2008
Informations sociales
Partie 3 : Réseaux de proximité : famille et amis
La cohésion sociale à l’épreuve de l’entre-soi
Entretien avec
Pierre-Yves Cusset
Agrégé de sciences économiques et sociales, actuellement chargé de mission au Conseil d’orientation pour l’emploi. Il a notamment publié en 2007 Le lien social, Paris, Armand Colin, collection 128, “Les évolutions du lien social, un état des lieux”, Horizons stratégiques, nËš 2, octobre 2006 et un dossier “Individualisme et lien social”, Problèmes politiques et sociaux nËš 911, avril 2005, Paris, La Documentation française.Propos recueillis par
Caroline Helfter
Les réseaux sociaux sont aujourd’hui davantage construits par l’individu autour d’affinités électives. Dans quelle mesure cette sélectivité, dans un contexte d’individualisation renforcée, met-elle à l’épreuve la cohésion sociale ? Une réflexion sur le lien social et ses caractéristiques dans la société d’aujourd’hui offre une tentative de réponse.
Auteur d’un ouvrage sur Le lien social (Armand Colin, 2007), Pierre-Yves Cusset y propose une analyse nuancée de la réalité française : loin du lamento généralisé concernant l’atomisation de la société, il estime que si crise du lien social il y a, celle-ci concerne moins les liens privés que le lien civil qui relie chacun à la collectivité dans son ensemble.
Informations sociales : Quelle est, selon vous, la spécificité du lien social contemporain ?
Pierre-Yves Cusset : Il me semble que c’est son caractère électif qui constitue la marque de fabrique du lien de notre modernité avancée : il est de plus en plus construit à partir de l’individu et de moins en moins hérité du passé ou imposé par le groupe. Ce qui présente, pour chacun, des bénéfices indéniables en termes de nouvelles marges de liberté. Mais cette victoire de l’individu constitue un défi pour la collectivité dans son ensemble. Je pense en effet, avec Marcel Gauchet, que nous risquons d’entrer dans un monde où “
les gens sont destinés à se supporter très mal les uns les autres”
[1]. Je vois dans cette situation une conséquence de l’électivité croissante de nos relations à autrui : étant de plus en plus habitués à choisir les individus avec lesquels nous entretenons des contacts, nous avons davantage de difficultés à composer avec ceux dont la présence s’impose à nous. D’où l’augmentation des tensions dans l’espace public, où l’individu doit se confronter à des anonymes non choisis, c’est-à-dire à des personnes qui ne font pas partie de ses cercles affinitaires. Or c’est précisément dans les espaces publics – rues, places, parcs, transports en commun, centres commerciaux… – que s’éprouve au jour le jour, de manière très concrète, notre capacité à vivre ensemble.
I. S. : D’où la montée des incivilités ?
P.-Y. C. : Il n’existe aucune donnée, en France, qui permettrait de mesurer l’évolution du respect des règles de civilité par la population. Mais d’après la synthèse établie par Robin Kowalski des travaux sur le sujet
[2], la plupart des études, principalement anglo-saxonnes, montrent effectivement une augmentation des comportements “incivils”, ici entendus comme manifestant une absence d’attention au bien-être des autres. Il s’agit donc d’entorses relativement bénignes aux codes informels qui régissent notre co-présence dans l’espace public. Mais de petites causes peuvent avoir de grands effets. Ainsi, des micro événements qui ne sont pas graves en eux-mêmes – comme appuyer sur le bouton de l’ascenseur sans attendre le nouvel arrivant, resquiller dans une file d’attente, ne pas ramasser les crottes de son chien, mettre sa musique très fort… – contribuent, par effet de répétition, à miner le lien social en rendant la cohabitation difficile. Et si je n’ai rien à faire de mon voisin, comment asseoir des systèmes de protection fondés sur une solidarité nationale ? C’est parce que les individus d’une même nation ont un sentiment minimum de fraternité les uns vis-à-vis des autres qu’ils acceptent ces mécanismes collectifs de redistribution.
I. S. : Cette moindre tolérance à l’égard des manifestations de présence des autres contribue-t-elle au développement de l’ “entre-soi” ?
P.-Y. C. : Il y a débat sur l’ampleur et l’évolution de la ségrégation urbaine en France. Le diagnostic que l’on pose est largement fonction de la taille de la zone d’habitat considérée. Ainsi, l’économiste Éric Maurin, qui a étudié des entités de 35 logements contigus, constate que la ségrégation n’a pas augmenté ces vingt dernières années, sauf chez les catégories socioprofessionnelles les plus aisées
[3]. En revanche, les travaux de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme, portant sur la région Île-de-France, ont mis en évidence une polarisation croissante des communes : entre 1984 et 1996, le revenu réel moyen a subi une baisse de 1 % à 8 % dans les trois déciles des communes les plus pauvres, alors que celui du décile le plus riche a augmenté de 18,5 %. En tout état de cause, nous sommes encore loin de connaître l’apartheid urbain qui sévit aux États-Unis, où se multiplient les ensembles résidentiels fermés. Mais, nourrie par le désir des classes moyennes d’accéder à la propriété et de quitter les quartiers populaires lorsque ceux-ci sont frappés par l’insécurité ou par le développement des incivilités, la tendance à la formation de lotissements socialement plus homogènes, en zone périurbaine, a de bonnes chances de se renforcer. Quant à la ségrégation scolaire, liée à la ségrégation résidentielle du fait de la sectorisation, mais aussi parfois imputable aux stratégies de contournement de la carte scolaire par les familles, elle semble reposer de plus en plus sur des bases ethniques. Une enquête réalisée sur l’ensemble des collèges de l’académie de Bordeaux, pour l’année 2000-2001, a pris la mesure de cet évitement de nature ethnique : seulement 10 % des établissements y scolarisent 40 % des élèves issus du Maghreb, d’Afrique noire et de Turquie
[4]. Aussi trouve-t-on des collèges qui peuvent être assez hétérogènes socialement, mais par ailleurs complètement “blancs”. Or, il n’y a aucune raison de penser qu’en la matière, l’académie de Bordeaux constitue une exception.
I. S. : À rebours du processus d’individualisation qui a fait émerger un lien social plus électif, ces phénomènes de ségrégation joueraient contre l’émancipation des individus par rapport à leur milieu d’origine ?
P.-Y. C. : Effectivement, et cet enfermement peut entraîner un réinvestissement des appartenances héritées, religieuses ou ethniques. Plusieurs enquêtes ethnographiques, réalisées dans des quartiers de la politique de la ville, montrent bien la force des injonctions – notamment des injonctions de genre – qui s’exercent sur les jeunes, et les frontières étanches qui peuvent s’établir entre individus des différentes “communautés”. Je vois là un risque de calcification du lien social aussi insuffisamment mesuré que préoccupant. En effet, comme le roseau de la fable, la robustesse et l’intégration d’une société démocratique reposent sur sa souplesse et non sur la rigidité de ses cadres.
[1]
M. Gauchet,
La démocratie contre elle-même, Gallimard, coll. “Tel”, 2002.
[2]
R. M. Kowalski, “The Escalation of Incivility in Western Culture”,
The International Scope Review, vol. 5, n° 9, 2003.
[3]
É. Maurin,
Le ghetto français, Le Seuil, coll. “La République des idées”, 2004.
[4]
G. Felouzis, “La ségrégation ethnique au collège et ses conséquences”,
Revue française de sociologie, vol. 44, n°3, 2003.