2007
Informations sociales
Partie 3 : (R)évolutions dans la sphère affective et sexuelle ? – ••• en contrepoint
Familles et utopies
Alain Vulbeau
Thierry Paquot, Utopies et utopistes, Paris, La Découverte, 2007
L’Utopie est le pays qui n’existe nulle part. Thomas More, inventeur du mot, décrit cette île étrange où l’on est heureux, dans un récit paru en 1516. Le mot utopie devient ensuite un nom commun pour désigner les nombreux ouvrages qui, jusqu’à nos jours, entreprendront d’inventer un autre monde, meilleur que le nôtre. Les utopies sont presque toujours composées de trois éléments : la présentation d’un monde invivable, la contre-proposition d’un autre monde, la description d’un espace bâti qui traduit les changements politiques et sociaux jusque dans l’architecture et l’urbanisme.
À ces traits distinctifs, il faut ajouter les questions majeures de l’éducation et de la famille. La première soulève le problème de la reproduction de la société utopique : comment faire pour transmettre des principes nouveaux ? Au début du XIXe siècle, Fourier, dans son traité du Nouveau monde industriel et sociétaire, propose d’organiser les enfants en huit groupes, élevés non par les parents biologiques mais par des adultes qui en ont la vocation. Ils s’occupent plus spécialement des plus jeunes (nourrissons, poupons et bambins) tandis que les plus âgés (chérubins, séraphins, lycéens, gymnasiens et jouvenceaux) s’éduquent entre eux. L’idée centrale est de faire confiance aux passions et aux attractions mutuelles. Deux disciplines suffisent à l’école de Fourier : la gastronomie et l’opéra qui, toutes deux, font appel aux sens, contiennent tous les autres savoirs et mènent à l’“Harmonie”, état ultime de la société accomplie.
Avec la famille, on touche à un point important de l’organisation utopiste. En général, les utopies se fondent sur l’égalité des femmes et des hommes et sur l’abandon du mariage monogame. La liberté sexuelle et la recherche du plaisir sont les repères des relations affectives, le plus souvent justifiées par la référence aux mĹ“urs naturelles des tribus polynésiennes. Fourier s’affranchit de tous les tabous en prônant toutes les possibilités de comportements amoureux, dont l’inceste.
À partir du XIXe siècle, des groupes ont tenté de mettre en pratique des utopies, en référence principalement au phalanstère de Fourier. Ces communautés, installées en France, au Brésil et aux États-Unis, tentent d’implanter des exploitations agricoles dont les revenus sont collectivisés. En 1848, John Humphrey Noyes fonde Oneida, un domaine de 300 résidents. Les couples sont redistribués tous les quatre jours et les femmes d’âge mûr initient les jeunes gens. La procréation se fait entre partenaires sélectionnés par un comité, les enfants naissent hors de tous liens familiaux traditionnels et sont élevés par la collectivité. Ce système dura une trentaine d’années, attirant de nombreux visiteurs. Par la suite, les enfants de Noyes éditèrent leurs mémoires, dressant un bilan mitigé de leur enfance dans cette communauté.