Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
148 pages

p. 96 à 99
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Partie 3 : (R)évolutions dans la sphère affective et sexuelle ?

n° 144 2007/8

2007 Informations sociales Partie 3 : (R)évolutions dans la sphère affective et sexuelle ?

“Ma sœur m’a ramassé”

Frères et sœurs dans les contes

Nicole Belmont Directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, elle a mené des recherches sur l’anthropologie de la naissance et sur l’histoire du folklore. Elle se consacre maintenant à l’étude des contes européens de tradition orale. Elle a publié notamment Comment on fait peur aux enfants, Paris, Mercure de France, 1999.
Les contes de tradition orale commencent par l’exposé d’une configuration familiale particulière, où sont présentes des fratries. Celles de même sexe, plusieurs frères ou plusieurs sœurs, établissent des situations de rivalité, alors que les rapports entre frères et sœurs sont plus complexes. Deux contes sont évoqués, où la sœur joue un rôle de médiatrice dans l’initiation de son ou de ses frères.
Le détour par les contes offre une vision métaphorique des relations familiales, en particulier entre frères et sœurs. Qu’elle ramasse les “restes” de son frère ou qu’elle parte à la recherche de ses frères disparus, la sœur joue un rôle de rassembleuse et de médiatrice. Elle doit pourtant veiller à faire respecter l’interdit majeur : celui de l’inceste.
Les contes de transmission orale se déploient à partir d’une configuration familiale spécifique. Et peut-être trouverait-on autant de cas de figure de ces ensembles familiaux particuliers que de contes types [1]. Entre rivalité et dévouement, les relations de fratrie y tiennent une place importante.
 
Il était une fois…
 
 
Dans de nombreux récits, trois frères partent successivement à l’aventure, qui tourne court pour les deux aînés, car ils ne montrent aucune compassion envers un être déshérité, un vieillard, une mendiante ou un animal blessé qui se place sur leur chemin pour les mettre à l’épreuve. Le plus jeune se montre généreux, il recevra l’aide de l’être surnaturel qui se cache sous une apparence misérable et qui lui révélera la conduite à tenir pour réussir la tâche entreprise : vaincre la Bête à sept têtes ou le Corps-sans-âme, délivrer des princesses, aller dans l’Autre Monde. Revanche imaginaire du plus jeune sur ses aînés qu’il envie ? Le plus jeune, décrit comme un nigaud, un “Jean-le-Sot”, a cependant une qualité, cette capacité de s’identifier à un être misérable en souffrance et de lui porter secours. Celui-ci lui indiquera en retour les bonnes façons de faire pour réussir, alors que les frères aînés jugent n’avoir besoin de personne pour obtenir la victoire. Si le Petit Poucet est le cadet de nombreux frères, il est aussi le plus malin [2]. Le cas de figure des “enfants abandonnés dans la forêt” connaît une autre configuration, frère et sœur, comme dans la version des frères Grimm, Hansel et Gretel. S’il règne entre frère et sœur l’égalité au départ, ils reçoivent un traitement différent de la part de l’ogre et de l’ogresse entre les mains desquels ils sont tombés : le garçon est mis à engraisser, la fille à travailler au ménage. “Nous ferons de lui un petit cochon, de la petite une servante”, selon la version recueillie par M.-L. Tenèze en Aubrac. L’immobilisation du garçon le contraignant à la passivité, c’est donc à sa sœur qu’il revient de mettre en œuvre leur sauvetage.
Dans le conte Ma mère m’a tué, mon père m’a mangé [3], la sœur d’un garçon joue un rôle de médiatrice. Elle rassemble les os de ce dernier alors qu’il a été tué et cuisiné par sa mère (souvent sa marâtre), puis mangé par son père. L’intervention d’un personnage surnaturel permet la résurrection du garçon sous forme d’un oiseau qui chante sa propre histoire : “Ma tante [4] m’a tué,/ Mon père m’a mangé,/ Ma petite sœur Marguerite m’a ramassé,/ M’a mis sur un petit aubépin,/ M’a dit : « Fleuris, fleuris, mon petit frère! »” (version du Poitou). La sœur “ramasse”, “rassemble”, “porte” les restes de son frère qui a subi le passage initiatique de la cuisine maternelle et de l’absorption paternelle comme autant de gestations séparatrices. Médiatrice, elle lui permet de renaître sous la forme d’un oiseau, symbole phallique, qui affirme son identité masculine [5].
Les relations entre frères et sœur sont également particulièrement métaphorisées pour ce qui est de leurs dangers. Dans le conte La petite fille à la recherche de ses frères disparus, les nombreux garçons d’une fratrie ou bien désirent la naissance d’une sœur, mais un malentendu leur fait croire qu’il s’agit encore d’un garçon, ou bien, de manière phobique, ne veulent pas de sœur : ils s’en vont tous ensemble lorsqu’elle vient au monde [6]. Apprenant, quelques années plus tard, qu’elle a des frères, la sœur part à leur recherche, les retrouve au fin fond d’une forêt et s’installe avec eux. Un palier narratif raconte comment les tâches respectivement masculines et féminines sont réparties entre eux : ménage et cuisine d’une part, chasse ou bûcheronnage de l’autre [7]. La jeune fille transgresse un interdit concernant le feu de cuisine, qu’elle laisse éteindre. Elle doit en demander à la demeure d’un ogre qui, en échange, vient tous les jours lui sucer le bout du doigt. Elle s’affaiblit, est obligée d’avouer sa faute à ses frères, qui réussissent à décapiter le personnage maléfique. La mère ou l’épouse de celui-ci se venge en métamorphosant les garçons en animaux domestiques : moutons ou bœufs. La jeune fille, “devenue grande et bien jolie”, comme si la métamorphose des frères et le passage de l’état de petite fille à celui de jeune fille étaient des événements interdépendants, est épousée par un prince. Une belle version bretonne raconte comment les frères retrouvent la forme humaine lorsque l’aîné, sous la forme d’un mouton, tient le premier-né de sa sœur sur les fonts baptismaux.
Lors des rencontres quotidiennes et maléfiques avec l’ogre, le sang de la jeune fille ne coule pas à la manière du flux menstruel, mais de façon invisible, absorbé directement par ce personnage de cauchemar lorsqu’il suce le petit doigt de cette dernière. Le sang qui apparaît lors de la puberté des filles marque le temps où elles deviennent fécondes, mais elles ne peuvent l’être que pour une autre famille, une autre lignée que la leur. Leur sang est destiné à d’autres hommes que leurs frères. La figure du personnage qui vient secrètement sucer le petit doigt de la jeune fille peut être interprétée comme une mise en scène de l’union incestueuse, d’une union où le sang se déplace en circuit interne. Le ravalement à l’état animal évoque aussi le phantasme d’inceste. Il rétablit, mais de manière excessive, la distance désirée par les frères à la naissance de leur sœur. Celle-ci, encore petite fille, sait que la fuite ne résout pas les problèmes qu’il faut affronter au seuil de l’âge adulte. Son mariage exogamique instaure l’équilibre idéal entre la consanguinité et l’alliance, les frères devenant alors des beaux-frères, des oncles, voire des parrains. On peut aussi évoquer les versions nordiques et germaniques de ce conte, où, pour délivrer ses frères de leur apparence animale sauvage, la jeune fille doit garder le silence tout en leur fabriquant des chemises [8] avec des matériaux bruts (orties, duvet végétal). Son mutisme n’empêche pas le mariage avec le prince. Mais les enfants de cette union sont enlevés par une figure maternelle maléfique, jusqu’à l’accomplissement de sa tâche par l’héroïne.
 
Décrypter la complexité
 
 
L’étude des contes, à travers leurs multiples versions, montre les raffinements de l’analyse qu’ils pratiquent au moyen du jeu de leurs figurations métaphoriques. Les fratries de même sexe, trois frères, trois sœurs, déploient des situations de rivalité. Celles qui sont constituées de frères et de sœur(s) visent souvent la liquidation des tentations incestueuses, mise en œuvre par la ou les filles. Ces dernières se comportent en “passeuses” de l’adolescence de leurs frères : tout en appartenant à la génération où ceux-ci prendront femme, leur tâche est de leur faire comprendre qu’elles ne pourront être leur compagne, vouées à devenir celle d’un autre homme.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Nicole Belmont, “Conte et enfance. À propos du conte « Ma mère m’a tué, mon père m’a mangé » (T 720)”, Cahiers de littérature orale, n° 33, 1993, p. 75-98.
·  Geneviève Calame-Griaule, “La petite fille qui cherche ses frères”, Des cauris au marché. Essais sur des contes africains, Paris, Société des africanistes, 1987.
·  Marie-Louise Tenèze, “La famille dans les contes populaires : la relation du (des) frère(s) et de la sœur”, Dialogue, n° 84, 1984, p. 124-138.
·  Margarita Xanthakou, “Mon amour, mon frère : présentation et esquisse d’analyse d’un corpus de littérature orale”, Cahiers de littérature orale, n° 12, 1982, p. 119-147.
 
NOTES
 
[1]Les contes populaires que l’on retrouve dans une aire indo-européenne large (de l’Irlande à l’Inde) ont été classés dans la typologie internationale Aarne-Thompson : ce sont les mêmes récits, mais porteurs de particularités culturelles et linguistiques.
[2]Dans la tradition, ce personnage, bien qu’il occupe le dernier rang de naissance, n’a pas la taille minuscule que lui a attribuée Perrault, renchérissant sur le handicap du héros.
[3]Conte destiné à l’audience enfantine et qui serait monstrueux si on le prenait à la lettre.
[4]C’est le nom qu’on donnait à la marâtre dans de nombreuses régions.
[5]L’oiseau est porteur d’un symbolisme phallique, ce que ne démentent pas les activités traditionnelles des garçons “dénicheurs”.
[6]La version des Grimm est plus sinistre : c’est le père qui projette de tuer tous ses fils pour réserver à sa fille ses biens et son royaume.
[7]Quelques versions s’arrêtent à cette étape, sans mener les jeunes gens au mariage, mais ayant défini leurs attributions de genre.
[8]Le vêtement est humanisant, celui-ci est le plus proche de la peau.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Les contes populaires que l’on retrouve dans une aire indo-...
[suite] Suite de la note...
[2]
Dans la tradition, ce personnage, bien qu’il occupe le dern...
[suite] Suite de la note...
[3]
Conte destiné à l’audience enfantine et qui serait monstrue...
[suite] Suite de la note...
[4]
C’est le nom qu’on donnait à la marâtre dans de nombreuses ...
[suite] Suite de la note...
[5]
L’oiseau est porteur d’un symbolisme phallique, ce que ne d...
[suite] Suite de la note...
[6]
La version des Grimm est plus sinistre : c’est le père qui ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Quelques versions s’arrêtent à cette étape, sans mener les ...
[suite] Suite de la note...
[8]
Le vêtement est humanisant, celui-ci est le plus proche de ...
[suite] Suite de la note...