Informations sociales
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I.S.B.N.sans
138 pages

p. 20 à 31
doi: en cours

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Partie 1 : Réseaux sociaux : diversité des approches

n° 147 2008/3

2008 Informations sociales Partie 1 : Réseaux sociaux : diversité des approches

Liens faibles sur courants faibles

Réseaux sociaux et technologies de communication

Pierre-Alain Mercier Sociologue à l’IRISES (Institut de recherche interdisciplinaire en sociologie, économie, science politique) CNRS/Université de Paris-Dauphine. Il est l’auteur, avec F. Plassard et V. Scardigli, de La société digitale, Paris, Le Seuil, 1984, et, avec G. Bertrand et Ch. de Gournay, de Fragments d’un récit cathodique, Paris, CNET, coll. “Réseaux”, 1988. Il vient de publier, avec V. Scardigli et J.-P. Durand, “Sociologie de la communication et des technologies de l’information”, in Sociologie contemporaine (sous la dir. de J.-P. Durand), Paris, Vigot, 2006.
Les réseaux sociaux trouvent dans les nouveaux outils de communication le moyen logique d’accroître leur efficacité. Doivent-ils pour autant se confondre avec les réseaux techniques qui les relient ? Cette question, que pose l’essor actuel des « réseaux sociaux » tels que les propose Internet, nous invite à réfléchir plus largement sur la façon dont l’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC) change notre façon d’être ensemble.
Dans quelle mesure et de quelle manière le développement des nouvelles technologies de communication a-t-il modifié la nature, l’évolution et la gestion de nos pratiques de sociabilité ? Les logiques induites par les TIC entretiennent, au bout du compte, les grandes ambivalences traditionnelles des réseaux sociaux entre démocratisation et sélectivité. Les ouvertures sur le “petit monde” facilitées par divers sites Internet n’empêchent pas des liens électifs.
Les réseaux sociaux sont à la mode. Il ne se passe pas une semaine sans que les médias – anciens ou nouveaux – ne nous enjoignent de les développer, de les entretenir et, surtout, de nous en servir. “Faites jouer votre réseau”, titrent aussi bien les magazines féminins que les périodiques économiques. Le networking (ou social networking) est, pour l’occasion, francisé en “réseautag”.
Qu’il s’agisse de trouver un emploi – ou un conjoint ou un appartement –, de monter une affaire, de faire carrière, de connaître des lieux nouveaux, de bonnes adresses, de se faire admettre – voire parrainer – dans certaines sociétés, ou encore d’être informé sur ce qui n’est pas encore dans le journal, bref, d’élargir utilement son univers, le rôle des réseaux relationnels est primordial. Ce constat n’est pas neuf. Il se déduit aisément de l’expérience ordinaire. Des “relations mondaines” de Charles Trenet aux “liens faibles” de Max Granovetter [1], du “tout petit monde” de David Lodge [2] aux “six degrés” de celui de Stanley Milgram [3], de Marcel Proust à Pierre Bourdieu, nombreux sont ceux qui l’ont chanté, moqué, écrit, décrit, analysé.
Ce qui est neuf, c’est le formidable essor des Technologies de l’information et de la communication (TIC) qui a multiplié la puissance de ces réseaux tout en rendant leur rôle encore plus manifeste. Déjà, notre vieux téléphone (le fixe, le “domiciliaire”), en permettant des échanges – bidirectionnels et synchrones – entre des personnes spatialement séparées, était depuis longtemps un moyen privilégié de potentialiser les réseaux relationnels. Le traditionnel carnet d’adresses – celui qui contribue largement à la “valeur sociale” de son possesseur – a vu son efficacité redoublée quand on a pu ajouter aux adresses des numéros de téléphone. Le fil reliant les nĹ“uds du réseau est devenu, dans la majorité des cas, celui du téléphone – celui “au bout” duquel on parle, on écoute, celui auquel on est “pendu”. Réseau technique et réseau social ont fini par se confondre dans le langage, un “beau carnet d’adresses” désignant moins un article de papeterie que le poids social des personnes qu’il permet de joindre.
Avec la téléphonie mobile et Internet, on a changé d’échelle. Les possibilités de connexion des utilisateurs à leurs réseaux, à tout moment et en tout lieu, sont sans commune mesure avec ce qu’elles étaient il y a dix ans [4]. Le fait d’accéder au “réseau mondial”, d’abord essentiellement perçu comme un moyen incomparable d’obtenir de l’information, apparaît aujourd’hui aussi comme celui de devenir un des acteurs de ce réseau ou, du moins, d’y retrouver, d’y accroître, voire d’y créer ses propres réseaux.
Certes, Internet ou nouvelle téléphonie, il ne s’agit ici que de moyens techniques, de réseaux faits de fils, d’ondes, de terminaux et de relais divers, et non d’affects, de sympathies, d’échanges entre personnes. Le problème est de comprendre comment interagissent et s’articulent les deux types de réseaux, l’humain et le technique. En quoi l’usage de ces outils change-t-il l’étendue de nos réseaux de relations, leur configuration, et la nature même de ces relations ? Plus largement, comment se traduit-il dans l’évolution de nos pratiques de sociabilité ?
 
Les TIC augmentent-elles la sociabilité ?
 
 
Certains objectent en effet que la technique ne change rien par elle-même mais seulement à travers l’usage que l’on en fait, usage nécessairement reproductif puisque déterminé par des “pesanteurs sociologiques” incontournables. En d’autres termes, les réseaux techniques ne font que rendre plus rapides et plus faciles des échanges au sein d’un réseau déjà constitué en dehors d’eux, dans des limites que l’on connaît. C’est ignorer l’inventivité des usagers, la capacité qu’ils ont de s’approprier des outils techniques : ils l’ont fait pour le Minitel avec l’éclosion imprévue des messageries ou, plus récemment, pour le téléphone portable, dont la pratique déborde largement la seule intensification de la téléphonie classique. Ce serait surtout ignorer le saut qualitatif que constitue la montée en puissance des technologies numériques par rapport à nos équipements antérieurs : le “plus” qu’elles proposent est aussi… autre chose. La sociabilité que ces nouveaux outils véhiculent (échanges à tout moment, à partir de tout lieu, avec presque tout le monde, incluant voix, sons, textes, images…) ne peut de ce fait être tout à fait de même nature que celle qui passait par le téléphone. Cette “sociabilté augmentée” est peut-être à la sociabilité ordinaire ce qu’est à la réalité la “réalité augmentée” [5] que promeuvent les magiciens du numérique. On ne peut pour autant en déduire que cette sociabilité n’est que virtuelle, sauf à soutenir que seules les relations de co-présence sont réelles, et que toutes celles qui passent par les télécommunications sont de l’ordre du fantasme, de l’illusion, ou que leur demi-existence n’est légitimée que par les seules rencontres concrètes qui les ponctuent.
 
Réseaux sociaux et réseaux techniques : une même logique
 
 
Aujourd’hui, pour les familiers du Web, le terme de “réseaux sociaux” désigne avant tout des sites – on parle aussi de sites communautaires – spécialement dédiés au “réseautage” : ils permettent à leurs usagers de créer, d’élargir, de consolider des réseaux relationnels, ou du moins de s’y raccrocher grâce à des liens générés plus ou moins automatiquement par le système. Si on leur parle aujourd’hui de “réseaux sociaux”, ces internautes entendent Facebook, Meetic, MySpace, Twitter, Linkedin… et autres sites vedettes du Web 2.0, ce nouvel âge de l’Internet où une conjonction d’améliorations techniques est mise au service d’un média dont les contenus sont essentiellement produits par les utilisateurs eux-mêmes.
Réseaux sociaux ? Il faut bien reconnaître que la logique de ces nouveaux réseaux, leur configuration, leur mode viral et la navigation à laquelle Internet nous a habitués sont comparables (multipliés par la puissance de l’outil technique) à ce que mettaient en lumière les sociogrammes des psychosociologues. Certes, l’acception Web 2.0 est loin d’épuiser l’univers des réseaux sociaux car tout le monde n’ouvre pas son carnet d’adresses sur un site Internet. En outre, une potentialité de connexion n’a sans doute pas la même valeur qu’une recommandation verbale ou une lettre d’introduction. Cependant, ce que nous offrent aujourd’hui les TIC a bel et bien à voir avec les réseaux sociaux tels que nous les entendions avant. Plus encore, le rôle des nouvelles techniques de communication dans ce domaine est loin de se cantonner aux seuls sites qui focalisent aujourd’hui l’attention, et affichent explicitement leur finalité de “réseautage”. La téléphonie mobile, les courriers électroniques, les forums, les blogs à partir desquels certains se constituent une petite communauté de lecteurs réactifs, ou certains sites (comme un site de vente aux enchères, par exemple) ne s’affichant pas comme des réseaux sociaux mais facilitant les échanges électroniques entre leurs utilisateurs peuvent aussi générer ou aider à développer des réseaux. La mémorisation des appels et des connexions, l’engendrement automatique de liens, plus largement tous les systèmes d’enregistrement et de capitalisation des contacts éphémères créent un effet de réseau. Bien sûr, avec les sites nés du Web 2.0, la finalité est explicite, les contenus qui peuvent être affichés et échangés sont riches et divers et, surtout, ce sont maintenant des réseaux entiers qui s’agglomèrent pour ouvrir à leurs membres une navigation sociale sans frontière au sein d’un réseau de réseaux. Même si beaucoup de ces sites se constituent à partir d’une population particulière (musiciens et artistes pour MySpace, étudiants pour Facebook, etc.), la logique même du réseau, élargissant sans cesse son univers par des chaînes de connexions, conduit à déborder très vite les cibles initiales. Mais, sans toujours le savoir, nous n’avons pas attendu ces réseaux “clé en main” pour faire une large place aux TIC et à leur logique spécifique dans la gestion de notre sociabilité.
 
Ambivalence sociale du réseau
 
 
Aussi, les quelques observations qui suivent ne se limitent-elles pas aux seuls réseaux sociaux labellisés par le Web 2.0. Elles portent sur le sens et l’incidence de la technicisation de nos pratiques relationnelles, sur ce qu’elle change à la configuration et à la nature de nos systèmes d’échange.
Dire que les réseaux sont à la mode, c’est dire aussi que l’on ne conteste plus leur légitimité, que les efforts faits pour les constituer, les entretenir et les faire jouer sont socialement louables. Aurait-on oublié que l’on peut voir dans les réseaux sociaux un moyen de contourner les critères objectifs – du moins a priori objectivables – du mérite individuel ? Faire carrière ou, plus largement, faire sa vie grâce à son ou à ses réseau(x) peut paraître d’autant plus contraire à l’équité que les inégalités en termes de capital social sont bien connues, celui des couches aisées étant probablement plus large et plus porteur que celui des catégories modestes. Le fait que personne ne conteste en revanche le rôle des réseaux de solidarité qui permettent aux plus démunis de s’en sortir quand font défaut les institutions chargées de les secourir ne suffit pas à blanchir globalement le recours aux réseaux de tout soupçon d’inéquité. Les zélateurs des nouveaux réseaux sociaux que permettent ou développent les TIC rétorquent que ces derniers, ouverts et transparents, rétablissent justement l’équilibre en permettant à tout le monde – ou presque – de se constituer un réseau social comme seules en disposaient jusqu’alors les catégories privilégiées. Même si elle était avérée, cette démocratisation du “réseautage” grâce aux nouveaux outils de communication n’interdirait pas pour autant de s’interroger sur les valeurs ainsi légitimées, sur la part faite au savoir-faire relationnel – parmi d’autres types de talents et de compétences – dans la réussite individuelle, professionnelle, sociale… Enfin, il ne faudrait pas oublier que le mode viral de l’agrégation et du fonctionnement des réseaux sociaux est le même que celui qui propage la rumeur (qui serait à l’information ce que la liaison par réseau est à l’amitié véritable), pour laquelle les TIC constituent un merveilleux accélérateur et amplificateur. Qu’il s’agisse des anciens ou des nouveaux, le modèle même des réseaux reste porteur de ces ambivalences.
 
Puissance de l’ordinateur et paresse de l’homme
 
 
Téléphone mobile ou Internet, les outils actuels nous offrent des facilités très concrètes dans la gestion de notre sociabilité ordinaire. Ils sont d’abord pratiques. Dès le premier échange, le numéro ou l’adresse électronique de celui qui nous joint peuvent être ajoutés à l’un de nos répertoires. Les échanges suivants s’établiront d’un clic ou d’un “push” sur une touche, la provenance des appels ou des messages entrants sera tout de suite identifiée, etc. L’usage répété de ces diverses fonctions qui font de nos répertoires des carnets d’adresses ultra performants nous conduit peu à peu à négliger ceux qui n’y figurent pas, donc à une scission de notre réseau originel entre ceux qui sont répertoriés et les autres (non équipés on non répertoriés faute d’un contact récent), tandis que notre réseau “appareillé” croît d’autant plus vite que l’effort pour y ajouter de nouveaux contacts est minimal. Ce glissement du réseau n’est propre ni aux technologies contemporaines (ne pas figurer dans l’annuaire du téléphone a eu le même effet de sélection) ni à la communication interindividuelle : il est de plus en plus difficile, par exemple, à un auteur d’être visible, a fortiori lu, s’il n’est pas correctement “googleisé”. Ceux qui ne figurent pas dans les réseaux technicisés disparaissent peu à peu du monde social. Le titre du livre de Joseph Weizenbaum, un des pionniers de l’intelligence artificielle, Puissance de l’ordinateur et raison de l’homme, pourrait ici être paraphrasé en “puissance de l’ordinateur et paresse de l’homme”. Il faut du temps et de la détermination pour poursuivre des relations que ne desservent pas les autoroutes de la communication.
Par ailleurs, les échanges informels, qui n’étaient jamais tout à fait absents des réseaux sociaux traditionnels, résistent difficilement à la précision mathématique de leur cartographie électronique.
 
L’individualisation des connexions
 
 
Phénomène plus visible que cette formalisation, l’individualisation des échanges que promeuvent les nouveaux réseaux s’inscrit dans une évolution générale des rapports sociaux, constatée – ou, du moins, postulée – par un grand nombre d’observateurs et d’analystes. Un téléphone portable ou une adresse e-mail sont des moyens personnels d’accéder aux réseaux. Ils court-circuitent les relais à la fois spatiaux et sociaux qui structuraient les modes d’échange traditionnels. On n’appelle plus un domicile, une entreprise, on n’écrit plus à une adresse, la télécommunication ne relie plus un lieu à un autre, mais une personne (ou du moins son terminal) à une autre. Cette individualisation des équipements s’inscrit dans un mouvement dont on peut trouver les racines dans des évolutions antérieures plus discrètes : par exemple, l’individualisation de la téléphonie professionnelle lorsque se sont généralisés les systèmes “autocom”, permettant de joindre directement la personne que l’on cherche sans avoir à passer par un secrétariat ou un standard ; ou bien l’appropriation individuelle de nouveaux outils, comme l’ordinateur familial devenu personnel (personal computer - PC), ce qui n’est pas sans poser un problème statistique (quand faut-il passer de la mesure des taux d’équipement par foyer à celle par individu ?) ; ou bien encore la traduction de la baisse de coût, des progrès techniques et de la miniaturisation dans le domaine de la vidéo par la quasi-disparition des usages institutionnels au profit de pratiques individuelles.
 
Logiques affinitaires contre logiques sociales
 
 
Cette individualisation des terminaux d’accès sous-tend un des enjeux majeurs des réseaux sociaux nouvelle mode. Ils s’ouvrent a priori à tous ceux qui sont équipés de terminaux. Plus besoin de relais, d’institution intermédiaire, de recommandation, d’introduction. On se présente (on “s’introduit”) soi-même : ainsi fait-on sur un forum, et on a le même droit que tout le monde à l’expression. Ce modèle d’usage des nouveaux réseaux (qui n’est pas sans évoquer fortement d’autres modèles d’échange tendant à court-circuiter le passage par des institutions intermédiaires au profit d’une expression directe de l’individu en tant que lui-même : démocratie participative, mouvement des coordinations, etc.) mettant l’individu au cĹ“ur du réseau, sans considération de son lieu, de son milieu, de sa surface sociale, de son éducation, de sa famille, de sa profession… bref, l’individu tel que le définit le dictionnaire, un être “qui ne peut être divisé sans être détruit”, peut apparaître comme la principale valeur ajoutée des réseaux – et plus largement des modes d’échange – offerts par les TIC. Ils semblent beaucoup plus ouverts, socialement autant que spatialement, que les réseaux traditionnels. On n’est pas cantonné à son milieu, à son quartier, à sa profession. On peut s’y retrouver et s’y grouper en fonction de ses affinités : ils promeuvent un idéal d’échanges sans frontière. Ils veulent sonner la fin des pesanteurs sociologiques qui rendent si difficile d’élargir nos univers, de nous regrouper et d’échanger selon nos inclinations personnelles et non en fonction de variables sociales, géographiques ou culturelles que nous n’avons nullement choisies : la liberté individuelle des goûts et des couleurs contre l’étroite reproduction des extro-déterminations. Ces styles de vie, dont on a souvent dit qu’il fallait leur faire de la place [6], qui aspirent à transcender les classes sociales et autres catégories lourdes, du genre “niveau de vie”, vont enfin pouvoir se mettre en réseau : les styles, la façon, l’intime sous le personnage vont en tisser les mailles. Liens faibles ? Non. Plutôt liens précieux mais légers, aériens, presque impalpables. Car c’est un peu cette utopie d’un monde moins subi que choisi que porte le nouveau réseau social.
La réalité est sans doute plus complexe. D’abord, on sait bien que les affinités et les goûts ne se distribuent pas au hasard dans les catégories sociales. Le style, c’est encore souvent… une question de classe ! D’autre part, si les nouveaux réseaux permettent indubitablement des rencontres qui n’auraient pas été imaginables dans les contraintes de l’espace concret et des distances sociales, tous ne sont pas si ouverts. La capacité des TIC de permettre aux réseaux de se libérer de l’espace (“J’ai des relations mondiales”, chanterait Trenet) n’empêche pas certains de les mettre au service du local, cherchant à raviver par de nouveaux canaux des liens de voisinage. De la même façon, sur un téléphone portable, un appel de repérage (“T’es où ? Je ne te vois pas. Ah, t’es là !”) peut succéder sans problème à un échange transcontinental dont aucun partenaire ne prend la peine de seulement s’enquérir de l’endroit où est l’autre. Il en est de même pour les distances sociales. Face à Facebook, Smallworld [7] annonce la couleur : pour y entrer il convient d’être populaire – on dit aussi “people” – et, pour s’y faire introduire, d’être parrainé par ses pairs, comme pour entrer au Rotary dans n’importe quelle sous-préfecture. Smallworld ? Ce tout petit monde n’est plus celui de D. Lodge ni de S. Milgram. Ce n’est plus celui dont on dit : “Que le monde est petit !”, lors de rencontres inattendues dont on pressent qu’elles ne sont pas seulement dues au hasard, mais à cette progression géométrique des connexions, amis des amis des amis, qui, ajoutée aux progrès des réseaux de communications physiques, ont fini par le rétrécir. C’est celui dont on dit : “C’est un tout petit monde”, en ajoutant parfois “très fermé”, pour celui qui n’aurait pas compris. Cette tension entre ces deux acceptions, entre le “petit monde” que produisent les grands réseaux et celui que sélectionnent les réseaux fermés comme Smallworld, est une des grandes ambivalence des réseaux sociaux, qu’ils soient ou non technicisés.
 
L’identité de l’individu au cĹ“ur du réseau
 
 
Quant aux nouvelles façons de nous agréger en réseau qui prétendent nous libérer des statuts et des rôles qui nous constituaient jusqu’alors, elles impliquent de ce fait une redéfinition de notre identité… en tant que membre du réseau. Ici non plus, il n’est pas seulement question de l’identité sur les réseaux dûment labellisés de l’Internet. Le téléphone portable, premier moyen que nous avons de ne jamais être vraiment coupé de notre propre réseau, est un objet très personnel, lié à notre identité profonde. On le porte contre soi ; promu nouveau “couteau suisse” (comparaison aujourd’hui classique pour les smartphones), il fait aussi calepin, boussole, il diffuse nos musiques favorites, il conserve nos photographies privées, il contient en mémoire nos points de vue sur le monde. C’est un viatique, un fétiche, voire, selon l’image de Bruno Marzloff (2005), un objet transitionnel, un doudou [8]. Il ouvre un accès immédiat et permanent à ceux dont il contient les numéros, qui, eux, peuvent nous atteindre quel que soit le contexte, le moment. On n’est pas ici, on n’est pas là, on est… soi. Les adresses e-mail, dont les intitulés sont le plus souvent choisis par leurs détenteurs, sont elles aussi très personnelles. Cette identité, celle sous laquelle nous nous présentons sur la messagerie du portable, sur un forum Internet, sur un site de rencontres, ou encore celle, agrémentée d’une photographie et d’un curriculum vitae, sous laquelle nous apparaissons dans un réseau comme Facebook, c’est à nous qu’il revient de la définir. Paradoxalement, nous avons à nous présenter sur des réseaux qui prétendent suppléer la présence.
Cette possibilité de choisir qui nous voulons être est sans doute un des grands enjeux des réseaux nouvelle manière. Mais c’est un enjeu à double face. Les proximités spatiales, les parentés culturelles et sociales, les institutions et relais non contournables… qui, a priori, nous entravent, nous protègent également contre l’inconnu [9]. L’apparente transparence du réseau, son absence de repères sociaux comme spatiaux, conduit en fait à ce qu’on ne sache jamais trop à qui on risque de livrer une identité authentique. En revanche, les malins, les gestionnaires des réseaux, la police, les pirates, les spammeurs, les hackers, le pouvoir, les publicitaires et autres malveillants de la toile peuvent suivre nos échanges, nous mettre en fiche, s’approprier le contenu de nos répertoires, voire la totalité du réseau tissé par notre “communauté” (quand ce n’est pas le gestionnaire du réseau lui-même qui se charge du travail [10]), et il est, par ailleurs, presque impossible d’effacer nos traces. Alors, pour protéger cette identité authentique, on la brouille, on la compartimente et on avance masqué. Les pseudonymes qui ont éclos au temps du Minitel, ayant pour double objet d’exprimer une sorte de moi choisi tout en cachant son enveloppe sociale (nom adresse, profession, etc.), sont devenus la règle sur Internet. On peut les multiplier, en changer selon le site ou le forum, ouvrir nombre d’adresses e-mail sous des intitulés divers et jouer de ces identités multiples, mais c’est alors au prix d’un redécoupage de l’individu en autant de personnages que de rôles : acheteur aux enchères, contributeur à un débat sur l’agriculture biologique, chercheur d’aventures extraconjugales, bloggeur virtuose, joueur de go, collectionneur de réveils Jazz… On “change de casquette” selon les circonstances, comme on le fait dans la vie sociale ordinaire et concrète.
Certes, de grands réseaux labellisés Web 2.0, comme Facebook, ou des sites plus anciens, tels que les Copains d’avant, ne valent précisément que parce que leurs membres y figurent sous leur état civil et y affichent moins leur moi intime que leurs propriétés sociales. Il s’agit de partir des réseaux existants pour les faire monter en puissance grâce à l’efficacité de l’Internet. Sortes de Who’s Who ? mondialisés en “Who Knows Who ?”, ces sites laissent toutefois à ceux qui le désirent le choix de s’exposer ou non et celui des façons de le faire. Mais ils offrent aussi aux gens de marketing le plus efficace des outils de ciblage.
 
Conclusion : courants faibles et liens faibles
 
 
Des réseaux routiers, aériens et ferroviaires à Internet et à la téléphonie cellulaire, la figure du réseau est indissociable des systèmes techniques de communication. Les courants faibles des réseaux numériques véhiculent aujourd’hui les liens faibles des réseaux sociaux.
Extensions, glissements, changements des critères d’agrégation : la perception des enjeux culturels et sociaux de cette technicisation des relations humaines ne doit pas occulter la question même de la finalité de la communication – et des outils qui la permettent. S’agit-il avant tout de rassembler des semblables (qu’il s’agisse de goût aussi bien que d’âge ou d’origine sociale) ou, au contraire, de nous confronter à l’autre dans l’étrangeté de sa différence ?
Où peuvent encore aujourd’hui se rencontrer, converser, plaisanter, apprendre à se connaître un “deep-écologiste” et un propriétaire de 4x4, un électeur lepéniste et un militant socialiste, un joueur d’échecs et un supporter du PSG, Don Camillo et Peppone, un buveur d’eau hygiéniste et un fumeur de havanes… ? Sûrement pas sur des sites ou dans des réseaux précisément choisis en fonction de ces goûts particuliers, mais bien plutôt dans des espaces publics concrets où se pratique encore ce genre de mélange, dans le frottement de la proximité, hors de tout choix rationnel et prédéterminé.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Cathelat B., 1985, Styles de vie, Paris, Les Éditions d’organisation.
·  Ehrenberg A., 1998, La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob.
·  Grannoveter M., 1973, “The Strength of Weak Ties”, American Journal of Sociology, vol. 78.
·  Herpin N., 1986, “Socio-style”, Revue française de sociologie, vol. XXVII, n° 2, avril-juin.
·  Jauréguiberry F., 2003, Les branchés du portable, Paris, PUF. 2003, Lodge D., Un tout petit monde (titre original : Small World), 1984, Paris, Rivages Poche.
·  Maffesoli M., 1988, Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, Paris, La Table ronde.
·  Marzloff B., 2005, Mobilités, trajectoires fluides, Pertuix, Éditions de l’aube, 2005.
·  Sennett R., 1979, Les tyrannies de l’intimité, Paris, Le Seuil.
·  Weizenbaum J., 1981, Puissance de l’ordinateur et raison de l’homme, Paris, Éditions d’Informatique.
 
NOTES
 
[1]Le sociologue américain Mark Grannoveter (1973), analysant l’utilisation des réseaux sociaux dans la recherche d’emploi, a montré que plus un lien est faible, plus grande est son efficacité pour accéder à des ressources sociales.
[2]Pour le romancier anglais, le monde est rétréci à la fois par les réseaux aériens, les réseaux universitaires, le croisement des interconnaissances, et plus largement l’enchaînement et l’enchevêtrement des anecdotes et des histoires (à l’instar de ces films ou feuilletons que l’on appelle aujourd’hui “choraux”).
[3]La théorie des “six degrés” (small world effect), selon laquelle il suffirait de six intermédiaires pour contacter n’importe qui dans le monde, d’abord conjecturée par Marconi, inventeur de la TSF, puis énoncée et testée à la fin des années 1960 par le psychologue américain Stanley Milgram, a fait l’objet de tentatives relativement convaincantes de validation par Internet.
[4]Au cours des dix dernières années, le taux de pénétration de la téléphonie mobile en France a été multiplié par 16 ; celui des foyers connectés à Internet par 100 ! À cet accroissement des connexions, il convient d’ajouter celui, tout aussi considérable, de leurs capacités de transport : musiques, textes, images fixes et animées, etc. Tout, ou presque tout, passe aujourd’hui par les réseaux d’ordinateurs et par le réseau téléphonique.
[5]La “réalité augmentée” implique la superposition, en temps réel, d’un artéfact virtuel à la perception que nous avons naturellement de notre environnement.
[6]Je fais ici allusion au courant des “styles de vie”, issu, dans les années 1970, des milieux proches du marketing (Bernard Cathelat pour le Centre de communication avancée, Alain de Vulpian pour la Cofremca) postulant l’existence de styles, ou de “socio-styles” (pour une approche critique de ce courant, voir Herpin, 1986), explicatifs à la fois d’opinions, de comportements et de modes d’agrégation, non réductibles aux milieux sociaux et aux conditions de vie objectives, ou, du moins, largement transversaux à ces derniers. On pourrait y ajouter les analyses de Michel Maffesoli par la place qu’elles font aux styles dans la tendance de nos contemporains à se regrouper en “tribus” plutôt qu’en milieux ou en classes sociales.
[7]Pour rejoindre Smallworld, réseau fermé qui ne compte actuellement que 250 000 à 300 000 membres, il faut d’abord être invité puis coopté.
[8]Sur le rôle du téléphone mobile et les significations associées, voir les analyses de Francis Jauréguiberry (2003) et de Bruno Marzloff (2005).
[9]Cette injonction d’intimité et d’authenticité, le sociologue américain Richard Sennett la dénonçait déjà dans Les tyrannies de l’intimité (1979). C’est aussi elle qui nourrit La fatigue d’être soi (1998), analysée par Alain Ehrenberg.
[10]Le réseau Facebook, initialement conçu, en 2004, comme une sorte d’annuaire en ligne pour les étudiants de Harvard, et comptant, fin 2007, plus de 50 millions de membres, a ouvert aux annonceurs publicitaires, en novembre de cette même année, l’accès aux “profils” de ses membres et aux données privées qu’ils contiennent.
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