2008
Informations sociales
Partie 2 : Faire du réseau : analyses et pratiques
Les réseaux dans l’intervention sociale
Repères critiques et méthodologiques
Maria Maïlat
Anthropologue, écrivain, directrice d’ARTEFA (association loi 1901 de formation, évaluation et montage de projet dans le domaine social, culturel et médico-social), elle a publié de nombreux articles et plusieurs livres. Bibliographie sur: http://artefa.cabanova.fr/.
Cet article cherche à montrer l’intérêt pour des professionnels de terrain de travailler en réseau. Ce dernier permet non seulement de valoriser les savoir-faire, mais également de mutualiser les expériences dont l’objectif est de constituer une culture commune propice à Å“uvrer dans la transversalité. Mais pour “vivre”, l’autonomie des membres du réseau doit être assurée. La méthode de mise en réseau est avant tout un travail éthique dans lequel les usagers sont des acteurs importants.
Dans le domaine de l’intervention sociale, où les acteurs sont pourtant nombreux, force est de constater que la mise en réseau ne va pas de soi. En outre, la participation des usagers n’est pas non plus prise en compte. Autant de difficultés reposant le plus souvent sur des représentations d’une mauvaise appréhension de l’altérité, alors que la constitution d’un réseau gagnerait à devenir un travail éthique.
Le réseau est un des domaines que les intervenants sociaux de terrain, tels que les travailleurs sociaux, revisitent et réinventent par nécessité. Le contexte les y oblige d’autant que l’on perçoit un décalage entre les discours et la pratique. En effet, les services sont cloisonnés et le partenariat concerne une poignée de directeurs, responsables qui peuvent se situer assez loin de la pratique quotidienne des intervenants sociaux. Pourtant, lorsqu’on interroge les directeurs et les chefs de service dans le cadre des formations que nous avons menées, ceux-ci ne semblent pas toujours favorables à ce que leurs professionnels sur le terrain travaillent en réseau car, dans la pratique, ce travail est considéré comme une perte de temps. En tant que formatrice sur la mise en place de réseaux professionnels, nous souhaitons ici mettre en évidence les potentialités du réseau, “cachées” dans les méandres du fonctionnement institutionnel. Nous montrerons comment, à partir de notre propre expérience, les réseaux ont besoin d’un contexte de changement en lien avec les réalités sociales.
Un potentiel peu utilisé dans la logique des organismes et des services
À l’occasion des audits et restructurations commandités par les différents acteurs administratifs et politiques auprès des consultants, les managers initient et portent la refonte de l’organigramme, le redécoupage des territoires, les modifications des services et des postes de travail, la gestion du personnel. Mais les audits et réorganisations se déroulent suivant une logique gestionnaire, de sorte que l’on évacue le plus souvent le vecteur humaniste, culturel, créateur de liens, de transmission, et donc de mémoire. On “oublie” ainsi, selon nous, de valoriser les savoir-faire et les échanges d’expériences entre les professionnels de différents services au sein d’une institution. Le vocabulaire reste flou, flottant : partenariat, carnet d’adresses, dispositif, réseau… tous ces mots reçoivent des définitions subjectives, manipulables. À ces deux tendances à l’Å“uvre depuis quelques décennies s’ajoute un management qui pousse à la dématérialisation des liens entre les usagers et les services par l’utilisation des déclarations et des contacts par e-mail et par téléphone. L’argument du gain de temps et d’argent cache pour l’instant le phénomène du “désert virtuel” qui ne cesse de croître dans les quartiers et les zones rurales. En effet, la dématérialisation des services et des contacts peut être effectivement utile pour une personne qui a son propre réseau et un temps rempli par le travail, une personne qui est habituée à utiliser les technologies nouvelles et qui aspire à être servie le plus vite possible. C’est bien ce que souligne un jeune cadre supérieur rencontré lors de formations sur les réseaux : “Quand je m’adresse à la CAF, je veux avoir la réponse complète tout de suite.”
> La question du service à l’usager
Dans les endroits où le service public est sollicité “physiquement” par ses usagers, malgré la dématérialisation, dans les lieux où les personnes viennent, se déplacent, cherchent le contact et la présence des professionnels généralistes et accueillants, existe-t-il une volonté de valoriser et de renforcer les échanges entre usagers et professionnels ? Ou bien l’utopie d’un service public sans temps perdu pour recevoir les personnes, sans liens superflus entre les professionnels, gagne-t-elle du terrain ? Le réseau constitué par un groupe de pairs (directeurs, chefs de service) ne suffit pas pour relancer des projets sur le terrain. Ce réseau doit être prolongé par des réseaux de professionnels en contact avec les usagers. Une question importante fonde cette nécessité : que se passe-t-il pour les usagers sans travail, vivant dans des logements précaires, isolés de toute institution et de tout “intégrateur social”, pour lesquels les espaces du service public généraliste (CAF, hôpital, etc.) sont les derniers lieux où ils sont reconnus dans leur intégrité et dans leur dignité d’être humain, en tant que membres de la société ?
L’institution formelle d’un réseau entre les professionnels ne relève pas uniquement d’une ancienne méthode du travail social. Pourrait-on imaginer des réseaux de professionnels intégrant, sur la base d’une charte éthique, les familles, les jeunes et d’autres usagers ? Cela nous amène à poser les repères de la constitution d’un réseau avec les professionnels de terrain : une volonté politique, l’accord des institutions pour que le professionnel puisse dégager du temps à consacrer à la participation au montage et à la vie du réseau. Par la suite, une mise à plat des missions des uns et des autres avec un travail d’interconnaissance. Le réseau se fixe des objectifs pragmatiques à l’intérieur d’une mission qui concerne tous les membres ou à partir d’un problème non résolu qui préoccupe tout le monde. Sa visée est l’exploration des virtualités et des possibilités, une orientation qui encourage ses membres à se projeter dans le temps, à anticiper en sortant du sillon des prédictions négatives, de la tendance lourde à parler des dangers et à prédire des malheurs pour les jeunes et pour les familles pauvres. L’interconnaissance et la formulation explicite de ses objectifs peuvent être renforcées par une formation en lien avec son thème ou avec sa préoccupation, dans le but de créer une culture commune. Mais il peut aussi s’atteler à continuer le mouvement d’interconnaissance par la construction d’une charte à la fois éthique et pragmatique définissant la position du “sujet obligé”
[1] vis-à-vis des autres professionnels et les normes dudit réseau, voire ses limites : que doit-on faire dans le réseau ? Quelles sont les places et les significations accordées aux usagers pour lesquels un réseau de professionnels se met en place ? Il en découle donc que la charte éthique doit également contenir les critères de réalisation et d’évaluation des projets qui seront portés, promus par un réseau. La principale caractéristique d’un réseau dynamique est l’autonomie de ses membres et, par cette caractéristique, le réseau se distingue et parfois s’oppose aux rapports hiérarchiques entre les subalternes et ceux qui sont investis de pouvoir. Dans le cas du réseau, chaque membre doit faire preuve d’autonomie et d’un effort pour traduire en pratique les termes de la charte.
Du côté des usagers, le réseau est en mesure non seulement de les accueillir, mais de tenir compte de leurs questions. La formalisation des repères et la modélisation des actions avec une évaluation à la clé favorisent sa pérennisation.
> Les usagers, acteurs du réseau
Une autre étape consiste à créer les conditions afin que les usagers deviennent des acteurs du réseau : la manière dont on parle d’eux, la place symbolique qui leur est réservée sont des indicateurs de l’existence réelle du réseau. Par exemple, un responsable de l’Éducation nationale nous a expliqué qu’il s’opposait à la création d’un réseau de parents d’élèves, sauf si ce dernier se donnait pour mission de faire en sorte que les enfants “remplissent toutes les conditions d’ordre et de discipline posées par les établissements scolaires”. La condition posée d’emblée vis-à-vis de la proposition des parents a rendu inopérante la constitution de ce réseau, car l’autonomie et la participation ne sont pas des instruments de contrôle et de discipline. Dans un autre service, propre à une collectivité territoriale, les professionnels ont été interpellés par leur hiérarchie qui souhaitait avoir des informations sur les parents pour les transmettre aux établissements scolaires, afin que tel ou tel parent puisse être contacté si son enfant posait problème à l’école. Là encore, la charte permet de recadrer la situation, dans la mesure où le non-respect de la personne et de sa capacité à contrôler les informations véhiculées sans son autorisation met en cause la méthode et l’esprit des réseaux.
La transversalité : une nécessité pour la réalisation des politiques interministérielles
En complément des caractéristiques du réseau évoquées, le caractère transversal propre au fonctionnement en réseau ouvre un terrain pour la mise en Å“uvre des dispositifs interministériels. En effet, la plupart des circulaires interministérielles se traduisent par la constitution de comités de pilotage et/ou de commissions ou groupes de travail qui se réunissent suivant l’intensité de la commande politique de leurs tutelles, mais aussi suivant l’existence ou non d’un budget alloué pour financer des projets transversaux. L’essoufflement rapide de ces comités de pilotage et/ou de réflexion est généralement constaté. En effet, chaque responsable évoque les missions, les urgences, les contraintes et l’absence de moyens qui semblent empêcher d’établir un travail en réseau avec les autres. Dans les CAF, par exemple, on mentionne une multitude de “contraintes” et d’urgences qui font que le service des prestations ne forme pas un réseau d’interconnaissance avec les services sociaux. Au sein d’un conseil général, cette fragmentation existe notamment entre les services de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) et la Protection maternelle et infantile (PMI), sans parler des services d’insertion ou de politique de la ville…
Une politique transversale de prévention nécessite le décloisonnement des services, c’est-à-dire des temps de travail au-delà de tel ou tel public. En 2008, au cours d’une formation sur la prévention, l’association ARTEFA
[2] a réuni des professionnels qui interviennent sur le même territoire mais qui ne travaillent pas en réseau : des bailleurs sociaux, des gardiens d’immeuble, des médecins et des travailleurs sociaux de différents services, des policiers, des assistantes sociales de l’Éducation nationale, des infirmiers travaillant dans différents organismes, des référents “famille”, des professionnels de la mission locale et du centre de santé, mais aussi des professionnels du secteur pédopsychiatrique, ainsi que des employés de la municipalité et des bénévoles. Après une séquence de formation dans le domaine de la prévention et de la mise en réseau, une vingtaine de professionnels ont exprimé leur volonté de poursuivre ces échanges qui leur permettent d’avoir une meilleure compréhension des pratiques auprès des jeunes. Une dynamique de travail en réseau s’est alors amorcée à partir du constat que de nombreux élèves décrochent du système scolaire à l’âge de 15 ou 16 ans et que, par la suite, ils ne s’adressent à aucun organisme, ce qui fait qu’on les perd de vue. Le travail en réseau entre l’Éducation nationale et la mission locale a émergé : une innovation, compte tenu du fait que ces services ne collaborent habituellement pas. Ce réseau émergent a permis d’envisager de nouvelles formes d’accompagnement des jeunes “décrocheurs”.
Comme nous l’avons constaté au cours des formations et auprès de professionnels et de cadres intermédiaires du secteur social et médico-social, les initiatives de transversalité se heurtent aux liens hiérarchiques de chaque organisation. Pour qu’un réseau puisse exister, il faut l’aval de chaque direction, puis la constitution d’une “tête de réseau”, reconnue par tous, capable d’organiser les rencontres et de formaliser davantage les résultats des échanges. Ces deux aspects incontournables sont justement ceux qui posent problème aux responsables des institutions, expliquant leurs résistances face aux urgences du terrain.
Ainsi, la plupart des responsables, lors de la journée de formation que nous citons en exemple, auraient souhaité que le réseau (même pas constitué) lance tout de suite une action commune, innovante, sans quoi il était considéré (même pas né) comme “inutile”, comme une “perte de temps”, etc. Il apparaissait d’autant plus important de faire comprendre qu’un réseau se constitue à partir d’une meilleure lisibilité de ce que chaque membre apporte, avant même de tendre vers une nouvelle action. Par exemple, si les établissements scolaires pouvaient s’ouvrir sur le quartier et monter des actions avec les missions locales, avec les maisons pour tous et avec les réseaux de réussite éducative, cette transversalité pourrait transmettre un autre message aux familles.
Les parents à l’origine des initiatives de mise en réseau : quel appui, quelle reconnaissance ?
Les observations effectuées dans les quartiers et/ou dans les zones rurales donnent à voir une autre réalité : très souvent, le réseau entre les familles est davantage structuré que la coopération entre les services. Lorsque les habitants pris en charge tentent de changer de place en proposant leurs services, leurs savoirs et leurs idées, il est très rare qu’ils trouvent une écoute et un appui de la part des services. Malheureusement, la prédiction négative est une des “méthodes” les plus partagées par les intervenants sociaux. C’est ce que nous nous attacherons à montrer dans les deux exemples qui suivent où l’absence de réseau – en ce qui permet la mutualisation des expériences – s’est avérée préjudiciable pour traiter du problème rencontré par les familles.
> Nous prendrons pour premier exemple un couple avec trois enfants qui, aidé pendant plusieurs années, a réussi à surmonter ses difficultés : le père a trouvé un travail, les deux aînés sont scolarisés avec des projets concrets (une orientation vers des métiers du bâtiment). La mère connaît un nombre important de femmes qui se trouvent, dit-elle, “comme [elle], sept ou huit ans auparavant”. Elle prend l’initiative de réunir une douzaine femmes dans son appartement, une fois par semaine. Mais ce lieu n’est pas approprié pour ce début de mise en réseau des femmes du quartier. Il sert déjà aux trois enfants et au mari qui a des horaires décalés. Elle s’adresse alors au responsable du centre social en lui proposant de monter un projet de réseau avec ces femmes. Sa proposition ne reçoit pas un bon accueil. Les travailleurs sociaux, réunis en réunion d’équipe, évoquent le fait qu’elle a été longtemps en difficulté. Ils ne la “voient” pas mener un projet pour et avec les autres femmes. Mais les professionnels estiment qu’il y a certainement un besoin dans le quartier et prennent l’initiative d’y monter un groupe de parole avec des parents. En même temps, le responsable du centre social décide de rencontrer le travailleur social de l’Éducation nationale dans un souci de prévention car, étant donné les problèmes scolaires des fils aînés, il souhaite mieux connaître la situation du troisième enfant du couple. Quelques jours après cette rencontre entre les différents partenaires, elle est convoquée par l’assistante sociale scolaire qui lui signifie que sa fille risque de se trouver en situation d’échec scolaire si elle, en tant que mère, ne consacre pas davantage de temps à son accompagnement scolaire. La semaine suivante, elle reçoit une convocation au même titre que les parents dont les enfants sont en échec scolaire pour entrer dans le dispositif de “réussite éducative”. Ce “rappel à l’ordre” l’affecte et elle pense ne jamais parvenir à se débarrasser de l’étiquette dont l’affublent les travailleurs sociaux. Elle estime que pour sa fille, l’exemple d’une mère qui monte un projet avec les autres femmes aurait été plus constructif qu’un dispositif qui l’accule de nouveau à un rôle défaillant et à une injonction de… réussite éducative. Elle se renseigne alors auprès d’un avocat pour savoir si elle a le droit d’ignorer la convocation sans que cela entraîne un “châtiment” de la part des services sociaux. Elle en vient à couper tout lien avec ces services, mais aussi avec les femmes du quartier, et confie “avoir perdu la face devant ses voisines”. Elle finit par passer plus de temps chez sa cousine qui habite dans une autre ville de banlieue. Cette cousine n’a pas d’enfant et n’a jamais été répertoriée par les services sociaux. Elle découvre les joies de l’anonymat et apprécie de ne pas être “obligée de raser les murs”. Dans cette autre ville, avec sa cousine, elles se mettent à faire la cuisine pour les mariages et autres fêtes. Elle finit par y établir son domicile et par y inscrire sa fille à l’école.
Dans le quartier d’origine, au bout d’un an, le service social parvient à créer un partenariat avec l’Éducation nationale, avec une association de parents d’élèves, avec deux crèches, avec la PMI et avec une association de soutien scolaire. De nombreuses méthodes de communication sont utilisées en direction des femmes du quartier. Le groupe de parole, animé par un psychologue, fonctionne pendant plusieurs mois. Des professionnels et deux parents seulement en font partie. Cela n’empêche pas le responsable du centre social de se réjouir du partenariat, du réseau et de l’action innovante nommée “groupe de parole parents”. Une fiche action de cette réussite remonte même à la CAF et à la mairie… Cet exemple illustre particulièrement la façon dont les usagers sont “pris” dans des dispositifs d’aide qui leur assigne une place figée et qui a empêché ici une mise en réseau à l’initiative d’un usager.
> Autre exemple : sollicités par une équipe de professionnels dans le cadre d’une analyse des pratiques, nous avons inventorié les intervenants dans une “famille à problèmes” constituée d’un couple parental et de quatre enfants. Il y avait l’ASE ; la PMI ; les tutelles (UDAF) ; deux techniciennes d’intervention sociale et familiale (TISF) ; un psychologue (CMPP) ; un médecin généraliste (du centre de santé) ; un bénévole qui faisait de l’accompagnement scolaire pour un des enfants en école primaire ; un éducateur spécialisé en Aide en milieu ouvert (AEMO) ciblant un adolescent de la famille ; une bénévole du Centre d’information des droits des femmes et des familles (CIDFF) pour accompagner la mère ; et une personne de la mission locale, pour aider l’aîné dans son projet professionnel. Au total, neuf intervenants dans la même famille composée de six membres. Cet exemple illustre une situation fréquente dans le paysage actuel. Ce qui nous intéresse ici est que les neuf intervenants s’ignoraient. Ils se sont réunis face à une situation d’urgence. Une “réunion de synthèse” fut provoquée par l’ASE suite à un signalement fourni par l’école primaire. La famille y fut qualifiée en des termes indiquant ses problèmes et ses défaillances. Les professionnels firent remarquer qu’ils n’avaient pas été formés pour déceler les potentialités et les perspectives d’avenir ou de projet des familles. Ils avaient appris à se situer sur le versant “neutre” de l’observation. Bien qu’intervenant pour certains dans la famille depuis plusieurs années, ils continuaient à produire un diagnostic “fleuve” des difficultés. Ils furent surpris au moment où un professionnel prit la parole pour rappeler qu’ils avaient tous des missions et qu’il serait plus judicieux d’évaluer leurs propres actions auprès des membres de cette famille. Aucun membre de celle-ci n’était présent à cette réunion. Le point de vue des deux TISF qui proposaient un aperçu plus serein de la vie quotidienne de ladite famille n’a pu infléchir le discours négatif des professionnels. La réunion a débouché sur une demande de placement en urgence adressée au juge des enfants…
Ces exemples sont présentés ici sous l’angle du travail en réseau : lorsque les professionnels s’ignorent au quotidien, lorsqu’ils n’établissent pas une connaissance et une cohérence entre leurs missions alors qu’ils Å“uvrent sur le même territoire, lorsque la famille n’est pas associée et accompagnée, de sorte que les parents soient accueillis dignement dans des conditions qui favorisent leur dialogue avec les professionnels, lorsqu’un travail en réseau ne se fait pas en amont, on constate que la mise en avant de l’urgence produit deux effets. D’abord, le travail se fait au détriment de l’histoire, sans continuité et sans profondeur, donc sans évaluation. Ensuite, l’urgence fait office de caisse de résonance qui intensifie les peurs et les appréhensions des uns et des autres et creuse la cassure entre les services et la société civile (usagers, monde associatif, etc.).
Le réseau exige que l’on réinterroge les missions construites sur des catégories de professionnels afin d’acquérir une vision globale des problématiques qui interagissent, telles que l’insertion professionnelle, le parcours scolaire, l’accompagnement des parents, la construction de l’autorité et la prévention des actes d’incivilité, mais aussi la clarification des normes et des règles et leur traduction dans l’exemplarité et la cohérence. De même, la nécessaire autonomie des professionnels pour que leurs actions deviennent efficaces correspond, en symétrie, avec la mise en place des conditions favorisant l’autonomie des jeunes et des familles, à travers la prise en compte de leurs initiatives. S’accorder sur une base éthique est un impératif qui met en cause les fonctionnements technocratiques des institutions. C’est justement à cet endroit qu’une forte résistance hiérarchique gestionnaire se met en place, parfois renforcée par les discours des experts qui ont tendance à insister sur les aspects pathologiques concernant les jeunes et/ou les parents en leur absence. Réinterroger les missions à la lumière de l’explication des normes et des valeurs se cachant derrière les concepts “savants” permet de reposer la question de l’humain, de ceux qui font société avec les professionnels et avec les experts. Qui sont les sujets ? Quel chemin est envisageable vers la parole autonome, libre, au sein de la masse dite “population”, “usagers”, etc. ? Autant de figures de fiction que l’on évoque à travers des exemples pathologiques ou de violence. Ainsi, lorsqu’on parle des jeunes, il n’est pas rare d’utiliser le mot “bande”, sans évaluer la possibilité de valoriser les liens entre les jeunes dans le cadre d’un projet, car une bande est aussi une forme de réseau.
Travailler en réseau avec les professionnels et les familles implique une mise en cause des représentations transmises dans les formations initiales des travailleurs sociaux, une ouverture vers l’altérité des familles, une formulation explicite des valeurs, de l’hospitalité, de la capacité d’adaptation des dispositifs et des projets, et enfin, une critique du vocabulaire employé dans la communication avec les familles (et notamment à la réalité des personnes). Cela implique de mettre un frein à la tendance à rajouter des dispositifs et des plans en forme de mille-feuille. La méthode de mise en réseau avec les adultes est avant tout un travail éthique : il s’agit de dialoguer avec eux, de les accompagner pour qu’ils prennent conscience des normes promues par les institutions et de la façon dont elles sont construites et appliquées à l’intérieur de la culture française. Cela suppose un débat et un référentiel ancré dans l’histoire et dans le dialogue entre les cultures. Traduire les problèmes en contrat ne peut être effectif que si les professionnels apprennent à appliquer le principe de la réciprocité. Pour travailler en réseau, les professionnels et leurs hiérarchies doivent être en mesure d’évaluer le rôle qu’ils veulent donner aux initiatives et aux réseaux existant du côté des usagers afin de situer la vie des personnes au-dessous des enjeux propres à leur poste. La dynamique du réseau commence par une éthique de la conversation, du débat contradictoire entre les institutions et les habitants qui se situent sur un même territoire.
[1]
Selon Paul Ric
œur dans son essai
Soi-même comme un autre (Seuil, 1990), le sujet obligé est un sujet capable de se définir en posant la norme qui le présente comme sujet (auto-nomie).
[2]
Association loi 1901, ARTEFA dispense de la formation continue, de l’évaluation et de l’accompagnement des projets en utilisant l’anthropologie appliquée aux politiques et aux pratiques sociales et médico-sociales.