale. Elle a pour ceci développé différentes pratiques, que l’on pourrait scinder entre pratiques de soutien (conseil conjugal, soutien à la fonction parentale, “point rencontre”, médiation familiale) et pratiques de soin (thérapie de couple). Selon le type de demande, le professionnel aura à cibler son niveau d’intervention : prise en compte du contexte extérieur (“point rencontre”, médiation familiale) ou centrée sur l’inter- et l’intrapsychique (conseil conjugal, thérapie de couple).
 
Le conseil conjugal : une approche préventive
 
 
Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) d’octobre 2006 [1] souligne que “la spécificité du conseil conjugal et familial réside dans la nature de l’entretien conduit afin d’aider les personnes à réfléchir et à cheminer, pour qu’elles trouvent elles-mêmes leur propre solution lorsqu’elles traversent, au cours des étapes de leur vie, des difficultés d’ordre relationnel, sexuel ou psychologique”. Tout en précisant que cette fonction, “basée sur l’écoute et orientée vers la prévention”, vise “le soulagement de tensions personnelles et interpersonnelles” et permet “un travail de prévention des conflits familiaux”, l’IGAS insiste sur le fait qu’elle “se distingue de la thérapie”.
Le conseil conjugal d’inspiration psychanalytique se situe à l’articulation de l’intersubjectif et de l’intrapsychique. Le niveau d’intervention se positionne dans un entre-deux psychique, permettant de soutenir et d’aider les individus dans leurs difficultés extérieures, mais en faisant lien avec leurs propres difficultés internes. Le but est d’amener le consultant (seul ou en couple) à modifier son interrogation à l’origine de sa demande : passer du “Qu’est-ce que je dois faire ?” au “Comment et pourquoi j’en suis arrivé à cette situation douloureuse ?”
La fonction de soutien du conseil conjugal vise à aider l’individu souffrant dans sa relation de couple à se restaurer narcissiquement, c’est-à-dire à retrouver ses capacités d’adaptation et de vie. Celles-ci se trouvent lésées par l’angoisse et par la douleur de vivre, sans la comprendre, une situation insatisfaisante, voire conflictuelle, dans sa relation de couple. Il s’agit alors d’accompagner le ou les partenaires dans ce passage difficile, de l’aider ou de les aider à se représenter autrement ce qui fait problème, de l’amener ou de les amener à une vision moins systématisée que celle où l’affectivité exacerbée génère des tensions internes à l’origine des blocages relationnels.
Sans jamais explorer ni faire émerger ce qui demeure dans l’inconscient du sujet, le travail consiste à mettre en mots un vécu douloureux, afin d’en faire un objet d’étude et de le rendre communicable : qu’est-ce qui inquiète, engendre la mésentente, crée du mal-être et fait crise ? L’émergence de l’implicite est visée, permettant une activité de pensée réflexive, amenant le sujet à se repositionner dans son couple en fonction de ses désirs, tout en prenant en compte une réalité quotidienne. Il s’agit, en définitive, de réorganiser des liens plus apaisés et plus satisfaisants, ou de pouvoir prendre des décisions mûrement réfléchies et assumées en tant que telles si les liens dans ce couple-là ne répondent plus aux besoins d’un ou des deux partenaires.
Si le soutien à la fonction parentale nécessite de voir (ensemble ou séparément) les deux membres du couple séparé ou en voie de l’être, le conseil conjugal est à même de soutenir individuellement un sujet ou de contenir plus globalement le couple, selon la demande qui est faite au professionnel. Le travail sur le lien peut être abordé indépendamment d’une séparation, et souvent les partenaires viennent consulter afin d’empêcher qu’elle n’advienne.
Il va sans dire que dans la réalité professionnelle, la pratique du conseil conjugal et familial, telle que définie par le décret du 23 mars 1993, déborde largement la problématique du conflit conjugal et comporte également une part d’accueil en général, d’information, d’orientation en matière de sexualité, de préparation à la fonction parentale et à la vie de couple, d’entretiens préalables à une interruption volontaire de grossesse, d’accueil et de conseil dans le cadre de violences conjugales ou familiales [2].
Ainsi, sans être aucunement une psychothérapie, le conseil conjugal et familial recèle une dimension clinique indéniable en permettant au consultant de reconnaître et de prendre en compte son monde intérieur, à travers la “conflictualisation” externe qu’il rencontre au sein de son couple. La mise en mots de son vécu le fait accéder à une autonomie psychique nécessaire à un processus de maturation, dont la finalité est la réorganisation des liens du couple. Il s’ensuit une activité psychique débouchant sur un déplacement du questionnement, de l’autre à soi, favorisant l’élaboration de la souffrance, et éventuellement le passage vers une démarche plus spécifiquement thérapeutique.
 
Le soutien à la fonction parentale
 
 
L’orientation psychanalytique de l’AFCCC l’amène à ne pas se fixer sur ce qui fait symptôme, mais à prendre ceci en compte comme un signe nécessaire qui justifie une intervention extérieure. Celle-ci a pour but de tenter de redonner sens et fonction à ce symptôme, tout en le resituant dans un contexte de causalité interne au couple et à l’individu. La finalité est qu’il devienne objet de communication entre les partenaires, et non plus prétexte à ne pas communiquer.
Ainsi, dans le cadre du soutien à la fonction parentale, ce qui fait symptôme et doit être reconnu comme tel est d’abord l’enfant, qui à la fois relie et sépare les partenaires du couple parental. Dans une situation de séparation conflictuelle, ceux-ci sont en effet en position d’amalgame de l’objet de leur conflit (l’enfant) et du litige qui sous-tend ce conflit. Leur souffrance mutuelle crée une tension permanente qui trouve à se décharger dans une “conflictualisation” forte, et permet secondairement à chacun de justifier ses propres pensées et comportements agressifs.
Le soutien à la fonction parentale s’avère nécessaire lorsque les conflits interpersonnels sont exacerbés, soutenus par des projections mutuelles d’angoisses et de désirs insatisfaits qui ne peuvent, dans un premier temps, être reconnus et tolérés comme appartenant au sujet (car venant heurter sa morale ou sa représentation de lui-même), et qui sont donc attribués à l’autre. Chacun en arrive ainsi à se défendre de l’autre et contre l’autre, dans la négation de la fonction parentale. L’intervenant doit alors faire tiers, dans une présentation de sauvegarde des intérêts psychiques de l’enfant. Déplaçant le discours, il va aider, au mieux, à faire reconnaître ces formations défensives mutuelles, permettant leur émergence afin de les canaliser, ce qui a un effet immédiatement réducteur de tensions, donc apaisant. Dans ce nouvel état d’esprit s’ouvre une possibilité d’expliciter ce qui se passe afin de redonner sens au conflit : accueillir, contenir, puis amener une reconnaissance et une acceptation de l’altérité de l’autre, de ses peurs, de ses désirs et de ses attentes, afin de le dé-diaboliser et de le respecter dans sa fonction de parent. Ce travail est quotidien dans les “points rencontre” et en médiation familiale.
 
Le “point rencontre”, un lieu neutre
 
 
Les “points rencontre” AFCCC sont des lieux neutres permettant l’exercice du droit de visite du parent non hébergeant à son enfant, dans des situations de séparation de couple difficiles et conflictuelles. Y sont reçus des couples parentaux fonctionnant dans le déni ou dans la transgression de la loi, car n’appliquant pas ou mal l’ordonnance du droit de visite. D’où la nécessité d’un cadre strict de présentation et d’application de la loi, où des intervenants spécialisés dans la prise en charge du couple et de l’enfant accompagnent chaque enfant et chaque parent, et assurent que la rencontre puisse s’effectuer.
Le message implicitement transmis à chacun est que la loi s’applique à tous, parents et enfants, indépendamment de leurs angoisses ou de leurs désirs. L’obligation de respect du droit de l’enfant à avoir accès à ses deux parents minimise les tentatives de manipulations parentales qui agissent dans le sens d’une “conflictualisation” des adultes dans laquelle l’enfant, oublié dans ses besoins, est pris, sans recul. En ce sens, ce respect de la légalité facilite l’intériorisation de l’existence de la loi qui, si contraignante soit-elle, demeure structurante, voire thérapeutique lorsqu’elle limite les effets pervers des comportements transgressifs des parents.
Concrètement, il est demandé au parent hébergeant de laisser son enfant au “point rencontre”, et de revenir le chercher à une heure fixée au préalable, le laissant sous la responsabilité et sous la protection de l’équipe qui va gérer la rencontre avec le parent visiteur. En règle générale, les parents ne se rencontrent pas. Les difficultés pour le parent à “lâcher” son enfant et à le laisser à l’autre sont reprises en entretien, de même que des entretiens post-rencontre ont lieu avec le parent visiteur. Ces entretiens non thérapeutiques ont pour fonction de soutenir chaque adulte dans sa difficulté par rapport à l’autre parent, et de favoriser la jonction à ceux dont l’objectif est le rétablissement d’une fonction parentale communément assumée.
L’enfant peut alors réapparaître comme objet (au sens psychanalytique) d’échange et de circulation des affects et des pensées. En d’autres termes, il passe du statut de possession d’un parent contre l’autre, à celui de sujet auteur de ses désirs et de son devenir, différencié de chacun de ses deux parents.
 
La médiation familiale : réfléchir ensemble
 
 
Le contexte de médiation est clairement défini par la loi de 2002 relative à l’autorité parentale comme un “processus de construction ou de reconstruction du lien familial axé sur l’autonomie et la responsabilité des personnes concernées par des situations de rupture ou de séparation” (circulaire de la direction générale des affaires sociales, du 30 juillet 2004). Le ministère de la Justice insiste sur la nécessité de “permettre au couple de réfléchir ensemble” (juillet 2000), tandis que le Comité national des services de médiation familiale met l’accent sur la restauration de la communication et de la préservation des liens pour des “parents désireux de maintenir leurs rôles parentaux au-delà de la séparation” (18 mai 2000).
Les enjeux de la médiation consistent, pour ce type de parents, “à trouver eux-mêmes les bases d’un accord durable et mutuellement acceptable” par l’abord des “enjeux de la désunion, principalement relationnels, économiques et patrimoniaux” (Code de déontologie de l’Association pour la médiation familiale, 5 décembre 1998).
Les médiateurs familiaux sont, dans leur pratique, confrontés à des situations lourdes et complexes, régulièrement conflictuelles et donc compliquées à manier. Les demandes d’intervention sont souvent ambiguës et le rôle de tiers neutre difficile à tenir. Outre une formation théorico-clinique solide à l’entretien de médiation familiale, il est absolument nécessaire que chaque intervenant soit attentif à ses motivations personnelles. Celles-ci doivent être reconnues et assimilées, faute de quoi ses capacités relationnelles et empathiques seraient inévitablement parasitées par ses propres attentes projectives, et son aptitude à gérer ces situations conflictuelles entravée.
L’intervenant tiers permet qu’une rencontre puisse reprendre entre parents et enfant ou dans un rapport interparental, lorsqu’il arrive à faire saisir à chaque interactant qu’en cette situation conflictuelle et douloureuse, il ne s’agit pas d’une réalité objective partagée, mais de deux représentations éminemment subjectives et différentielles qui prennent forme en un conflit. Il s’agit alors d’amener chacun à accepter le fait qu’il existe entre les partenaires des désaccords et des différences, puis de leur montrer que la réduction du conflit et de la souffrance nécessite de retrouver des points de liaison débouchant sur des accords possibles à trouver ensemble.
 
Le soin psychique : la thérapie de couple
 
 
Si le médiateur ou le conseiller conjugal aide psychologiquement l’individu à dépasser des difficultés qu’il rencontre dans la réalité extérieure à sa vie de couple, le thérapeute de couple aborde les conflits internes au sujet à l’origine de sa souffrance personnelle, qui rejaillit sur son couple.
Une thérapie de couple psychanalytique consiste en l’analyse des processus inconscients qui sont à la base du lien de couple, et de ce qu’il en advient dans l’espace-couple ainsi constitué. La dimension de soin exclut toute notion de soutien ou de conseil : il s’agit bien spécifiquement de traiter d’une blessure interne mise en évidence dans la réalité de ce qui est vécu dans le couple, par le couple.
Là encore, les sujets peuvent consulter individuellement ou conjointement, mais toujours dans le but de faire émerger ce quelque chose de l’inconscient qui origine la difficulté à vivre le couple ou à se vivre dans ce couple-là, à ce moment-là, de cette façon-là. C’est donc que le questionnement s’est très explicitement déplacé de la situation réelle extérieure et de l’autre dans sa réalité objective, vers ce que cela induit en interne chez le sujet en situation de couple. En ce sens, la thérapie psychanalytique de couple n’est pas l’analyse conjointe des deux partenaires, mais l’analyse de ce qui est mis en commun de leurs psychismes singuliers et de ce qui en émane dans une production psychique nouvelle, dite de couple.
On l’aura compris, un thérapeute de couple n’est pas un “couturier” du couple : il ne vise ni à repriser ni à empêcher la rupture. Sa fonction est de proposer et de maintenir un cadre au sein duquel un processus va se développer permettant l’émergence, dans le transfert, de certaines problématiques inconscientes, alors interprétables. Seront ainsi analysés les conflits intra-psychiques, les alliances inconscientes pathologiques, ainsi que les productions psychiques et les conflictualités au sein du couple.
 
Mieux faire connaître la diversité des approches
 
 
Comme on peut le constater, il existe différentes approches bien spécifiques de l’abord des difficultés de couple, qui correspondent à des situations différentes, caractérisées cependant par leur conflictualité (externe ou interne), et donc par la souffrance liée à l’amour et au désamour.
Les sujets pris dans leurs difficultés s’y perdent, et il est donc important que les professionnels intervenant dans le champ psychosocial soient à même de les orienter efficacement, en fonction de leur demande et de leur problématique.
 
NOTES
 
[1]Rapport IGAS, Le statut des conseillères conjugales et familiales, demandé par la ministre déléguée à la Cohésion sociale et à la Parité. Il avait pour but d’“obtenir un état des lieux sur les conditions actuelles d’exercice du métier et [d’]apprécier les mesures à prendre éventuellement à l’issue de ce diagnostic”.
[2]Les conseillères conjugales et familiales exercent principalement en Centres de planification et d’éducation familiale (CPEF), en Établissements d’information et de conseil conjugal et familial (EICCF), dans les CAF, dans les UDAF et en libéral. Beaucoup de conseillères conjugales n’émargent pas sous cette activité mais sous leur métier principal : sage-femme, assistante sociale, infirmière, etc.
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