2008
Informations sociales
Partie 3 : Les niveaux territoriaux de l’évaluation
L’évaluation du contrat d’action familiale et sociale territorial à la Caf de la Gironde
Philippe Guillet
Responsable du département Ingénierie des politiques à la Caf de la Gironde.
Samira Tabarout
Chargée d’études sociales à la Caf de la Gironde.
David Peplaw
Chargé d’études sociales à la Caf de la Gironde.
Le Contrat d’action familiale et sociale territorial (CAFST) est un contrat expérimental visant à pérenniser les processus de développement social dans les champs de compétence de la Caf. Il s’agit d’un nouveau mode de partenariat, regroupant l’ensemble des engagements de la Caf sur le territoire, déclinés en objectifs partagés par la Caf et par la collectivité locale.
Outil d’une expérimentation partenariale entre une caisse d’allocations familiales et une commune, le contrat d’action familiale et sociale territorial fait l’objet d’une évaluation par la Caf de la Gironde. Finalité de l’opération : mesurer les effets dudit contrat sur le territoire et mettre en Å“uvre une dynamique propice à son adaptation ainsi qu’à l’évolution des actions engagées par les différents acteurs au profit des habitants.
Le conseil d’administration de la Caf de la Gironde a validé, début 2005, le principe d’une approche expérimentale : le Contrat d’action familiale et sociale territorial (CAFST). Il s’agit d’un outil permettant d’asseoir la pérennité des processus de développement social dans les champs de compétence de la Caf. L’expérimentation a été menée de 2005 à 2008, dans une ville périurbaine de la communauté urbaine de Bordeaux, d’environ 11 000 habitants. Cette démarche co-construite vise à définir un nouveau mode de partenariat qui, via un contrat global, regroupe l’ensemble des engagements de la Caf sur le territoire et permet de soutenir un projet partagé par le territoire et par la Caf. Étant donné qu’il s’agit aujourd’hui de généraliser la démarche (vingt territoires envisagés pour 2008-2009), la direction de la caisse a souhaité que l’expérimentation soit accompagnée d’une évaluation concomitante et ex post à échéance des contrats. L’objectif est de dégager les plus-values de ce nouveau mode d’intervention de la Caf dans le champ des politiques publiques.
Une approche globale du territoire
Le CAFST est un contrat signé pour quatre ans entre la collectivité locale et la Caf. Il est financé par cette dernière, les prestations de service provenant de fonds nationaux et les subventions d’investissement et de fonctionnement de fonds propres. Il repose sur cinq grands principes :
- la contractualisation s’inscrit dans une démarche de développement social local et dans un processus organisé de changements durables mobilisant les acteurs de façon collective et participative. Elle participe d’une stratégie globale impliquant équitablement et solidairement l’ensemble des acteurs ;
- le projet de développement social du territoire est conçu comme une responsabilité partagée entre l’ensemble des acteurs institutionnels contribuant à la mise en Å“uvre de politiques d’action sociale sur les territoires ;
- le CAFST intègre les enjeux relatifs à l’aménagement du territoire, au développement économique et à l’emploi. En ce sens, il anticipe, avec les acteurs institutionnels et socio-économiques concernés, les évolutions démographiques et leurs conséquences sur les territoires en termes de cohésion sociale, de développement des services aux familles et de réponses à mettre en Å“uvre pour concilier vie familiale, vie professionnelle et vie sociale ;
- il s’agit d’un engagement multipartite. Outre la collectivité territoriale partie au contrat, il implique les différents collectifs qui, sur le territoire, constituent des ressources pour la mise en Å“uvre du projet de développement : les associations partenaires, les acteurs économiques, les collectifs d’habitants, les groupes d’allocataires ;
- le contrat est évolutif. Des avenants annuels peuvent venir s’ajouter au contrat initial si l’évaluation concomitante et prospective des actions mises en Å“uvre et l’observation sociale continue du territoire mettent en évidence de nouveaux enjeux.
La négociation avec le territoire, et plus particulièrement avec les élus locaux, est une phase clé dans le processus de contractualisation d’un CAFST. Pour Ambarès et Lagrave (il s’agit d’une seule et même commune, située à une douzaine de kilomètres de Bordeaux), les objectifs partagés par la Caf et par la mairie se structurent autour de trois axes : conforter et dynamiser la politique éducative locale en s’appuyant sur le Projet éducatif local (Pel) ; prévenir les phénomènes d’isolement et d’exclusion sociale liés à l’habitat ; renforcer la cohésion sociale.
L’évaluation du CAFST sur le territoire
La finalité de l’évaluation est de mesurer les effets du CAFST sur le territoire et de mettre en place une dynamique propre à promouvoir les changements. L’évaluation amène à se demander dans quelle mesure ledit contrat permet d’interroger les dispositifs segmentés et de faire émerger des réponses nouvelles. De ce questionnement global émergent trois hypothèses : le CAFST offre la possibilité d’améliorer la cohérence et la lisibilité des dispositifs sur le territoire ; il permet de s’approcher d’une optimisation de l’utilisation des ressources sur le territoire ; il est un outil pour construire des réponses mieux adaptées aux besoins locaux.
À partir de là, sont élaborées trois questions évaluatives qui sous-tendent toute la démarche : le CAFST permet-il de faire émerger de nouvelles formes de réponses (par l’identification des nouveaux projets) ? Les réponses transversales sont-elles adaptées aux besoins (ce qui implique d’identifier les besoins et d’analyser les impacts des réponses nouvelles ainsi que leur adéquation aux besoins) ? Le CAFST est-il un support de développement des ressources locales ?
L’évaluation est réalisée par les chargés d’études sociales de la Caf de Gironde. Leur position dans l’évaluation est celle d’une équipe missionnée par les deux contractants : la collectivité locale ou la structure intercommunale d’une part, la Caf d’autre part. Leur appartenance à la Caf n’a donc pas d’autre incidence dans la conduite de l’évaluation que les facilités d’accès à l’information qu’elle permet. En particulier, les chargés d’études sociales ne représentent pas la Caf dans les différentes instances de pilotage ou de suivi de l’étude.
L’évaluation se concentre prioritairement sur la mesure, à la fois, des effets sur les habitants (s’agissant de la participation à la vie locale, de la conciliation entre la vie professionnelle, la vie familiale et la vie sociale, ou de ce qui concerne la solidarité, etc.) et des impacts sur le territoire (du point de vue de l’instauration de dynamiques nouvelles, de l’animation locale, du développement de politiques sociales…).
Méthodologie de l’évaluation
L’ensemble des acteurs concernés et des publics interviennent à différents niveaux dans la démarche d’évaluation. Lors du démarrage, celle-ci s’appuie sur un socle minimal d’informations, constitué par les bilans évaluatifs réalisés par les conseillers techniques territoriaux, dans le cadre du Contrat enfance et jeunesse (Cej). Elle se fonde également sur les différents éléments que peut détenir la municipalité : les rapports d’études liés à la politique de la ville notamment, l’organigramme de la mairie, la documentation présentant la commune, etc.
L’évaluation conduite intervient à échéance de la quatrième année du contrat et avant son renouvellement. Il s’agit donc ici d’une évaluation ex post. L’approche théorique repose sur la définition de la démarche par la Cnaf qui « vise, à partir d’objectifs préalablement définis, à connaître, de la manière la plus objective possible, les résultats obtenus pour permettre de les apprécier, d’en rendre compte et d’aider en cela aux décisions à venir ». Sur cette base, quatre dimensions structurent la démarche d’évaluation : cognitive, à travers la mesure des effets de la politique engagée ; normative, avec la portée d’un jugement en valeur (la formulation d’un point de vue et de préconisations) ; instrumentale, en visant à produire des changements dans l’action ; méthodologique, avec l’application de méthodes des sciences sociales.
L’évaluation se décline en quatre critères : efficacité, cohérence, pertinence et efficience. Comme indiqué plus avant, la démarche est aussi négociée : les questions évaluatives sont proposées et discutées dans le cadre de l’instance de pilotage
[1]. En effet, l’évaluation ne pouvant pas couvrir tout le champ du contrat global, il convient, sur la base des objectifs partagés au départ, de s’entendre sur ses priorités et donc de hiérarchiser les questions évaluatives.
Il s’agit d’une évaluation résolument qualitative. Pour le recueil des données, les méthodes utilisées sont des entretiens semi-directifs individuels et collectifs. Les publics ciblés sont :
- une partie des élus : le maire, la 1re adjointe (déléguée notamment à la politique de la ville) et les principaux élus concernés (ayant en charge l’éducation et la jeunesse, les affaires sociales, le sport ou encore la petite enfance). Sept entretiens préalables sont réalisés avec ces élus ;
- les acteurs locaux concernés, à savoir trois groupes constitués avec l’appui du comité technique
[2] : un « groupe transversal », composé des quatre principaux intervenants sur le territoire : la Maison départementale de la solidarité et de l’insertion (MDSI), le centre social, le Centre communal d’action sociale (CCAS) et le chef de projet du Développement social urbain (DSU) ; deux groupes d’acteurs organisés à partir des deux entrées thématiques « groupe éducatif » et « groupe habitat et cohésion sociale », chacun composé d’une dizaine de personnes (représentants d’associations, bailleurs sociaux, opérateurs, directeurs d’école et de collège, etc.) ;
- des habitants ayant participé à des actions ciblées, répartis en trois groupes constitués avec l’appui du comité technique et des acteurs locaux : un groupe « jeunes » (dix jeunes d’horizons différents) ; un « groupe parents » (sept représentants d’associations de parents) ; et un groupe « adhérents et bénévoles », essentiellement du centre social (dix personnes).
Enfin, des entretiens complémentaires ont été réalisés, concernant des problématiques (l’insertion sociale et économique des plus précaires) ou des publics très ciblés et en lien avec les particularités et l’histoire du territoire (par exemple, les gens du voyage).
La méthode mise en Å“uvre ne se veut pas exhaustive. Elle vise plutôt à consulter les principaux acteurs du territoire et à couvrir la pluralité des champs et des publics concernés. Au total, l’enquête de terrain nous aura amenés à rencontrer soixante-cinq interlocuteurs différents (élus, opérateurs ou intervenants, habitants) en entretiens individuels et/ou collectifs.
La grille d’analyse repose sur le regard croisé des acteurs. L’outil se structure autour de quatre grands questionnements, en référence aux questions évaluatives précitées : l’identification des besoins sur le territoire ; les réponses apportées et l’émergence de nouveaux projets ; la dynamique partenariale ; la participation des habitants. Cette trame de questionnement commune est utilisée pour les différents groupes d’acteurs (« transversal », « éducatif », « cohésion et habitat social ») ainsi qu’auprès des groupes d’habitants (« jeunes », « parents » et « adhérents et bénévoles »).
Lors des réunions, animées par les chargés d’études sociales, les personnes présentes échangent sur chacun des quatre items (identification des besoins, nouveaux projets, partenariat, participation) et donnent leur point de vue. À partir de ces items, quatre questions ouvertes servent de support à l’animation des groupes : en matière de réponses aux besoins, comment jugeriez-vous la situation, aujourd’hui, à Ambarès ? Et en matière d’émergence de nouveaux projets ? De partenariat ? De participation des habitants ?
La seconde partie du questionnement porte sur les évolutions observées dans le temps. Par exemple, sur le premier item : ces deux dernières années, comment jugeriez-vous l’évolution en matière de prise en compte de vos besoins ? Les participants sont ensuite invités à coter les quatre dimensions, à partir d’une échelle de valeurs allant de 1 (pas satisfaisant) à 5 (très satisfaisant). Enfin, et pour tenter de rendre compte des évolutions dans le temps, une seconde cotation porte sur les changements observés sur chacun des items, les deux dernières années (dégradation, stabilité ou amélioration). La méthode suppose une définition partagée de l’échelle de valeurs, de la signification des items et du sens des évolutions.
L’outil (questionnements et cotations) a été simplifié en cours de route, afin qu’il soit opérationnel et pour tenir compte de la phase préalable ainsi que des remarques formulées par le comité technique, au sujet de l’aspect « abstrait » ou « compliqué » de sa version initiale. Sa structuration résulte d’un processus interactif et itératif, fondé sur un principe d’aller et retour entre la production des acteurs de terrain et le travail plus méthodologique et analytique des chargés d’études.
Une fois le recueil des données effectué et leur traitement réalisé, l’analyse des réponses est entreprise à partir des points de convergence et de divergence observés entre les différents groupes d’acteurs constitués.
***
L’évaluation est un élément structurant de la démarche globale liée au CAFST de part la mobilisation des acteurs du territoire qu’elle suscite : élus, intervenants et habitants. Elle produit des résultats qui permettent l’adaptation des politiques et elle mobilise, dans le même temps, les acteurs au service du projet global du territoire. Les perspectives de développement annuel des CAFST en Gironde (dans une perspective de généralisation prenant en compte les orientations institutionnelles et avec un développement au rythme d’une dizaine par an), posent la question de la généralisation de l’évaluation.
L’expérimentation dans cette commune périurbaine de taille moyenne interroge la modélisation de la démarche : transférabilité de la méthodologie mise en Å“uvre à des échelles territoriales différentes (moyens et temps nécessaires à la réalisation de l’évaluation). Au-delà d’une approche exhaustive ou priorisée (choix entre les CAFST à évaluer), un des enjeux forts de cette expérimentation est de réussir le passage d’une évaluation d’actions liées à des dispositifs à l’évaluation d’une politique territoriale partagée.
[1]
Composée du maire, de ses principaux adjoints et de la direction de la Caf.
[2]
Composé du chef de projet du développement social urbain, de la directrice du centre social, de la responsable de la maison départementale de la solidarité et de l’insertion, de représentants associatifs, des coordonnatrices enfance et jeunesse, du conseiller territorial Caf et des chargés d’études.