Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 114 à 121
doi: en cours

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Partie 3 : Le lien adoptif, sa constitution, son suivi

n° 146 2008/2

2008 Informations sociales Partie 3 : Le lien adoptif, sa constitution, son suivi

L’adoption “tardive” et son accompagnement

Le rôle de l’Organisation régionale de concertation sur l’adoption

Entretien avec Cornélia Burckhardt Responsable technique de l’Organisation régionale de concertation sur l’adoption (ORCA), elle a été corédactrice, avec Ombline Ozoux-Teffaine, de l’ouvrage Enjeux de l’adoption tardive, paru aux éditions Érès, en 2004. Propos recueillis par Lise Mingasson
La mission de l’ORCA est de faciliter la rencontre entre des enfants dits “à particularités” et des familles adoptantes. Cette mission est rendue difficile par la spécificité de ce type d’adoption, en lien notamment avec la norme fortement ancrée chez les praticiens du social du maintien des liens du sang, le plus longtemps possible. D’où ces procédures tardives, longues, qui rendent l’enfant plus âgé moins “attractif” pour des familles qui souhaitent majoritairement adopter des bébés. Avant la rencontre entre l’enfant et la famille, pendant et après, l’ORCA effectue un travail d’accompagnement adapté au cas par cas.
Permettre à des enfants dits “à particularités” d’être adoptés par une famille est la mission de l’Organisation régionale de concertation sur l’adoption. Cette démarche consiste en un accompagnement spécifique des enfants et des candidats à l’adoption avant, pendant et après la rencontre. Un travail au plus près des uns et des autres afin de vaincre les préjugés, les peurs, ou encore les images réciproques idéalisées. Afin de laisser place à la réalité de l’enfant et des futurs parents.
Responsable technique de l’Organisation régionale de concertation sur l’adoption (ORCA) (voir encadré), Cornélia Burckhardt a mission de trouver pour des enfants dits “à particularités” une famille adoptive, et de permettre à une famille disposée à accueillir un enfant atteint de troubles psychologiques et/ou physiques plus ou moins graves, et/ou âgé de 7 ans et plus, de réaliser son projet. C’est à cette rencontre qu’elle se consacre. Plus de vingt ans d’expérience, précédés d’un parcours d’infirmière et de psychologue, l’autorisent à livrer sa réflexion sur les aspects pratiques et psychologiques de ce processus d’accompagnement personnalisé de l’enfant et de la famille. Contribuer à faire évoluer les positionnements des professionnels dans le cadre de la formation est aussi au cœur de sa pratique.
Qu’est-ce que l’ORCA ?
L’Organisation régionale de concertation sur l’adoption est créée en 1981, à l’initiative du ministère des Affaires sociales, afin de répondre au besoin d’adoption des pupilles de l’État. Le service s’implante dans l’est de la France. En 1992, l’ORCA devient un service spécialisé interdépartemental. Une convention lie l’État et les cinq départements. L’ORCA intervient à la demande des services adoption de ces départements. Son objectif est de réaliser l’adoption d’enfants dont le placement est difficile au regard des ressources d’un seul département. Il s’agit également de développer des actions de sensibilisation et de formation auprès des travailleurs sociaux, des familles ayant obtenu l’agrément et des associations intéressées. La psychologue responsable du service collabore avec les travailleurs sociaux référents des départements qui ont signé une convention avec l’ORCA.
Entre 1982 et 2006, 173 enfants ont été adoptés par l’intermédiaire de l’ORCA. 35 % étaient âgés de 8 à 14 ans, et présentaient pour une grande majorité des perturbations psychologiques/et ou de comportement ainsi que des difficultés scolaires. 21 %, âgés de 0 à 7 ans, présentaient également des troubles plus ou moins graves. 10 %, âgés de 0 à 7 ans également, étaient atteints d’un handicap physique important. 30 %, âgés de 0 à 3 ans, étaient atteints de trisomie et de troubles connexes. 4 % étaient dans des situations particulières d’ordre juridique ou familial.
L’ORCA est hébergée par le conseil général de Meurthe-et-Moselle (48, rue du Sergent-Blandan, CO.90019, 54035 Nancy cedex). Il associe les départements du Haut-Rhin, de la Meuse, de la Moselle et des Vosges, ainsi que l’État.
Une seconde ORCA, fondée en 2004, concerne trois départements de Basse-Normandie : le Calvados, la Manche et l’Orne.
Informations sociales - La spécificité de l’ORCA tient notamment dans l’adoption “tardive”. Une expression qu’il s’agit d’expliciter. Qu’entendez-vous par là ?
Cornélia Burckhardt - Adopter un bébé est le souhait de la plupart des futurs parents adoptifs. Or, les abandons à la naissance sont limités. Cela tient au fait, notamment, que des aides psychologique, sociale et financière sont désormais apportées aux mères dès la naissance de l’enfant, ce dont on ne peut que se réjouir. Cependant, le lien n’arrive pas toujours à s’établir au fil du temps entre la mère et l’enfant, et ce dernier peut alors être confié à l’aide sociale à l’enfance. Certains de ces enfants deviendront juridiquement adoptables à certaines conditions (voir encadré dans l’article de Hubert Bosse-Platière).
En France, nous avons du mal à admettre que, parfois, la meilleure chance à donner à l’enfant placé est de lui trouver des adoptants. Maintenir les liens du sang reste la norme fortement intériorisée par les travailleurs sociaux des services de l’enfance qui ont pour mission de maintenir le lien parent/enfant le plus longtemps possible. Or, une situation familiale chaotique comme la vivent la plupart de ces enfants – abandons, reprises, rejets, tentatives multiples avortées – rend d’autant plus difficile leur adaptation réussie dans une famille.
On parle d’adoption tardive parce que l’abandon est différé. Deux procédures sont possibles :
  • l’article 350, qui rend l’enfant juridiquement adoptable, suppose une rupture des contacts avec les parents depuis un an. Les formalités administratives et juridiques durent un an et demi environ, et davantage si les parents font appel. C’est pourquoi les enfants sont âgés d’environ 4 ans (ou plus) lorsqu’on envisage l’adoption ;
  • dans la procédure du consentement familial, le travailleur social propose et accompagne la mère à reconnaître l’écart entre ce dont l’enfant a besoin et ce que lui offre son environnement. Il aide la mère à consentir à l’adoption de l’enfant. Très peu de départements appliquent cette dernière possibilité et on peut le regretter.
Dans les deux cas, il s’agit bien d’un abandon de fait. Cependant, l’un et l’autre n’ont ni la même portée ni la même signification. L’article 350 est une sanction juridique prononcée par le juge à l’encontre des parents. Dans la seconde hypothèse, la mère se préoccupe de l’avenir de l’enfant. Ce qui est très différent.
Pourquoi le travailleur social résiste-t-il à envisager d’autres solutions que le maintien du lien d’origine ? Sans doute ressent-il une difficulté à prendre un certain recul par rapport à sa mission de départ. L’abandon renvoie, par ailleurs, chacun à sa propre histoire en tant que fils ou fille et en tant que parent. C’est le lieu des projections personnelles, en écho avec les cicatrices et les blessures du passé.
En formation, lorsque je parle d’adoption d’enfants “grands”, je me heurte souvent à l’idée reçue qu’il est “trop tard”, pour l’enfant comme pour la famille. Or, l’expérience le montre, certaines familles sont ouvertes à l’adoption d’enfants plus âgés ou moins conformes à la norme. Il faut se donner les moyens de réussir et la réalité se chargera de poser les limites.
I. S. - Que mettez-vous sous le terme d’enfants “à particularités” ?
C. B. - L’expression n’est pas adaptée mais nous n’en trouvons pas d’autre. Comment exprimer la différence entre l’adoption “classique” et rêvée que nous évoquions précédemment – adopter un bébé – et les autres cas de figure ? Le bébé lui-même peut être très particulier. En 1981, les enquêtes sur lesquelles s’est créée l’ORCA ont montré qu’un nombre important de pupilles de l’État n’étaient pas placés en vue d’adoption en raison d’un problème de santé (physique ou psychique), ou bien à cause de leur âge ou de la couleur de leur peau. Voilà des “particularités” qui sont supposées retarder ou rendre impossible la démarche d’adoption.
En réalité, le traumatisme majeur pour l’enfant, quels que soient son âge et son état, c’est l’abandon. S’ajouteront les souffrances inhérentes à un parcours de ruptures, de maltraitances et de violences. Certes, l’enfant très jeune ne peut pas nous signifier une souffrance indicible. Comment est-il touché par l’abandon, comment vivra-t-il l’adoption ? Personne ne le sait. Plus grand, il pourra exprimer plus clairement ses sentiments et ses émotions. Avec lui, il sera possible d’envisager un travail préparatoire et d’élaboration.
I. S. - Comment, du point de vue du professionnel, aborder le processus d’adoption d’un enfant ?
C. B. - Les professionnels doivent rester prudents quant à l’issue de la procédure juridique en cours. L’enfant demeurera-t-il dans la famille d’accueil ou dans l’institution ? Sera-t-il possible de trouver une famille adoptive ? De son côté, l’enfant exprime souvent sa peur d’être adopté. Comment entendre cette résistance si l’adoption est d’emblée présentée par les professionnels comme une solution “bonne” pour lui ?
Le second aspect est la prise en compte des facteurs de risque liés à l’adoption. Quels sont-ils ? L’enfant est en période de préadolescence, il a environ 11 ou 12 ans. Sera-t-il capable de s’enraciner dans une famille au début de la période d’autonomisation ? Dans son histoire, il a été l’objet de maltraitances ou de violences physiques ou morales. Il risque de se mettre dans la position d’être à nouveau victime. La maltraitance est une inter-relation, l’un suscitant la violence de l’autre. Plus l’histoire aura été traumatisante, plus l’enfant va d’emblée vouloir éprouver le lien. La famille adoptive trouvera-t-elle des réponses adéquates ? L’enfant a vécu des ruptures et des placements multiples qui l’ont fragilisé… Le cumul des facteurs de risque doit alerter le professionnel.
I. S. - Que signifie pour vous “accompagner un enfant et ses parents adoptifs” sur le chemin de l’adoption ?
C. B. - Qu’est-ce que préparer un enfant à l’adoption ? Il s’agit de lui permettre de s’exprimer en travaillant avec lui avec des outils adaptés à son âge : le dessin, le jeu… Avec des enfants plus grands, il est proposé de réaliser un cahier de vie, d’écrire son histoire, qui n’est pas celle d’un autre. C’est un acte valorisant.
Quelle idée l’enfant se fait-il de sa naissance, de son parcours ? Pourquoi l’adoption pourrait-elle être une bonne solution pour lui ? Dans ce passé spécifique où les souvenirs sont absents ou partiels, l’adoption représenterait-elle un avenir ? Les réponses passent par la prise de conscience de l’abandon. Il faut déjà intégrer ce fait, même douloureux. L’abandon précède l’adoption.
Tous les enfants ne sont pas d’accord avec le fait d’être adopté. C’est même plutôt l’exception. Ils disent : “Non, je ne veux pas”, et souhaitent rester dans la famille d’accueil. Or, celle-ci ne deviendra jamais leur vraie famille, car il n’existe pas de lien de filiation. La notion de lien durable, qui est alors introduite dans l’échange, est parfaitement comprise, car les enfants connaissent la réalité des liens précaires. Ils savent que la famille d’accueil, c’est “comme si…”. L’école ne manque pas de leur renvoyer cette réalité. Un nombre important d’enfants ne sont pas placés en vue d’adoption au regard d’une intégration réussie dans une famille d’accueil. Or, justement, cette bonne relation leur donne les meilleures chances de réussite en adoption, à condition que la séparation soit abordée correctement.
Comment faire lien avec le passé ? Parfois, l’enfant souhaite revoir la pouponnière et sa “nounou” référente ou la première famille d’accueil. Il aura pu garder quelques traces de son histoire : des souvenirs de lieux, de personnes, de senteurs… Avec chacun, il s’agit de se reconstruire, au-delà du morcellement initial. Ce médiateur, que je représente, constitue un espace transitionnel pour l’enfant et pour les adoptants qui devra être en capacité d’être le support des projections des uns et des autres. Et ceci jusqu’à ce que l’enfant puisse me faire comprendre qu’il n’a plus besoin de moi.
I. S. - Qui sont ces familles qui se lancent dans l’adoption d’enfants “à particularités” ?
C. B. - Les couples susceptibles de se porter candidats pour un enfant “à particularités” ont en général déjà des enfants. Ils manifestent une grande ouverture liée à un parcours propre, à des souffrances vécues et surmontées. Eux aussi sont “à particularités”. Le désir de filiation doit être présent, au-delà des convictions humanitaires.
Dans le cadre de la préparation des adoptants, j’essaie d’accompagner ces derniers dans une réflexion sur leurs propres possibilités et limites face à un enfant donné. Pour quel type d’enfant sont-ils prêts à s’engager ? Mon travail est de les aider à passer de l’imaginaire aux réalités de l’adoption.
Dans ces familles adoptantes déjà constituées, la constellation familiale implique que soit observée la place de chacun par rapport à celle de l’enfant à venir. Que signifie devenir l’aîné ou le cadet d’une nouvelle famille au regard de sa place d’origine, se trouver le seul garçon ou la seule fille dans la nouvelle fratrie ? Ces données sont des indications ou des contre-indications, selon les cas.
Certains éléments pratiques interviennent également, comme la nécessité de la proximité d’un établissement spécialisé (éviter que l’enfant retourne en internat), l’adéquation d’un environnement urbain ou rural, etc.
Il est parfois difficile d’évaluer ce qui est le plus important. Cependant, le critère essentiel se définit par l’adaptabilité psychologique des adoptants aux événements externes et internes. Comment réagissent ces personnes aux pistes de réflexion proposées ? Sont-elles en mesure d’entendre ? Comment vont-elles réagir ? En effet, il peut surgir des faits inattendus, perturbants, qui seront mieux surmontés si le cadre n’est pas trop rigide.
La créativité est la seconde qualité importante des adoptants. Ces parents seront-ils capables d’être inventifs, de sortir des sentiers battus ? Trouveront-ils la manière de faire émerger ce que l’enfant a en lui et de le valoriser ? Souvent, le recours à l’art et à la créativité est fécond.
Enfin, les parents doivent faire preuve à la fois de souplesse et de solidité. Plus la blessure d’abandon est importante, plus l’enfant a besoin d’être tenu dans un environnement tolérant. Le travail du lien demande du temps. L’enfant teste ses futurs parents adoptifs, il mesure leur capacité à réagir, il éprouve leurs limites, afin d’être rassuré.
I. S. - Quelle démarche adoptez-vous avec la famille d’accueil en cas d’adoption de l’enfant ?
C. B. - Il convient de prendre soin d’entrer en relation avec elle et de laisser s’exprimer la peine et la souffrance de la séparation. En effet, comment cette famille qui a élevé et investi l’enfant parfois pendant plusieurs années va-t-elle accepter de le laisser partir ? Sera-t-elle en capacité de le soutenir dans ce départ vers une autre vie ? Sans préparation, cela peut être vécu comme quelque chose de très violent, proche du rapt.
I. S. - En conclusion, sur quels points précis souhaitez-vous mettre l’accent ?
C. B. - Je remarque une évolution importante de la qualité des candidats à l’adoption, en termes d’ouverture et de maturité, induite en partie par le travail des médias. En revanche, dans le travail social, la réflexion tourne en rond. Celle-ci devrait porter sur la place des liens du sang et des liens du cœur. La norme actuelle continue de privilégier le lien du sang, limitant l’accès à l’adoption d’enfants qui n’ont avec leur famille qu’un lien si ténu qu’ils sont, dans les faits, abandonnés. La formation des juges, des travailleurs sociaux, des administratifs a un rôle à jouer, afin de limiter les conséquences des résistances, des idées toutes faites et des projections personnelles déjà évoquées. Les préjugés enferment l’enfant et lui barrent un avenir.
J’insisterai aussi sur l’accompagnement nécessaire de l’après-adoption. C’est un temps particulier, méconnu et qui demande des personnes qualifiées. Le traumatisme initial de l’enfant demeure l’abandon, et en cas de difficulté, s’en tenir aux relations entre le parent adoptif et l’enfant ne suffit pas. Le recours à une approche thérapeutique individuelle dès les premières difficultés avec la famille adoptante place l’enfant dans une position de retour vers le passé, ce qui n’est pas non plus adapté au moment où il doit s’investir fortement dans sa nouvelle famille. Dans cette phase de construction de liens filiaux, l’aide d’un thérapeute ou d’un médiateur familial me semble plus appropriée. C’est une question complexe qui mérite de l’attention.
Nous, praticiens, devons rester humbles. Nous disposons de fragments d’histoires, d’écrits partiels. Il reste beaucoup d’inconnu chez les enfants comme chez les familles adoptantes. Comment expliquer un échec alors que tout semblait concourir à une démarche réussie ? Toutefois, l’échec n’est jamais total, il se travaille et permet d’avancer. Comment expliquer parfois ces rencontres magiques de l’ordre de l’évidence, qui s’apparentent au coup de foudre entre un enfant et ses parents adoptifs. Quelque chose se passe comme : “Je te reconnais toi comme mon enfant et je te reconnais toi comme mon parent.” Cela arrive.
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