2008
Informations sociales
Partie 1 : Nouvelles approches, nouvelles méthodes
Le rôle des organismes de contrôle en matière d’évaluation
1949-2007 : l’exemple de la Cour des comptes
Louise Hervier
Doctorante en première année à Sciences Po (Cevipof), sous la direction de Patrick Hassenteufel. Ses recherches, financées par l’École nationale supérieure de la Sécurité sociale, portent sur les réformes récentes des systèmes de protection sociale en France et en Allemagne.
Cet article examine le fonctionnement de la Cour des comptes et l’impact de son activité dans le domaine de la Sécurité sociale. Son rôle, son fonctionnement et ses missions sont d’abord exposés, puis l’article se penche ensuite sur l’influence de la Cour dans le secteur des politiques sociales à partir d’une observation sur le long terme (de 1949 à 2007). Avec l’évaluation, la frontière entre recommandations et propositions de politiques publiques est devenue délicate à appréhender pour ce grand corps.
Dans quelle mesure la Cour des comptes influence-t-elle les politiques sociales ? Une analyse historique permet de mettre en lumière comment sa mission initiale de contrôle a évolué vers une véritable mission d’évaluation des politiques menées. Cette évolution dans la nature même des attributions de ladite cour éclaire les paradoxes de son positionnement.
Cette contribution
[1] fournit un exemple précis du fonctionnement d’un corps de contrôle et de l’impact de ses contrôles en matière de politiques sociales. La Cour des comptes exerce-t-elle une influence via ses évaluations sur les politiques sociales, et si oui, laquelle et par quels mécanismes ? Comment les experts qui constituent ce grand corps d’État se positionnent-ils entre fonctions d’expertise, fonctions en cabinets ministériels et proposition de solutions politiques ?
Cette recherche vise à répondre à la question suivante : comment le système de pouvoir de la Cour des comptes a-t-il été édifié dans le secteur de la Sécurité sociale ? Ce qui revient à étudier la manière dont les élites administratives de ladite cour se sont autonomisées et ont acquis leur influence actuelle sur les réformes du système. Cinq types de matériaux ont été utilisés pour mener cette étude : la littérature de la sociologie politique relative aux grands corps de l’État et aux experts, ainsi que les travaux concernant les politiques publiques (pour les réformes de la Sécurité sociale), ont servi de cadre théorique à nos questions empiriques. Ensuite, nous nous sommes appuyés sur tous les types de publications de la chambre sociale de la cour, considérés comme un reflet de son activité de contrôle du secteur. Cependant, les rapports n’étant qu’une des traductions de son rôle effectif, des entretiens ont été menés pour obtenir des informations sur l’influence plus indirecte et non institutionnalisée de la cour, c’est-à-dire d’abord sur la part de son activité qui ne transparaît pas dans ses rapports, mais également et surtout sur les acteurs (leur trajectoire socioprofessionnelle, et notamment l’accession à des postes clefs dans le secteur, leurs représentations concernant le rôle de la cour et la Sécurité sociale, les relations entretenues avec les autres acteurs, etc.). Cette étude sur les magistrats formant l’élite sociale de la cour a ensuite été étoffée par une analyse sociographique, qui a consisté à compléter et à actualiser les données issues de recherches existantes, par l’utilisation des fiches biographiques de la Société générale de presse. Enfin, la presse a été utilisée pour l’analyse du retentissement de certains travaux de la cour ou de la participation de certains magistrats à certaines réformes.
Rôle et fonctionnement de la Cour des comptes
La Cour des comptes
[2] est une institution supérieure de contrôle financier de l’État, de ses établissements et de ses entreprises publics, et des organismes de Sécurité sociale. Elle ne mène pas de contrôle
a priori, mais réalise des contrôles
a posteriori des comptes et de la gestion.
Elle est une juridiction financière, une cour de justice indépendante : elle a le statut de tribunal et le pouvoir de rendre justice. Elle représente de ce point de vue un juge indépendant des pouvoirs exécutif et législatif
[3]. Elle
« assiste le Parlement et le gouvernement dans le contrôle de l’exécution des lois de finances » (article 47, Constitution du 4 octobre 1958). Plus spécifiquement, depuis la réforme constitutionnelle du 22 février 1996, elle
« assiste le Parlement et le gouvernement dans le contrôle et l’application des lois de financement de la Sécurité sociale » (article 47-1).
Elle dispose d’une direction générale, d’un parquet général et est organisée en sept chambres, correspondant à une répartition sectorielle du secteur public : Finances, Défense et Industrie, Éducation nationale et Culture, ministères régaliens civils et appels des jugements des Cours régionales des comptes (CRC), secteur social hors Sécurité sociale, Sécurité sociale (la sixième chambre dans la suite du texte) et enfin, Équipement et Agriculture. Chaque chambre comprend environ cinquante personnes : des magistrats (un président de chambre, des conseillers maîtres dont des présidents de section, des conseillers référendaires, des auditeurs), un greffier, des assistants, des rapporteurs extérieurs et, depuis peu, des experts de certification. Pour prendre toute décision relative à son activité de contrôle, l’institution délibère collégialement
[4].
L’accroissement des moyens d’action sur la Sécurité sociale
Le rôle de la Cour des comptes sur les comptes et la gestion des organismes de Sécurité sociale s’est progressivement accru depuis 1949. La cour a renforcé sa mission de contrôle, elle a participé à la mise en place de la réforme comptable desdits organismes, au milieu des années 1990
[5]. Cette dernière réforme l’a conduite à obtenir, à partir de 2005, la mission de certifier, tous les ans, les comptes de ces organismes. En effet, la certification des comptes nécessitait que ces derniers pratiquent une comptabilité d’exercice, c’est-à-dire que les normes comptables soient harmonisées et consolidées. En outre, la certification poursuit le même objectif que la réforme comptable : la transparence et l’objectivité des comptes.
Ensuite, la juridiction financière a renforcé sa place aux côtés de l’État, avec l’affirmation, dans les textes et dans les faits, de sa mission d’assistance au Parlement et au gouvernement. Pour la cour, l’affermissement de son rôle à la fois de contrôleur des comptes et d’assistance au Parlement s’accompagne d’une multiplication de ses publications et de sa communication : la chambre sociale réalise des insertions au rapport public annuel de la cour, qui n’interviennent pas nécessairement tous les ans ; des enquêtes spécifiques sont régulièrement publiées sous forme de rapports publics thématiques ; les communications au Parlement qu’elle réalise à la demande des commissions des finances des assemblées peuvent être publiées, soit par le Parlement, soit de manière différée par elle-même, si l’assemblée destinataire du rapport ne l’a pas fait ; elle publie tous les ans un rapport entièrement consacré à la Sécurité sociale, devenu rapport sur l’application de la Loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) (première publication en 1998) ; enfin, elle publie annuellement le rapport sur la certification des comptes du régime général de la Sécurité sociale.
La Cour des comptes dispose ainsi de missions, de moyens d’action et de communication qui lui confèrent une place importante dans le domaine des politiques sociales. Étant donné son positionnement, nous pourrions nous attendre à ce que l’impact de ses contrôles soit fort et visible.
L’influence observée de la Cour des comptes dans le domaine de la protection sociale
L’influence que la cour peut en théorie exercer par ses évaluations n’est pas aussi grande que nous pourrions le penser à la lecture des textes relatifs à son statut. En adoptant une perspective de long terme (de 1949 jusqu’à nos jours), nous voyons que trois phases se sont succédé, la conduisant du simple contrôle à l’évaluation des politiques sociales. Certains événements des années 1990 sont susceptibles d’expliquer cette moindre influence.
• Des contrôles aux effets limités : du début des années 1950 au milieu des années 1970
Durant cette première période, la chambre sociale réalise des insertions au rapport public annuel, sur le contrôle des comptes et de la gestion des organismes de Sécurité sociale. Dans les rapports publiés entre 1952 et 1963, ces insertions rendent compte des évolutions ainsi que des réformes mises en
Å“uvre et suggèrent des mesures d’amélioration. On y trouve avant tout des analyses concernant les aménagements du système de protection sociale, son harmonisation, l’application de mesures juridiques ainsi que des considérations sur les difficultés rencontrées par la Cour des comptes dans sa mission, en raison de l’hétérogénéité des organismes qui se trouvent sous son contrôle
[6]. Dans un second temps, des années 1963 à 1977, ces insertions vont systématiquement donner un bilan de la situation financière, suivi d’observations relatives à la mise en place de réformes, à la gestion de régimes spéciaux, de caisses ou de branches, et au recouvrement des cotisations. Alors que la Sécurité sociale connaît une période de déficit important entre 1964 et 1967, puis à nouveau à partir de 1974, la cour, à l’occasion de ces présentations de l’état financier du système, met en garde contre les risques des déficits pour la pérennité de celui-ci sur le long terme.
Selon nos interlocuteurs, l’impact et le retentissement de ces publications dans la sphère politico-administrative ont été très faibles. Après le premier rapport public exclusivement consacré à la Sécurité sociale, en 1952-1953, la cour aurait eu une approche insuffisamment globale de la Sécurité sociale, exerçant un contrôle relativement haché et parcellaire, qui aurait engendré des publications moins importantes que celles attendues.
Pendant les Trente Glorieuses, les objectifs de politique économique et de politique sociale apparaissent parfaitement compatibles. Les dépenses publiques de protection sociale améliorent non seulement le niveau mais aussi les conditions de vie de la population. La contribution positive de la Sécurité sociale à l’économie semble incontestée : la croissance économique des années 1950-1975 a notamment été portée par l’extension du système de Sécurité sociale qui en a réparti les fruits. Face à ce consensus, la cour, qui met l’accent, dès les années 1960, sur les dangers représentés par de trop nombreux et trop lourds déficits pour la pérennité du système, joue en quelque sorte les Cassandre : elle attire l’attention, mais elle n’est pas entendue.
• Une stratégie d’occupation des positions de pouvoir : du milieu des années 1970 à la fin des années 1980
Les insertions de la chambre sociale aux rapports annuels de la cour publiés entre 1980 et 1994 sont surprenantes : elles ne fournissent plus de présentation de la situation financière de la Sécurité sociale, ni même de l’un de ses régimes, alors que les déficits deviennent, à ce même moment, une préoccupation centrale dans les sphères politique et administrative du secteur. S’y trouvent relatés les contrôles de la gestion et des problèmes rencontrés par une branche ou par une caisse. Alors que les problèmes financiers de la Sécurité sociale se posent avec acuité à la société française, et que les gouvernements qui se succèdent se refusent à freiner les dépenses sociales et privilégient une augmentation des cotisations sociales, le fait que la cour ne se prononce pas davantage sur la situation générale du système paraît pour le moins étonnant. Pendant les années 1980, cette position, qu’elle laisse transparaître dans ses rapports, semble paradoxale au regard de la situation aggravée de la Sécurité sociale, dont la prise de conscience par le gouvernement remonte notamment à la création de la Commission des comptes de la Sécurité sociale (CCSS).
À partir du premier choc pétrolier, au milieu des années 1970, les comptes de la Sécurité sociale deviennent une préoccupation centrale. Des informations fiables les concernant commencent à apparaître indispensables. La CCSS est créée sur proposition de Simone Veil, ministre en charge de la Sécurité sociale dans le gouvernement Barre. Une attention particulière est portée à la communication et à l’explication. L’idée fondamentale à l’origine de cette commission est de clarifier les termes financiers dans lesquels doivent être prises les décisions politiques concernant le système, en rassemblant autour de ces données des représentants politiques, des représentants sociaux et des représentants de l’administration. La Cour des comptes n’est pas à l’origine de la création de la CCSS, en mars 1979, mais elle lui est liée à trois titres. En premier lieu, le développement de cette commission correspond à la prise de conscience progressive, à laquelle la cour a participé, de la nécessité de disposer de comptes fiables et transparents. En deuxième lieu, Jean Marmot, magistrat de la cour, secrétaire général de la CCSS de 1987 à 1997, a largement contribué à en faire une institution centrale, Å“uvrant pour la transparence financière et la réforme comptable des comptes de la Sécurité sociale, aux côtés de la cour. Enfin, cette commission n’est pas totalement étrangère à la cour, puisque son secrétaire général est un magistrat de cette dernière. Cette situation, d’abord de fait, est devenue de droit par une insertion dans la loi du 13 août 2004 relative à l’assurance maladie, selon laquelle le secrétaire général de la CCSS doit être nommé par le premier président de la cour.
Du milieu des années 1970 à la fin des années 1980, on constate l’engagement individuel de membres de la cour dans l’administration du secteur et dans les cabinets ministériels. Il semble qu’à partir du début des années 1980, lesdits membres ont été tentés d’aller occuper des fonctions politiques et administratives pour avoir plus d’influence sur le secteur, compte tenu du manque relatif de considération du rôle de la cour et de ses travaux. En effet, tout se passe comme si, déçus du manque d’impact de leurs productions au sein de leur juridiction administrative, les magistrats avaient pris la décision d’agir à titre individuel. Si la cour, dans son rôle institutionnel, semble effacée, certains de ses acteurs s’engagent, notamment sous l’impulsion donnée par Jean Marmot. Celui-ci a, en particulier, été directeur de la Sécurité sociale de 1981 à 1983, secrétaire général de la CCSS de 1987 à 1997, secrétaire du « comité des sages » chargé de préparer les États généraux de la Sécurité sociale en 1987. À la cour, il a contribué à former des magistrats à la chambre sociale et à faire en sorte que ces derniers effectuent des allers et retours à des postes dans la sphère politique et dans la sphère administrative du secteur sanitaire et social. Ainsi, la fin de la décennie 1970 et la décennie 1980 sont marquées par une présence significative de membres de la cour dans les cabinets ministériels et dans l’administration centrale du secteur sanitaire et social.
Devant l’échec des politiques menées, durant cette période, pour résoudre le problème du déficit de la Sécurité sociale, les différents gouvernements de la période suivante (1988-1995) vont être amenés à franchir un pas vers un nouveau paradigme pour les politiques sociales : celui du contrôle des dépenses sociales, voire de leur réduction. Un groupe d’acteurs de la cour va contribuer à faire changer les politiques de protection sociale dans le sens de la maîtrise des dépenses : les postes qu’ils occupent leur permettent en effet de porter les idées qu’ils se sont forgées au sein de leur corps et de renforcer la place et la légitimité de la cour dans le secteur, dans les réformes des années 1990. Cette phase constitue un moment stratégique important, car elle pose les jalons qui permettront l’institutionnalisation du rôle de la cour dans les années 1990 et 2000.
• Les échecs des années 1990
Dans les années 1990, deux événements marquent l’histoire de la cour dans le domaine de la Sécurité sociale : l’insertion de la chambre sociale au rapport public annuel de 1990 (dit « rapport 1990 ») et l’échec politique relatif du plan Juppé, dont les concepteurs sont, pour la plupart, des magistrats de la cour.
Tout d’abord, le rapport 1990, portant sur la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (CNAMTS), connaît un retentissement important. Il a un impact sur les pratiques de la cour qui, s’étant vue reprocher d’être allée trop loin, développe par la suite, une grande prudence dans la formulation de ses recommandations. Cependant, les insertions de la chambre sociale au rapport public de 1990 préparent la transformation du système de gouvernance de la Sécurité sociale qui s’opère dans les années suivantes.
Le plan Juppé constitue un moment charnière dans l’évolution de l’intervention gouvernementale dans le domaine, mais également dans l’histoire de l’institution. Il marque un renforcement du pouvoir de l’État au détriment de celui des partenaires sociaux et institue la première politique publique de protection sociale affichée comme telle, inaugurant de nouvelles méthodes de réduction des dépenses sociales : intervention plus directe de l’État et modèle de financement a priori des dépenses (le vote annuel d’une LFSS vise à instaurer une logique de guichet fermé, définissant a priori les ressources disponibles pour la Sécurité sociale). La LFSS multiplie les instruments de limitation budgétaire, en définissant notament des enveloppes, des plafonds et des taux d’évolution des dépenses. Ce plan constitue l’aboutissement des évolutions initiées au début des années 1990, souvent à l’initiative d’acteurs de la Cour des comptes.
En outre, deux ans plus tard, le sénateur Jacques Oudin réalise au nom de la Commission des finances un rapport sur les aspects financiers de la protection sociale (déposé au Sénat en première session ordinaire de 1992-1993). Ce rapport poursuit la remise en cause de la gestion par les partenaires sociaux et appelle l’État à prendre une part plus importante dans la gestion du système. Pour améliorer l’information du Parlement, il propose de renforcer le rôle de la cour. La loi du 25 juillet 1994 donnera suite à cette proposition en faisant obligation à la cour de produire un rapport consacré aux comptes et à la gestion de la Sécurité sociale.
Le plan Juppé et la création de la LFSS vont institutionnaliser le rôle du gouvernement et du Parlement concernant le budget de la Sécurité sociale. Or on retrouve, à l’origine du plan Juppé, des hommes de la Cour
[7]. L’échec politique de ce plan, précisément perçu comme la réalisation des positions de l’élite de la cour, pourrait avoir jeté un certain discrédit sur la capacité d’action de celle-ci dans l’ordre politique.
Cette modification des rapports de pouvoir et les réformes institutionnelles de la seconde moitié des années 1990 ont permis les réformes structurelles des années 2000 : les politiques d’activation dans le domaine de l’emploi au début des années 2000, la réforme Fillon des retraites de 2003, la réforme Douste-Blazy de l’assurance maladie de 2004. Mais dans ces dernières, la cour a joué un rôle beaucoup moins central.
• De nos jours : un rôle institutionnalisé
Au cours des années 2000, la situation prend un nouveau tournant, puisque la cour a acquis des compétences institutionnelles importantes en matière de contrôle des comptes et de participation au débat public concernant le budget de la Sécurité sociale. Mais, parallèlement, on ne trouve quasiment plus d’acteurs de la cour aux postes à responsabilité dans le champ de la Sécurité sociale, ceux-ci ayant réintégré leur juridiction administrative, pesant moins de manière directe et plus au titre de conseillers ou d’experts sur les réformes structurelles de celle-là.
Depuis le début des années 2000, la cour s’est repliée sur ses missions traditionnelles et un certain nombre de ses magistrats ont réintégré son sein. Elle n’a pas joué un rôle actif aussi central qu’auparavant dans les modifications structurelles du système de protection sociale. Depuis 2002, les postes de direction des administrations centrales ne sont plus occupés par ses magistrats. Bon nombre d’acteurs ne sont plus dans le secteur, et plusieurs sont (re)venus à la cour à partir du milieu des années 1990. Cependant, certains de ces acteurs jouent un rôle important dans la rédaction de rapports influents : par exemple, Bertrand Fragonard, qui préside le Haut Comité sur l’avenir de l’assurance maladie, Raoul Briet et Rolande Ruellan, qui ont respectivement rédigé d’importants rapports sur les retraites et sur la gouvernance de la Sécurité sociale.
Tout se passe comme si la cour n’avait plus besoin d’étendre ses moyens d’intervention sur la Sécurité sociale, devenue objet d’activité central pour elle. Rien d’incohérent avec l’histoire que nous avons présentée : apparemment déçus du manque d’écoute qui leur était prêtée durant la phase de mise en place et d’extension de la Sécurité sociale, les magistrats ont décidé d’aller agir individuellement et directement dans la sphère politico-administrative. Cette « pénétration » du secteur leur a permis d’occuper des fonctions stratégiques par lesquelles ils ont eu l’impression de peser sur les réformes de la Sécurité sociale, mais aussi de donner à l’institution la légitimité qui est aujourd’hui la sienne. Désormais dotée d’une place bien institutionnalisée et d’un rendez-vous annuel, la cour a pu se rabattre sur son rôle traditionnel et le renforcer, en particulier avec les projets de réforme comptable et de certification des comptes. Elle joue aujourd’hui pleinement son rôle d’institution supérieure de contrôle financier.
Entre recommandations et propositions de politiques publiques
La cour serait en proie au paradoxe suivant : elle a constitué un groupe d’experts qui refluent en son sein et la constituent en expert collectif, alors que son pouvoir d’agir était précisément lié à leur présence à l’extérieur. Ces personnalités qui ont fait carrière dans le secteur de la Sécurité sociale sont importantes pour le travail et les observations de la juridiction administrative parce qu’elles ont un réseau de relations, savent ce qui se passe dans les sphères politiques et administratives, connaissent les idées qui circulent dans le milieu, etc. C’est également cette caractéristique qui permet à cette dernière de se constituer en expert collectif, notamment parce qu’elle est ouverte sur l’administration. Or, si la cour semble avoir réussi à constituer sa force d’expertise collective, son ouverture sur l’extérieur ne semble plus être une réalité aujourd’hui ; d’où à la fois une certaine impossibilité d’agir comme elle l’a fait durant les décennies 1980 et 1990, et la tentation de se recentrer sur l’exercice des missions traditionnelles, avec le risque de parfois outrepasser celles-ci.
Les publications de la cour ont connu un véritable glissement : si, au départ, elles traduisaient sa simple activité de contrôle, elles contiennent maintenant de plus en plus de contributions aux débats publics, parfois difficiles à situer entre évaluation des politiques publiques et propositions de réformes. Si ce rôle d’évaluation peut constituer un atout pour peser dans le débat, il oblige la juridiction administrative à se demander jusqu’où elle doit et peut aller, avec les compétences d’expertise dont elle s’est dotée. Autrement dit, se pose à elle le problème de la frontière entre les recommandations (considérées comme les suites logiques de l’évaluation) et les propositions de politiques publiques (sa légitimité à en émettre faisant débat).
Cette difficulté est renforcée par le phénomène de retour (et même d’arrivée par la voie du tour extérieur) d’experts du secteur à la cour ; il se traduit par une « frénésie de conseilleurs »
[8] qui, selon certaines personnes interrogées, s’impatientent de ne pas être au pouvoir et dont les rapports qu’ils font pour la juridiction sont marqués par leur passage dans la sphère politique. Avec le rapport annuel, le grand corps a changé de vocation : il est passé du simple contrôle
a posteriori à l’évaluation de politiques publiques avec formulation de recommandations. Le rôle des magistrats qui reviennent du secteur et qui veulent continuer d’agir en étant à la cour (et non pas seulement informer et contrôler) pousserait parfois l’institution à dépasser une frontière délicate. Cependant la cour argue de son principe de collégialité comme garant contre les clivages partisans et les solutions de type politique qui doivent, comme ne cessent de le répéter ses membres, émaner de la sphère politique, non des corps de l’État.
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Cour des comptes, depuis 1945, « Rapports publics annuels » ; depuis 1995, « Rapports publics thématiques » ; depuis 1997, « Rapports sur l’application des lois de financement de la Sécurité sociale » ; depuis 2006, « Rapports sur la certification des comptes » ; 2006, Cour des comptes, Paris, Direction de la communication de la Cour des comptes.
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Descheemaeker C., 2005, La Cour des comptes, Paris, La Documentation française.
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Pellet R., 1998, La Cour des comptes, Paris, La Découverte, Repères.
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Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 2003, Hommage à Pierre Laroque, Paris, Association pour l’étude de l’histoire de la Sécurité sociale.
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Dupeyroux J.-J., Borgetto M., Lafore R., Ruellan R., 2005, Droit de la Sécurité sociale, Paris, Dalloz, 15e édition.
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Eymeri J.-M. 2001, La Fabrique des énarques, Paris, Economica.
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Genieys W., Hassenteufel P. et al., 1999, « L’émergence d’une élite du Welfare ? Sociologie des sommets de l’État en interaction. Le cas des politiques de protection maladie et en matière de prestations familiales (1981-1997) », rapport de recherche pour la MiRe.
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Genieys W., 2008, L’Élite des politiques de l’État, Paris, Les presses de Sciences Po.
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Hassenteufel P., 2007, « Vers une nouvelle régulation de la protection maladie en Europe ? », Idées, n° 147.
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Kessler M.-C., 1986, Les Grands Corps de l’État, Paris, FNSP.
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Palier B., 2005, Gouverner la Sécurité sociale, Paris, PUF, 2e édition.
[1]
Cet article s’appuie sur un mémoire de Master 2 réalisé en 2006-2007, à Sciences Po (« Politique et sociétés en Europe », mention « Politiques publiques »), sous la direction de Bruno Palier. Ce travail a été réalisé pour le colloque du bicentenaire de la Cour des comptes, en septembre 2007, et portait sur le rôle de la juridiction dans les réformes de la Sécurité sociale de 1949 à 2007. Nous tenons à remercier la cour pour son soutien financier et matériel à la réalisation de cette recherche.
[2]
Pour cette présentation, nous nous appuyons notamment sur l’ouvrage de Christian Descheemaeker, 2005.
[3]
La plupart des institutions supérieures de contrôle financier en Europe sont dépourvues de ce statut juridictionnel.
[4]
La collégialité fait la force de la cour selon les personnes interrogées dans cette recherche.
[5]
L’adoption du « plan comptable unique » a fait passer d’une comptabilité de caisse à une comptabilité en droits constatés, dans le souci que les comptes des organismes de la Sécurité sociale soient plus fidèles à la réalité. En améliorant les méthodes de calcul des provisions et en encourageant les évaluations nationales plutôt que les sommations des évaluations par caisse, cette réforme a permis de limiter les erreurs d’évaluation des comptes.
[6]
Thème qui débouchera sur la réforme comptable au milieu des années 1990.
[7]
Voir l’article du
Monde, daté du 17 mai 1997, de Jean-Michel Bezat et Frédéric Lemaître, qui révèle que le plan Juppé a été préparé par cinq personnes sous la direction d’Antoine Durrleman (magistrat de la cour, alors conseiller social d’Alain Juppé), avec notamment trois magistrats, Raoul Briet, Jean Marmot et Gérard Rameix, qui appartiennent également à ce grand corps d’État.
[8]
Sur les vingt acteurs qui avaient été identifiés comme faisant partie de « l’élite du
Welfare issue de la cour » dans cette recherche, seule une personne n’avait jamais travaillé pour aucun cabinet ministériel.