Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
138 pages

p. 32 à 33
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Partie 1 : Réseaux sociaux : diversité des approches

n° 147 2008/3

2008 Informations sociales Partie 1 : Réseaux sociaux : diversité des approches

Rubrique - Les analyses du capital social : apports et controverses

Sophie Ponthieux Économiste, chargée d’études à l’INSEE, elle a notamment publié Le capital social, La Découverte, coll. “Repères”, 2006 ; “Usages et mésusages du capital social”, in A. Bevort et M. Lallement (dir.), Le capital social, La Découverte, coll. “Recherches-Mauss”, 2006 ; “Le capital social, un concept flou”, Alternatives économiques, nËš 243, janvier 2006.
Depuis les années 1990, la notion de capital social s’est imposée dans la littérature pour désigner les ressources auxquelles les individus peuvent accéder du fait de leur réseau relationnel, ou les propriétés des relations (confiance, réciprocité) au sein d’une structure sociale.
 
De l’usage des réseaux comme ressources pour le capital social
 
 
Sous la première acception, on trouve essentiellement les approches développées par Pierre Bourdieu d’une part, par les sociologues des réseaux sociaux d’autre part. Pour P. Bourdieu (1980), la notion permet de lier les propriétés des individus et de la société dans laquelle ils se trouvent, et de désigner ce que “la sociologie spontanée reconnaît volontiers comme l’action des «relations»“ et qui se manifeste par le fait que certains individus obtiennent un meilleur rendement d’un capital (économique ou culturel) similaire parce qu’ils ont pu mobiliser des ressources dont les autres ne disposent pas. Il définit le capital social comme “les ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations”. Ce réseau lui-même est le produit “de stratégies d’investissement social consciemment ou inconsciemment orientées vers l’institution ou la reproduction de relations sociales directement utilisables”.
Pour les sociologues des réseaux (Burt, 1992 ; Lin, 1995), le capital social renvoie également aux réseaux, aux contacts et aux ressources auxquelles les individus peuvent accéder pour acquérir des positions ou de l’information qui vont leur donner un avantage dans la compétition avec les autres. Cet avantage n’est pas donné ni gratuit : l’usage des ressources sociales va de pair avec une obligation de réciprocité ou de compensation, et le capital social résulte de l’investissement d’un individu dans ses relations avec les autres (Lin). Il permet alors aux acteurs d’améliorer leur statut social (Lin) ou d’être plus performants : ainsi, pour Ronald Burt, “un joueur apporte au moins trois sortes de capital dans l’arène de la concurrence : […] du capital financier […] du capital humain […] du capital social”. Cette approche, qui s’inscrit dans la perspective initiée avec les travaux de Maks Granovetter (1973) sur “la force des liens faibles”, met l’accent sur la position des individus dans un réseau, sur la densité du réseau et sur l’intensité des liens. Pour Lin, la position hiérarchique de l’individu et celle de ses contacts sont déterminantes ; pour R. Burt, ce sont les relations entre ses contacts qui sont déterminantes : un acteur sera d’autant plus avantagé qu’il bénéficiera d’une position dans laquelle il est le point unique de relation entre deux autres acteurs (dans le vocabulaire des réseaux, un “trou structural”).
Par-delà l’usage d’une même expression pour désigner à peu près la même chose (les ressources associées à l’appartenance à un réseau), les divergences sont importantes entre les approches : Bourdieu met en Å“uvre la notion au même plan que les capitaux économique, culturel ou symbolique, comme un instrument de domination dans le cadre d’une société stratifiée. Le capital social (et le capital en général) prend donc son sens dans les rapports de pouvoir entre les groupes sociaux, alors que cette référence aux rapports entre groupes est quasiment absente chez Nan Lin ou R. Burt, qui s’intéressent essentiellement à la position d’un individu dans son réseau.
Malgré cette divergence fondamentale, l’approche de Bourdieu et celles de R. Burt ou de N. Lin ont en commun de concevoir le capital social comme le résultat de stratégies délibérées et directement intéressées d’investissement dans les relations pour accéder à des ressources spécifiques. Il en va tout autrement dans la seconde acception, introduite par Coleman, et étirée ensuite à partir des travaux de Robert Putnam en un objet protéiforme dont la nature devient difficile à cerner.
 
Du contrôle social des individus au renforcement de la cohésion sociale
 
 
Pour James Coleman (1988), le capital social correspond aux caractéristiques d’une structure sociale qui “facilitent les actions des individus au sein de la structure”. La ressource, inhérente à la structure, existe ici indépendamment de l’action ou de l’intention des acteurs, elle est accessible à tous les membres d’une communauté et bénéficie à tous. Selon J. Coleman, la fonction majeure du capital social est de rendre les comportements conformes, c’est-à-dire de réduire l’incertitude concernant les actions des individus au sein d’une structure. Cette fonction est d’autant mieux assurée que la structure est fermée, que les relations y sont denses et les connexions multiples. On est à peu près à l’opposé de l’approche de R. Burt, mais on a aussi changé de niveau. Dans l’approche de J. Coleman, le capital social ne se manifeste en effet pas dans les ressources qu’un individu est susceptible de mobiliser grâce à ses contacts, mais sous trois formes principales qui renvoient essentiellement à la notion de contrôle social : les attentes et obligations mutuelles, l’information – qui fait les réputations –, et les normes et sanctions qui dissuadent des tentations opportunistes.
Une dernière approche, celle de R. Putnam (1995), consiste en une transposition au niveau macro-social de la notion proposée par Coleman. Dans cette perspective, le capital social devient l’attribut de sociétés entières et le déterminant de leur “performance” : bien-être, santé, bonheur. R. Putnam le définit en renvoyant aux réseaux, mais aussi aux normes de réciprocité et de confiance qui en émanent et qui seraient susceptibles, comme il le dit, de transformer le “je” en “nous”. Autrement dit, le capital social serait au fondement de la cohésion sociale. Cette approche, très contestable car elle amalgame sous une même appellation des phénomènes très différents (certains renvoyant à des pratiques l’information – sociabilité, participation associative –, d’autres à des perceptions – normes et valeurs), a également le défaut de ranger sous la seule bannière de “capital social” ce dont il tire sa valeur (les réseaux) et ce qu’il produit (une norme de réciprocité et de confiance). Une telle vision élude aussi toute analyse du capital social comme facteur d’inégalités entre les individus.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bourdieu P., 1980, “Le capital social : notes provisoires”, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 31.
·  Burt R. S., 1992, Structural Holes : the Social Structure of Competition, Cambridge MA, Harvard UP.
·  Coleman J., 1988, “Social Capital in the Creation of Human Capital”, American Journal of Sociology, n° 94.
·  Granovetter M., 1973, “The Strenght of Weak Ties”, American Journal of Sociology, n° 78, p. 1360-1380.
·  Lin N., 1995, “Les ressources sociales : une théorie du capital social”, Revue française de sociologie, n° 36(4).
·  Mercklé P., 2004, Sociologie des réseaux sociaux, La Découverte, coll. “Repères”.
·  Putnam R., 1995, “Bowling Alone : America’s Declining Social Capital”, Journal of Democracy, n° 6(1).
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis