Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 8 à 21
doi: en cours

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Partie 1 : Objectiver l'amour

n° 144 2007/8

2007 Informations sociales Partie 1 : Objectiver l’amour

Les politiques sociales et l’amour

Une intimité croissante ?

Marine Boisson Chargée de mission au Département Questions sociales du Centre d’analyse stratégique, elle prépare parallèlement une thèse (dirigée par Jean-Marie Donegani) à Sciences-Po Paris, consacrée aux politiques de soutien à la parentalité. Elle est notamment l’auteur, avec la politologue Anne Verjus, d’un rapport pour la CNAF : La parentalité, une action de citoyenneté. Une synthèse des travaux récents sur le lien familial et la fonction parentale (1993 – 2004), consultable en ligne sur le site de la CNAF.
Loin de nous être extérieures, les politiques sociales contribuent à structurer nos expériences les plus intimes. Les développements de l’État social à partir de la fin du XIXe siècle se sont avérés être un facteur puissant de la modernisation et de l’individualisation des rapports dans la sphère privée familiale. En retour, les transformations de l’intimité et l’évolution vers de nouvelles revendications et de nouveaux risques incitent à un redéploiement de l’intervention publique. Dans la période récente, c’est de l’encouragement à des relations affectives “positives”, c’est-à-dire stables et de qualité, qu’est attendu un plus grand bien-être des citoyens.
L’amour au sein de la famille est-il un objectif pertinent de politiques publiques ? Parce que l’amour est devenu la raison d’être, le mode de fonctionnement et le facteur de dissolution de la famille, l’État ne saurait s’en désintéresser. Mais comment favoriser la qualité des attachements et des échanges affectifs dans la sphère privée familiale ? Lorsque les mesures ciblent les moins favorisés, leur mise en Å“uvre soulève encore certaines interrogations.
En abordant le thème de l’amour et de la famille, Informations sociales ouvre un vaste champ qui concerne aussi bien les transformations de la vie privée que la réorientation des États-providence vers de nouvelles modalités de prise en charge du bien-être des citoyens.
Qu’est-ce que l’amour aujourd’hui ? Les contributions réunies dans ce dossier n’apportent pas une réponse simple à cette question. Elles présentent néanmoins pour point commun une certaine distance vis-à-vis des conceptions de la libération sexuelle et de la démocratisation de la vie privée qui seraient trop simplificatrices. Comme cela a été souligné, “s’il s’est indéniablement produit une transformation profonde des comportements sexuels et de l’intimité, parallèlement à d’autres transformations dans le domaine de la famille et du couple, ou dans celui des rapports entre hommes et femmes, il n’est pas forcément adéquat de qualifier ces changements de libération, voire de révolution [1]. Les conduites sexuelles et amoureuses ne sont pas aujourd’hui plus spontanées et naturelles, parce que affranchies de certaines contraintes familiales et principes répressifs du passé. Les contributeurs confèrent ainsi une place centrale dans leurs analyses à la question des cadres sociaux de la sexualité et de l’affectivité, c’est-à-dire à ses cadres mentaux, interpersonnels et historico-culturels. Dans la période contemporaine, la sexualité et l’affectivité ne seraient pas tant dérégulées qu’autrement régulées et socialement construites : les changements intervenus seraient à la mesure des mutations du contexte social, dont un individualisme de masse et l’avènement d’une société de sécurité associés à l’implication croissante de l’État dans un rôle social [2].
L’approche sociologique de l’amour que nous avons privilégiée dans ce nouveau dossier ne vise pourtant pas à désenchanter l’amour ou à en dénoncer les illusions. Le ré-enchantement des relations intimes et familiales dans la période contemporaine est en lui-même un fait social dont il faut interroger les ressorts sociaux et politiques. L’importance conférée à l’amour et les nombreux bienfaits attendus de l’espace des relations affectives – comme, inversement, les maux associés aux carences et aux ruptures affectives ainsi qu’aux formes de violences privées – s’imposent aux individus comme aux institutions. Logiquement, les politiques sociales ne sauraient être indifférentes à ce phénomène. L’extension de l’État-providence s’est avérée un facteur puissant de la modernisation des rapports dans la sphère privée familiale, notamment pour les plus jeunes et pour les femmes. En retour, les transformations de l’intimité et l’évolution vers de nouvelles exigences et de nouveaux risques incitent à un redéploiement de l’intervention publique.
 
L’amour comme idéal, l’amour réalisé
 
 
Contre les conclusions de certains sociologues, la croyance actuelle dans l’amour et le prix que les individus semblent prêts à payer pour l’atteindre n’apparaissent pas dissociables de leurs attentes concernant les différents biens qu’il est prétendu délivrer : dépassement de soi et rapport à l’absolu, mais aussi sécurité, construction de son identité et coaching vers la réussite. Les idées d’avènement d’un “romantisme de masse”, d’une “religion séculière de l’amour [3] ou d’un modèle de “relation pure [4] ont certes été émises. L’amour comme idéal serait devenu autoréférentiel, sans autre critère ni fondement que lui-même. Amour-passion, il séduirait l’individu par sa force émotionnelle, au titre d’une expérience subjective (être submergé, perdre le contrôle, etc.), incomparable dans une “modernité organisée”, dominée par la rationalité instrumentale et les normes de civilité [5]. L’amour ne paraît pourtant pas comme un absolu et ne saurait tout justifier : les logiques de violence dans l’amour (plus encore asseyant leur justification par l’amour) sont de moins en moins tolérées, l’attention portée aux violences conjugales en témoigne. L’évolution des sensibilités collectives vers une exigence croissante de responsabilité, maintenue notamment à l’égard des enfants contre les aléas sentimentaux de la conjugalité, est également manifeste.
Autonomie et sécurité, authenticité et réussite, capacité à être libres ensemble : parmi les sociologues, François de Singly souligne plutôt l’ambivalence des exigences amoureuses des individus dans la période actuelle. La construction des identités, personnelle, conjugale et parentale, est tributaire d’impératifs modernes dialogiques qui traversent l’institution familiale. Idéalement, le conjoint doit à la fois cultiver l’authenticité et l’originalité tout en satisfaisant à des exigences statutaires et à un engagement de longue durée. Dans une perspective similaire, le parent est simultanément invité à échanger avec l’enfant tout en imposant une réussite scolaire. C’est dans ce travail – particulièrement exigeant – de conciliation, voire idéalement de renforcement mutuel des échanges affectifs et des visées instrumentales que résiderait l’idéal contemporain du bon amour et du bien aimer. La recomposition de la “famille institution” (famille traditionnelle) en “famille relationnelle” (famille contemporaine) a moins affaibli la famille qu’elle ne l’a redéfinie : “Aujourd’hui, la forme de la vie privée que chacun choisit n’a guère besoin d’une légitimité externe, conformité sociale à une institution, ou encore de la morale. […] Un bon partenaire [et un bon parent], c’est celui qui sait aider l’autre – le conjoint [ou l’enfant] – à être lui-même, à développer ses capacités personnelles, à s’épanouir.” Si les rôles de sexes (“mère éducatrice”, “monsieur gagne-pain”, etc.) sont moins stéréotypés et les engagements moins formalisés (union libre, PACS), la montée des exigences concerne la qualité des relations et du soutien familial. La famille n’a pas perdu ses fonctions sociales traditionnelles, la reproduction et la protection. Ces dernières sont ajustées aux aspirations de notre temps, à savoir la production d’êtres individués et orientés vers la maximisation de leurs potentialités. La vie familiale est surtout refondée sur l’amour, qui lui confère sa logique spécifique : “Moins comme institution que comme espace des relations affectives, personnelles (et assez durables), la famille contemporaine est au centre de la construction de l’identité individualisée. […] Elle peut le faire parce qu’elle dispose d’un mode de fonctionnement — l’amour — qui présuppose (dans l’idéal) la gratuité et l’inconditionnalité [6].
Le caractère opérant de l’amour est ici reconnu : comme l’a notamment exposé Luc Boltanski, l’amour se réalise en un état “où l’on ne compte plus”. L’altruisme comme mode sui generis de relation à autrui, irréductible à la logique de l’intérêt, distinguerait la relation affectivo-familiale. Cette logique sociale met entre parenthèses l’intérêt égoïste et oriente radicalement vers autrui [7]. L’amour est au cÅ“ur de l’effet Pygmalion, tant vanté par de Singly s’agissant de la famille : à savoir un effet de révélation des dispositions individuelles, d’unité et de stabilité de l’identité personnelle, à nul autre pareil. Le désintéressement dans l’échange concerne ainsi particulièrement les parents à l’égard de leurs enfants, de manière qu’ils puissent concilier sécurité et autonomie, épanouissement et réussite scolaire. C’est parce que la famille – et en son sein particulièrement les parents – “fonctionne” à l’amour, qu’elle est censée mieux procurer certains biens que ne peuvent le faire le marché (services à la personne) ou les institutions (accueil collectif, école, etc.). Parmi les apports positifs, complémentaires et insubstituables des parents, on souligne généralement leur capacité et leurs compétences à procurer à l’enfant la sécurité, l’estime de soi et la confiance dans l’avenir, l’autonomie, la discipline, l’intérêt pour autrui, la curiosité et le désir d’apprendre, etc. Tous ces apports entretiennent un lien étroit avec la réussite, qu’elle soit personnelle, scolaire, puis sociale ou affective. Le parent et également le conjoint, s’ils sont singularisés par l’amour et son principe de gratuité, sont aussi de plus en plus associés à un impératif d’accompagnement vers la réussite. La figure du parent et du conjoint Pygmalion rejoint celle, plus contemporaine, du coach ou du manager, propre aux discours et aux pratiques entrepreneuriales, et orientée vers des visées instrumentales.
 
L’amour comme providence et comme risque
 
 
Logiquement, ce que l’amour fait, il peut le défaire. La rupture des liens familiaux, alors que l’élévation des exigences amoureuses est un facteur d’instabilité des relations conjugales, est un risque majeur de vulnérabilité sociale pour les individus (principalement pour les enfants et pour les femmes). L’importance donnée au maintien des liens et à la pacification des conflits (à l’exemple de la médiation) semble indiquer que, loin de se banaliser, la précarité des liens, pour être tolérée, suppose d’être socialement régulée. En relation avec l’élévation de notre sensibilité aux risques, les carences affectives et la maltraitance sont également l’objet d’une “scandalisation” croissante. Notamment parce qu’elles sont envisagées en termes de perte durable de chances de réussite pour ceux qui y sont exposés, voire de risque de répétition de ces conduites. Et d’autant plus qu’elles interviennent précocement dans la trajectoire d’un individu (d’où, inversement, l’engouement pour la résilience comme capacité d’un individu à récupérer un fonctionnement et/ou un développement normal après avoir subi un traumatisme). L’évolution des mÅ“urs semble favoriser les “risques familiaux” comme autant de “risques sociaux”, soit par un droit civil libéralisé (union libre, divorce), soit par de nouvelles exigences normatives qui pèsent sur la famille (prise en compte accrue des besoins de ses membres, révélation de leur potentiel, accompagnement vers la réussite) [8].
La mise en relation de la famille avec le risque lui est certes largement consubstantielle. La vie familiale tend généralement à se voir imputer le meilleur (comme instance privilégiée de promotion/protection des individus) et le pire (comme sphère du risque, via la fragilité potentielle ou avérée de ses membres et les dynamiques pathogènes susceptibles de la traverser). Dès lors que la contribution de la famille à la (re)production de la société et à la protection des individus revêt le caractère d’une véritable fonction sociale, il n’est guère envisageable – quelle que soit la place prise actuellement par la liberté individuelle dans nos valeurs – que la puissance publique soit indifférente à sa destinée et à celle de ses membres. Cette contribution à la reproduction et à la protection sociale est génératrice d’attentes réciproques entre l’État et la famille. Elle entretient l’intérêt de celui-ci pour celle-ci par la perspective, d’un côté, d’un “cercle vertueux de la confiance dans la famille et de la coopération avec les institutions”, et, de l’autre, d’un “cercle vicieux de la méfiance à l’égard des parents et du contrôle de la famille [9]. Elle est au fondement de l’investissement collectif en direction de la famille. Elle justifie les soutiens publics et les mesures de surveillance et de protection dont la famille et ses membres – notamment les femmes et les enfants – ont pu faire l’objet dès le tournant du XIXe au XXe siècle.
La nouveauté dans la période actuelle, concernant les visées gestionnaires de l’État en matière familiale, réside dans la place désormais prise par l’amour. Les bienfaits et les maux attribués à ce dernier n’orientent pas seulement les comportements individuels. La construction sociale des risques, à laquelle les politiques sociales prennent une grande part, détermine en retour les orientations concrètes des États-providence. La représentation des effets protecteurs et positifs de l’amour, et inversement des effets négatifs des carences et des ruptures affectives, conduit un nombre croissant d’États-providence à tenter de favoriser et de sécuriser, si ce n’est optimiser et positiver, les relations privées familiales. Simultanément, le temps, les savoir être et les savoir-faire nécessaires à des échanges affectifs gratifiants sont reconnus comme très inégalement répartis entre les individus et entre les groupes sociaux. D’où de nouvelles stratégies d’intervention publique qui ont en commun de viser directement la stabilité des relations, la qualité des échanges affectifs au sein du groupe familial et la disponibilité des individus pour la vie familiale.
 
Politiques du temps de l’enfant, de la parentalité et de la conjugalité
 
 
Parmi les stratégies d’intervention publique, les congés parentaux et les différents dispositifs de conciliation vie familiale/vie professionnelle (dont les temps partiels et les horaires aménagés) sont des mesures de politique familiale générale aujourd’hui bien établies dans l’ensemble des pays développés. La tendance est néanmoins d’en renouveler les bénéficiaires. À titre d’illustration, c’est particulièrement la présence auprès de leurs enfants des hommes et des femmes salariés les plus qualifiés qui semble actuellement recherchée par des congés spéciaux (ainsi des congés de paternité, dont les États nordiques ont été les pionniers) et/ou une revalorisation de la rémunération ou de l’indemnisation des congés (ce que le nouveau congé parental plus court mais mieux rémunéré, mis en place depuis 2006, en France, réalise de façon très limitée, par rapport au nouveau salaire parental instauré en Allemagne) [10]. Concernant les congés de paternité, l’idée de favoriser précocement les attachements père/enfant, ainsi que l’investissement des pères dans les tâches éducatives et dans les soins (cash for care) leur est explicitement associée. Cette implication remplit des objectifs d’égalité homme/femme. Elle est aussi jugée protectrice des risques ultérieurs de rupture des liens en cas, par exemple, de désunion du couple.
À ces politiques du temps de l’enfant s’ajoutent de plus en plus des programmes d’action sociale innovants à destination des parents, des (ex-)conjoints et de leurs enfants. Même sous couvert d’universalité, ces mesures ne ciblent généralement pas les mêmes bénéficiaires mais les membres de groupes plus défavorisés et éloignés de l’emploi. Ces dispositifs se singularisent en ce qu’ils cherchent à “équiper” les individus au point de vue moral, relationnel et/ou émotionnel pour mener à bien leur projet de vie. Il s’agit d’améliorer les relations interpersonnelles des individus en travaillant avec eux sur leurs compétences et leurs aspirations à des échanges positifs et durables. Ces interventions visent ainsi à soutenir, non seulement la famille, mais la qualité de vie familiale et ses gains pour ses membres. Selon les pays, ce ne sont pas les mêmes registres de liens qui sont ciblés. L’orientation de l’intervention apparaît fonction du lien considéré comme le plus protecteur et favorisant pour les individus. Ainsi, aux États-Unis, les efforts se sont d’abord tournés vers l’encouragement à la formation de familles biparentales (dans le cadre de la réforme de l’aide sociale, votée en 1996, sous l’ère Clinton), puis exclusivement vers la promotion du mariage (depuis 2001 et l’élection du républicain George W. Bush). Le lien marital est jugé le plus protecteur des femmes et des enfants, notamment vis-à-vis du risque de pauvreté et de dépendance à l’État-providence. Sa promotion est actuellement assurée par des incitations financières (modulation de l’aide sociale), ainsi que par des programmes d’éducation sexuelle (en faveur de l’abstinence jusqu’au mariage) et de conseil conjugal (différenciés en fonction de l’appartenance communautaire) [11]. Le healthy marriage (mariage “sain”) ainsi visé est une relation durable, fondée sur le respect et l’amour, et qui aide à traverser les hauts et les bas de l’existence. Certaines “habilités”, qui peuvent faire l’objet d’un apprentissage, lui sont particulièrement favorables (aptitude à l’écoute, à la communication, à la compréhension, à la résolution de problèmes, au management du stress, etc.) [12]. Il exclut naturellement la violence.
Dans le cas français, les différentes interventions sociales visent en priorité non directement la conjugalité mais la parentalité, le cas échéant la gestion des effets de la séparation conjugale. Ce champ d’intervention a gagné en visibilité depuis la fin des années 1990. Même s’il reste d’ampleur limitée – il n’a vocation qu’à être une part modeste comparé aux prestations –, il tient aujourd’hui une place à part entière dans le répertoire des services aux familles et de la protection de l’enfance. On peut retenir à titre de repères principaux : l’impulsion d’un programme national d’aide à la parentalité, annoncé lors de la conférence de la famille de 1998 et concrétisé par la mise en place, en 1999, des Réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents (REAAP) [13] ; la reconnaissance institutionnelle de la médiation familiale, dont son installation au cÅ“ur du dispositif judiciaire de conciliation des parties en matière de dévolution de l’autorité parentale par la loi du 4 mars 2002 ; la place désormais conférée aux actions de soutien à la parentalité dans le cadre de la protection de l’enfance, encore récemment confirmée par la loi du 5 mars 2007 [14]. Concernant cette orientation vers un soutien à la parentalité, la France n’est pas isolée. Les ministres européens chargés des Affaires familiales ont clairement exprimé, lors d’un récent Conseil européen, qu’au regard des changements sociaux, “la parentalité, tout en restant liée à l’intimité familiale, devrait être considérée comme un domaine relevant aussi de politiques publiques [15]. La perspective d’une vulnérabilité accrue des familles sous-tend évidemment ces recommandations. Il s’agit aussi, non seulement de neutraliser les formes de parentalité négative (poor or bad parenting), caractérisées par un écart manifeste par rapport à la norme éducative, mais encore d’activer des formes de parentalité positive. Ces dernières relient l’enfant à la société voire compensent, comme facteurs de protection, les effets des autres facteurs de risque – socio-économiques (pauvreté, migration, etc.), environnementaux (habitat social, insécurité, etc.) ou biologiques (handicap, etc.). Ces visées sont communes aux pays, désormais nombreux, qui ont engagé des politiques de soutien à la parentalité, dont le Royaume-Uni, la Belgique mais aussi le Canada.
Dans ces dispositifs, il s’agit d’intervenir soit sur la relation éducative, soit sur des conflits relatifs à l’autorité parentale, soit sur de la maltraitance, des négligences et des carences. L’amour est pourtant toujours en jeu. Les conduites familiales sont associées à de l’affectivité, et les professionnels travaillent avec et sur les affects des bénéficiaires de ces actions. Comme cela a été souligné pour ce type d’intervention, le principal levier d’accompagnement au changement réside dans “les motivations des personnes, leur désir de progresser [16]. Des désirs qui s’enracinent dans l’amour de soi, comme self-esteem, mais aussi dans l’amour de l’autre, en premier lieu de l’enfant, et dans la volonté de satisfaire à cet amour.
 
L’amour, une question technique, morale ou sociale ?
 
 
Quels sont les facteurs déterminants de la qualité de l’échange affectif, des soins et de l’attention à autrui (care) au sein de la famille ? Il est manifeste que, dans le discours comme dans les pratiques, il est souvent malaisé de distinguer les différents registres technique, moral et social des interventions. Ces derniers temps, ces politiques de l’intimité sont surtout associées à et légitimées par une “scientifisation” croissante de l’analyse des conduites parentales et conjugales. Depuis une dizaine d’années, les revues de littérature internationale, telles que produites par les différents ministères ou organisations internationales concernés, ont imposé et banalisé une approche des relations affectives entre enfants et parents, et entre conjoints, en termes d’“aptitudes”, de “styles”, de “compétences” et d’“habilités”. L’approche sous l’angle de la/des compétence(s) a comme effet de mettre à distance tant l’explication sociologique que le jugement moral concernant les caractéristiques du milieu familial : un espace de relations affectives caractérisé par la violence, l’indifférence ou l’agressivité sera moins pensé en termes de moralité ou de détermination sociale que d’incompétence, donc susceptible de recevoir un accompagnement socio-éducatif.
À titre d’exemple, sur le versant des fléaux sociaux imputés à la parentalité négative, l’Organisation mondiale de la santé a reconnu, depuis 2002, les “habilités parentales déficientes” comme un des principaux facteurs contribuant à la criminalité. Logiquement, “l’approche parentale positive” a été établie comme un facteur majeur de protection. Ont été définis comme facteurs familiaux de risque : un encadrement insuffisant des enfants par les parents, des châtiments corporels durs, des conflits entre les parents pendant la petite enfance, un attachement insuffisant entre les parents et les enfants, la maternité précoce, la séparation des parents à un jeune âge, une faible cohésion de la famille, un niveau socio-économique faible [17]. Les variables psycho-comportementales, dont la qualité des relations affectives, sont présentées comme déterminantes. Une consistance et des effets propres leur sont attribués, indépendamment des variables socio-économiques (pauvreté, précarité, etc.). En 2006, le Conseil de l’Europe a également pris position en faveur d’un soutien social à la parentalité (centres et services locaux, lignes téléphoniques d’aide, programmes éducatifs et de soutien pour les parents, développement de la coopération entre écoles et parents). Le rapport de référence venant en appui de ses recommandations se caractérise par un niveau élevé de détails dans la description des habilités parentales adaptées ou des facteurs de risque. La synthèse de ses conclusions se donne néanmoins dans des formes plus banales. La “parentalité positive” se réfère ici à “un comportement parental fondé sur l’intérêt supérieur de l’enfant […], non violent, fournissant reconnaissance et assistance et établissant un ensemble de repères”. Il est ainsi rappelé que “les enfants se comportent mieux lorsque leurs parents sont affectueux et les soutiennent, passent beaucoup de temps avec eux, comprennent leurs vie et comportement, s’attendent à ce qu’ils suivent des règles, encouragent la communication ouverte et réagissent à une mauvaise conduite en en montrant les conséquences et en fournissant des explications adaptées plutôt qu’en infligeant une punition sévère [18]. Ces quelques lignes dessinent la figure du parent “aimant”, du moins telle qu’elle est conçue dans les milieux sociaux les plus favorisés, avec l’appui d’une expertise concernant la satisfaction des besoins de l’enfant. Le risque d’éluder la dimension sociale de ces questions ou d’un glissement de la formulation d’une question sociale à une question morale n’est pas à négliger. De nombreuses recherches ont conclu que la privation économique reste, en matière de climat familial, tout à fait déterminante. Les différents styles éducatifs et modèles relationnels observés chez les individus apparaissent également associés aux différentes positions occupées au sein de l’espace social. Les études statistiques tendent à démontrer de façon répétée que l’instabilité conjugale, la rupture des liens parents/enfants et les écarts par rapport à la norme éducative se rencontrent plus fréquemment dans les groupes moins favorisés. Quelle que soit la source de la pauvreté familiale, selon le “modèle de stress familial”, cette expérience est l’un des facteurs les plus importants qui exercent de lourdes pressions sur les relations entre conjoints, entraînant des sentiments de dépression et augmentant le dysfonctionnement familial [19]. Aider efficacement les membres de ces groupes ne peut se faire dans le déni de leurs difficultés d’existence quotidiennes qu’il s’agit de compenser par l’apport de nouvelles ressources, ici des formes originales d’accompagnement socio-éducatif. La volonté d’équiper les individus dans leur projet de vie est également susceptible de dériver vers un souci d’édification, sur la base d’une moralisation des difficultés relationnelles. Aux États-Unis, la promotion du mariage comme “culture de la responsabilité” auprès de la communauté afro-américaine, caractérisée par une surreprésentation des foyers monoparentaux bénéficiaires de l’aide sociale, illustre la redéfinition d’une question sociale en question morale. La politique fédérale tend à imputer les comportements sexuels et familiaux de ces populations à un déficit de sens des responsabilités et à une “culture de la dépendance” des mères vis-à-vis de l’État-providence. Si le problème de la dépendance sociale est bien réel, son traitement ne saurait être seulement familial. Doivent également être corrigées les difficultés d’accès à la formation et à l’emploi, qui orientent précocement les femmes vers la maternité et détournent les hommes d’un engagement familial stable (le retour vers l’emploi est d’ailleurs l’orientation principale de l’aide sociale aux Etats-Unis, depuis sa réforme en 1996). Se pose par ailleurs la question de la violence conjugale, dont il faut reconnaître qu’elle gagne en importance dans les programmes fédéraux de conseil conjugal. Au Royaume-Uni, les discours sur la morale familiale ont été popularisés par Tony Blair depuis son accession à la tête du Labour, en 1994. La question du “chaos familial” de l’underclass a été posée, et doublée d’appels répétés à une “unité familiale forte” et à une “culture” d’obligations et de responsabilités. La qualité de vie familiale a été soulignée comme le fondement nécessaire à un modèle individuel de “vie bonne” et à la production collective d’une “société décente [20].
 
Une activation des relations affectives
 
 
Si les exigences normatives du bien aimer et l’encouragement social à des relations positives s’adressent à l’ensemble des membres de la société, les groupes sociaux les moins favorisés apparaissent plus particulièrement ciblés. Ces derniers font l’objet d’une injonction potentiellement paradoxale : ils sont incités, pour améliorer leur situation et faire jouer à plein leurs ressources, à s’investir dans l’entretien de relations gratifiantes et protectrices, alors même que l’intervention sociale les désigne comme les moins disposés à réaliser un tel objectif. Cette intervention n’est pas sans risque de stigmatisation : soit qu’elle incite le sujet à prendre conscience de l’écart entre ses possibilités et les normes existantes en matière d’échanges interpersonnels et d’épanouissement, sans offrir les moyens d’une amélioration significative ; soit qu’elle transfère sur un terrain moral la compréhension de conduites socialement déterminées (conditionnées par des formes de vie précaire, stressante, orientée vers la survie, etc.). Il faut pourtant reconnaître à ce type d’intervention un horizon émancipateur (développement personnel, autonomie individuelle, mieux-être en famille). Les évaluations de ces dispositifs par les usagers font apparaître qu’une relation de travail suivie avec des professionnels peut générer un niveau de satisfaction personnelle élevé.
Logiquement, le soutien de la qualité du climat familial consiste en un accompagnement de la parentalité et de la conjugalité stricto sensu, mais pas seulement. Lato sensu, une approche holistique de la vie familiale suppose la mise en place de combinaisons de politiques publiques (familiale, éducative, sociale et de l’emploi) qui permettent aux individus de concilier le travail, la vie familiale et leur satisfaction personnelle. Ces combinaisons doivent considérer les divers aspects de la vie des familles comme formant un ensemble solidaire.
Dans la période actuelle, les politiques sociales s’orientent vers une protection non plus seulement passive mais active contre les risques, voire avec des visées “positives”. Avancée par Durkheim dès la fin du XIXe siècle, l’hypothèse selon laquelle l’État allait devenir de plus en plus un facteur de la vie domestique et un moteur de la vie familiale tendrait à être confirmée [21]. Au-delà, l’État-providence n’intervient pas tant sur des réalités sociales qui lui seraient extérieures que sur des questions sociales dont il a historiquement contribué à la formation (la désunion du couple, la monoparentalité, la réussite éducative, la dépendance sociale, la démission parentale, etc.) – notamment en élevant le niveau de prise en charge collective et les niveaux d’attente en matière d’égalité homme/femme, d’épanouissement personnel et de bien-être. Loin de nous être extérieures, les politiques sociales contribuent à structurer le rythme de nos existences et nos expériences les plus intimes.
 
NOTES
 
[1]Michel Bozon, “Les cadres sociaux de la sexualité”, Sociétés contemporaines, Paris, Presses de Sciences-po, nos 41-42, 2001, p. 5.
[2]Nous renvoyons ici aux principales caractéristiques de la modernité selon Robert Castel, à savoir une assimilation des sociétés modernes à des sociétés d’individus détachés des contraintes-protections traditionnelles, en opposition aux sociétés pré-modernes où dominent l’insertion hiérarchique de l’individu dans des groupes d’appartenance (famille, lignage et groupes de proximité) ; une reconstruction autour de la recherche de sécurité, de protection civile et de protection sociale, avec l’édification de différentes formes d’États de droit redoublés d’un État-providence. Voir L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Le Seuil, coll. “La république des idées”, 2003.
[3]Ulrich Beck et Elizabeth Beck-Gernsheim, The Normal Chaos of Love, Cambridge, Polity Press, 1995.
[4]Anthony Giddens, The Transformation of Intimacy. Sexuality, Love and Eroticism in Modern Societies, Stanford, Stanford University Press, 1992.
[5]Peter Wagner, A Sociology of Modernity. Liberty and Discipline, London, Routledge, 1994.
[6]François de Singly, Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, 1996, p. 9 et 14.
[7]Pour caractériser cet état, Luc Boltanski a remis à l’honneur (avec succès) le terme d’agapè, tiré du grec ancien. Voir L’amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l’action, Paris, Métailié, 1990.
[8]Pour l’approfondissement de cette ligne d’analyse, voir Franz Schultheis, “L’avenir de la famille au centre des antinomies de la modernité”, in Haut Conseil de la population et de la famille, Du politique et du social dans l’avenir de la famille, La Documentation française, Paris, 1992, p. 51-52, et Christophe Delay, Arnaud Frauenfelder et Franz Schultheis, La maltraitance. Contribution pour une sociologie de l’intolérable, Paris, L’Harmattan, 2007.
[9]Nadine Lefaucheur, “Le maintien des liens, de l’angélisme au patriotisme”, Dialogue, n° 152, 1993.
[10]Depuis le 1er juillet 2006, le Complément optionnel de libre choix d’activité (COLCA) offre aux parents ayant un troisième enfant (ou plus) et justifiant d’une activité professionnelle de choisir un nouveau mode de congé parental plus court mais mieux rémunéré (746,26 euros par mois pendant un an, au lieu de 530,72 euros par mois pour une durée de six mois (pour un enfant) à trois ans (si deux enfants et plus)). En Allemagne, caractérisée par une faible natalité (1,36 enfant par femme), depuis le 1er janvier 2007, le parent qui souhaite interrompre son activité professionnelle touche 67 % de son salaire net, plafonné à 1 800 euros, pendant un an. Le second parent peut demander à en bénéficier pendant deux mois supplémentaires, ce qui porte la durée totale à quatorze mois, ou les deux parents décider de s’arrêter jusqu’à sept mois chacun. Le gouvernement a notamment annoncé l’objectif que 27 % des pères fassent une pause dans leur carrière pour s’occuper de leur enfant, contre 5 % actuellement.
[11]Pour le détail des programmes impulsés au niveau fédéral depuis le début des années 2000, consulter le site ad hoc soutenu par le département d’État à la Santé et aux Services humains, http://www.healthymarriageinfo.org
[12]A healthy marriage is a safe, secure, loving relationship that is built on friendship, passion, and commitment. Healthy marriages are strong relationships that can handle life’s ups and downs. […] Researchers have learned that people can learn how to listen and be heard, solve problems, support each other, understand your partner’s background, manage stress”, http://www.healthymarriageinfo.org /indiv_couple/whatishealthym.cfm
[13]Voir la circulaire DIF/DAS/DIV/DPM n° 99-153 du 9 mars 1999 relative aux réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents.
[14]Pour un aperçu plus global, nous renvoyons à l’inscription, depuis l’application de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances), d’une action “d’accompagnement des familles dans leur rôle de parents” au budget de l’État : c’est ainsi l’ensemble des financements susceptibles d’être mis en Å“uvre au titre de la prévention et de la gestion des difficultés d’ordre privé qui sont aujourd’hui reportés à la même enseigne budgétaire (éducation à la sexualité, conseil conjugal et familial, médiation familiale, appui des parents, mais aussi accompagnement à la scolarité).
[15]Communiqué final et déclaration politique des ministres européens chargés des Affaires familiales, Lisbonne, Portugal, 16-17 mai 2006.
[16]Jacques Donzelot, “La police des familles, suite”, Informations sociales, nos 73-74, “La responsabilité des familles”, 1999, p. 136-143.
[17]Voir OMS, Rapport mondial sur la violence et la santé, Genève, 2002 ; Preventing Violence : a Guide to Implementing the Recommendations of the World Report on Violence and Health, Genève, 2004.
[18]Conseil de l’Europe, recommandation Rec(2006)19 relative aux politiques visant à soutenir une parentalité positive.
[19]Pour une revue de littérature internationale, voir La pauvreté, le capital social, les compétences parentales et les résultats des enfants au Canada, Canada, Direction générale de la recherche appliquée, Politique stratégique, Développement des ressources humaines, mars 2002, et Chantal Zaouche-Gaudron, Les conditions de vie défavorisées influent-elles sur le développement des jeunes enfants ?, Ramonville Saint-Agne, Érès, 2005.
[20]Voir Jérôme Tournadre-Planck, Au-delà de la gauche et de la droite, une troisième voie britannique ?, Paris, Dalloz, 2006, p. 190-200.
[21]Émile Durkheim, “La famille conjugale” (1892), Textes, tome 3, Paris, Éditions de Minuit, 1975, p. 35-49.
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Michel Bozon, “Les cadres sociaux de la sexualité”, Société...
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Nous renvoyons ici aux principales caractéristiques de la m...
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Ulrich Beck et Elizabeth Beck-Gernsheim, The Normal Chaos o...
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[4]
Anthony Giddens, The Transformation of Intimacy. Sexuality,...
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[5]
Peter Wagner, A Sociology of Modernity. Liberty and Discipl...
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[6]
François de Singly, Le soi, le couple et la famille, Paris,...
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[7]
Pour caractériser cet état, Luc Boltanski a remis à l’honne...
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[8]
Pour l’approfondissement de cette ligne d’analyse, voir Fra...
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Nadine Lefaucheur, “Le maintien des liens, de l’angélisme a...
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[10]
Depuis le 1er juillet 2006, le Complément optionnel de libr...
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[11]
Pour le détail des programmes impulsés au niveau fédéral de...
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