2008
Informations sociales
Partie 2 : Nouvelles configurations familiales et rapports au sein de la famille
Le beau-parent n’est pas un parent
Interview de Sylviane Giampino
Sylviane Giampino
Psychologue clinicienne, psychanalyste, co-fondatrice de l’ANAPSYPE (Association nationale des psychologues pour la petite enfance), forte d’une expérience de vingt-cinq années dans les services de prévention et les modes d’accueil, elle est l’auteur de nombreux articles et d’un ouvrage intitulé Les mères qui travaillent sont-elles coupables ?, réédité en 2007 chez Albin Michel.
Les images d’affreuses marâtres ont longtemps peuplé les contes de fées. Aujourd’hui, alors que le nombre de familles recomposées progresse, le lien beau-parental est-il forcément synonyme de tensions et de souffrances réciproques entre le beau-parent et le(s) enfant(s) du premier lit ? Nous avons posé la question à Sylviane Giampino, psychanalyste et co-fondatrice de l’Association nationale des psychologues pour la petite enfance. Elle nous invite à redéfinir la beau-parentalité en dehors de la fonction parentale et à la concevoir comme une sorte de tutorat. À envisager les relations uniquement sous l’angle de la parentalité, on en oublie, en effet, l’essentiel à ses yeux : la relation de couple.
Informations sociales - En cas de séparation et de recomposition familiale, le rôle des parents est amené à évoluer. L’enfant est alors conduit à trouver une nouvelle place. Quelles sont la nature et l’ampleur des transformations apportées par ce tiers qu’est le beau-parent ?
Sylviane Giampino - Avant toute chose, il convient de distinguer le rôle de parent de la fonction parentale : si le beau-parent peut jouer un rôle parental, il ne sera en revanche jamais amené à avoir une fonction parentale. Cette dernière s’exerce à partir d’une position spécifique inscrite dans la filiation et ce, quoi qu’il arrive, que le père ou la mère soit présent ou absent, voire décédé ou disparu. Jamais un beau-parent ne sera à la même place symbolique pour l’enfant que le père ou la mère de naissance. Les fonctions paternelle et maternelle ne sont pas des fonctions biologiques en soi (d’où l’emploi de l’expression parents de naissance, et non parents biologiques), mais elles sont spécifiques à plus d’un titre. En premier lieu, il s’organise autour des fonctions parentales ce que l’on appelle la “dette de vie” : je dois à cet homme, à cette femme (ou à ces hommes, ces femmes dans le cas de couples homosexuels) d’avoir été conduit à la vie, d’être là. De plus, le lien de filiation porte en soi la transmission de l’histoire familiale, sue et insue, des générations qui ont précédé, tout comme il s’inscrira dans la descendance d’un enfant.
Le lien parent-enfant possède ainsi une composante intergénérationnelle et une composante symbolique. Enfin, la fonction parentale est également spécifique parce qu’elle fonctionne indépendamment de la qualité de la relation avec le parent. On pourrait dire qu’elle fonctionne dans le psychisme, dans l’inconscient de l’enfant et même dans des identifications profondes, que ce dernier voie ou non son parent.
De son côté, le lien de l’enfant avec le beau-parent se légitime par la relation de couple, amoureuse avec le père ou la mère de l’enfant. Autrement dit, l’origine du beau-parent et sa légitimité à entrer en relation avec l’enfant résident dans le père ou la mère de l’enfant. C’est une relation “intermédiée”, difficile à vivre pour l’enfant, comme pour le parent d’ailleurs. Ce dernier a souvent le fantasme de recréer la famille, surtout quand les relations du couple précédent ont été négatives, le divorce douloureux, etc. Pour certains parents, la volonté de refaire famille peut s’accompagner de la négation pure et simple du lien de filiation originaire, ce qui est la plupart du temps pathogène pour les enfants. On rencontre également la situation inverse : le nouveau couple peut souhaiter entretenir le lien avec l’autre parent, avec ou sans succès quand celui-ci a du mal à garder sa place et à assumer sa part dans l’éducation de l’enfant.
I. S. - Pour quels types de difficultés les adultes et les enfants vivant dans une famille recomposée viennent-ils vous consulter ? Quelles demandes formulent-ils et comment ?
S. G. - La plupart du temps, la plainte du parent de naissance se présente sous la forme suivante : « mon ex-conjoint ne s’occupe pas assez de nos enfants », ou bien « mon ex-conjoint fait barrage à ma relation avec mes enfants et à l’épanouissement de mes enfants au sein de ma nouvelle famille ».
En ce qui concerne les beaux-parents, ceux qui me consultent sont souvent désemparés par les résistances voire l’hostilité des enfants du conjoint à leur égard, alors même qu’ils se disent prêts à les accueillir dans leur vie, à leur faire une place.
Il arrive également qu’ils soient très malheureux d’avoir élevé des enfants qui n’étaient pas les leurs, parfois longtemps, et de s’apercevoir qu’ils perdent tout contact avec eux lorsque, jeunes adultes, ceux-ci quittent la maison, ou encore dans les circonstances où le couple se délite. Comme si, quels que soient l’investissement et la qualité des liens introduits, il y avait une sorte de non-durabilité de la relation. Comme si, finalement, l’appui réciproque que les uns avaient trouvé dans les autres pour se construire était nié.
I. S. - Par ailleurs, quels types de liens se construisent entre enfants au sein d’une famille recomposée ?
S. G. - Ils ressemblent étrangement aux liens frères-sÅ“urs quand il y a un vrai partage de vie quotidienne, avec les rivalités, les jalousies, les querelles. Surtout quand les enfants sont petits. Mais quand ceux-ci se rencontrent à l’adolescence ou après, ce sont des liens qui s’établissent avec une plus grande liberté de choix. On s’apprécie ou pas, on veut nouer des relations ou pas. Aucune obligation ne doit peser sur les enfants, si ce n’est une obligation de socialité, cadre nécessaire pour que ces derniers ne transforment pas la nouvelle famille en champ de bataille ou en terrain miné. Après tout, les parents qui reconstruisent une vie amoureuse n’ont pas à le payer ad vitam æternam. Quoi qu’il se passe, ce couple a le droit d’exister. Or, on rencontre dans les familles recomposées le même symptôme que dans celles qui ne le sont pas : un trop grand centrage sur les parentalités, au détriment de la relation de couple, qui est pourtant la base de tout le reste.
I. S. - De façon générale, existe-t-il des éléments déterminants pour la qualité de la relation beau-parentale ?
S. G. - A mon sens, le beau-parent doit construire un lien que j’appelle un “lien de réalité relationnelle” avec l’enfant, dont la qualité va dépendre de trois facteurs.
Premièrement, le parent non cohabitant doit autoriser l’enfant à tisser un lien avec le beau-parent. C’est une sorte d’autorisation de relation, explicite ou implicite, par laquelle le parent peut, quand il est absent ou que son enfant n’est pas avec lui, autoriser celui-ci à se sentir libre de créer un lien de qualité avec le beau-parent.
Le deuxième facteur qui conditionne une relation beau-parentale de qualité est la capacité du beau-parent à respecter la fonction parentale, et donc à ne pas l’usurper. Il est bien évident qu’en vivant souvent, voire quotidiennement avec un enfant qui n’est pas le sien, il va assumer un rôle de relais éducatif. Il sera également un support d’identification et de contre-identification pour ces enfants, du fait qu’il est l’homme ou qu’elle est la femme investi(e), aimé(e) ou désiré(e) par l’un des parents de l’enfant. Enfin, la qualité relationnelle va dépendre de l’aptitude du parent à donner à son conjoint la place qui lui revient en créant entre ce tiers et ses propres enfants un cadre relationnel “socialisé” ou “normé”. Le parent intervient sur les formes de la relation, mais pas sur le fond. Plus concrètement, chacun se doit d’être poli, courtois, respectueux de l’intimité de l’autre… mais personne n’est obligé d’aimer. L’injonction d’amour, qui témoigne d’un idéal infantile souvent présent dans l’esprit des parents et des beaux-parents, laisse entendre que pour “faire famille”, il faudrait s’aimer. Cette idée que la famille se construit, se nourrit et se maintient sur la qualité affective des relations et donc sur l’amour est, à mon sens, une mythologie du monde moderne. Cet idéal occulte au passage que la famille est une institution et que les familles dites recomposées sont des formes nouvelles de cette institution. Cette injonction d’amour est problématique parce qu’il existe chez l’enfant un conflit de loyauté entre la présence du beau-parent et la fonction parentale issue du lien filial avec le parent qui vit ailleurs. Et c’est précisément ce conflit, souvent intériorisé chez l’enfant, qui va l’empêcher de créer une relation personnelle, originale avec le beau-parent, et réciproquement. Il faut, selon moi, libérer les enfants et les beaux-parents du modèle filial de la relation pour que puisse s’établir une relation de qualité.
Par ailleurs, le beau-parent n’est pas non plus un copain. Il n’est pas un alter ego. Il est important de maintenir la différence de génération à son égard. C’est à ce titre qu’il pourra être un relais parental. Il est vrai qu’être beau-parent constitue souvent une expérience formatrice en ce qu’elle oblige à une sorte d’éthique du rapport à l’enfant. Avec les enfants d’un(e) autre, on est souvent tenu à faire plus attention à ce que l’on dit comme à ce que l’on fait. Les abus de pouvoir, de langage et d’autorité – qui caractérisent, hélas encore trop souvent, la relation parent-enfant – sont mieux maîtrisés. Ainsi, le beau-parent frappera plus souvent à la porte de la chambre d’un enfant avant d’entrer, évitera de partager la salle de bains avec ses beaux-enfants. La violence, les fessées, les gifles sont généralement plus contenues et, à ce titre, le beau-parent pourrait servir de modèle au parent. C’est aussi en cela que le beau-parent n’a rien à gagner à entrer dans un rapport de séduction avec les enfants et réciproquement. Un tel rapport risquerait de renforcer la complexité de l’Å“dipe, sachant qu’un fantasme inconscient de séduire l’être aimé du parent n’est pas à exclure chez des tout-petits, voire parfois même à l’adolescence.
I. S. - C’est pourquoi vous estimez nécessaire de désigner la relation entre un enfant et le compagnon de vie de son parent autrement que par le terme consacré de “beau-parent” ?
S. G. - En effet, le beau-parent n’est pas un parent. Dans la vie d’un enfant, il peut y avoir plusieurs beaux-pères, plusieurs belles-mères, mais il n’a qu’un père et qu’une mère.
Les enfants ne s’y trompent pas puisqu’ils préfèrent dire “le mari de ma mère”, “la femme de mon père”, “le copain de ma mère”, “la copine de mon père” : ils nomment la place, ils n’aiment pas dire “ma belle-mère” ou “mon beau-père”, ils n’aiment pas leur attribuer ces substantifs de père et de mère, fussent-ils accolés à “beau”.
De surcroît, pour les tout-petits le sens des mots est problématique. Pourquoi la belle-mère serait-elle plus belle que la mère et le beau-père plus beau que le père ?
I. S. - Un projet de loi relatif au statut du beau-parent devrait être discuté cet automne. Au regard de votre pratique, la reconnaissance juridique du lien correspond-elle à un besoin réel ? Quel(s) effet(s) peut-on en attendre ?
S. G. - Je m’interroge beaucoup sur la tendance actuelle et illusoire consistant à croire qu’une loi doit conférer un statut pour régler la complexité des relations. Comment le législateur va-t-il considérer que s’acquiert le statut de beau-parent ? Faudra-t-il un nombre d’années probatoires ? Par ailleurs, ne serait-ce pas une façon déguisée d’élargir les obligations alimentaires pour désengager la société des solidarités nécessaires à tout être humain, qu’il soit handicapé, fragile, dépendant, vieillissant ?
Cela étant, il faut reconnaître qu’il demeure une injustice pour les beaux-parents qui ont élevé des enfants au quotidien et qui ne les voient plus, une fois séparés de leur conjoint. Va-t-on imposer un droit de visite ? Je ne suis pas certaine que les parlementaires soient chargés de résoudre les souffrances individuelles de cet ordre, ni qu’ils en soient capables. En somme, je demande à voir.
I. S. - Quel regard portez-vous sur la garde partagée ou résidence alternée ?
S. G. - Je trouve qu’il est juste de poser comme présupposé qu’en cas de séparation, pères et mères sont égaux dans la blessure de la séparation comme dans le projet du maintien des deux liens pour l’enfant.
De mon point de vue, l’intérêt de cette situation réside dans le fait que les hommes sont alors davantage mis en demeure de résoudre les problèmes concrets du soin et de l’éducation des enfants au quotidien. Et l’on voit se développer des compétences et des modalités de relation entre pères et enfants qui sont très positives.
Symétriquement, la garde partagée ou résidence alternée peut avoir un effet positif sur la relation mère-enfant, en ce qu’elle conduit la mère à exercer une compétence qu’elle n’exerce pas habituellement, à savoir la capacité de délégation et de retrait de sa toute-puissance. La mère peut alors se rendre compte que le père est finalement tout aussi capable qu’elle de s’occuper de leur enfant. Ceci signifie que la différence des sexes ne détermine pas les rôles éducatifs dans le quotidien de vie des enfants.
En outre, et en dépit de la souffrance de la séparation, la mère peut mettre à profit les périodes où l’enfant est absent pour développer des temps d’épanouissement plus autonomes. Ainsi, la résidence alternée, quand elle se passe bien (ce qui n’est pas toujours le cas, d’où la nécessité de ne pas systématiser ce type de formule), permet aux enfants de trouver chacun des parents plus disponible pendant les périodes où il est avec eux.
Reste que le choix de la résidence alternée doit être réfléchi, dans la mesure où il remet en cause le partage traditionnel des rôles paternel et maternel que certains couples vont pouvoir aménager, d’autres pas.
I. S. - Selon vous, la pluriparentalité peut-elle avoir un sens pour un enfant ?
S. G. - Je ne parlerais pas de pluriparentalité car, là encore, on utilise le terme de parent pour désigner des personnes qui n’en sont pas. Cela dit, il est clair que le beau-parent a une fonction de tuteur périphérique, c’est-à-dire non institué, qui présente beaucoup d’avantages.
Les enfants bénéficient d’un élargissement de la palette relationnelle et de la gamme des références tutélaires à leur disposition. On assiste ainsi à des structurations Å“dipiennes “en éventail” : elles se fixent sur plusieurs supports. La compagne du père, par exemple, va être celle à laquelle il faut ressembler, dans la mesure où elle est investie du désir amoureux du père. La mère, elle, va détenir le mauvais rôle, celui de la rivale dont il faut se démarquer. Mais la situation n’est pas figée : elle peut s’inverser à un autre stade du développement de la problématique Å“dipienne.
Plus fondamentalement, il me semble que le sens que la pluriparentalité peut avoir pour un enfant est intimement lié à la question de l’attachement. D’une façon générale, je trouve que nous – les adultes – ne sommes pas assez attentifs aux attachements des enfants à d’autres enfants gardés par la même assistante maternelle ou aux camarades de l’école maternelle, par exemple. Cette remarque vaut également pour l’attachement d’un enfant à un compagnon de vie du père ou de la mère et pour l’impact que peut avoir sur lui la perte de ce lien en cas de séparation, s’il n’y est pas préparé. Je ne saurais trop encourager à prendre soin et à permettre que le lien perdure, sous la forme de rencontres et de contacts, même espacés. Il est primordial que l’enfant sache qu’il lui est possible de maintenir un lien ; le fait de le savoir est déjà précieux en soi. Il en est de même pour l’adulte, d’ailleurs.
Pour dire les choses plus simplement, je crois qu’il s’agit d’éduquer les parents à être plus respectueux, plus adultes pour permettre aux enfants d’être véritablement des enfants. Et précisément, cette expérience de la beau-parentalité peut servir de modèle aux parents en général, en ce qu’elle recèle, idéalement, un renoncement à la possession, une véritable éthique du rapport à l’enfant.
Propos recueillis par Clémence Helfter