2008
Informations sociales
Partie 1 : Nouvelles approches, nouvelles méthodes
L’utilisation des modèles de micro-simulation dans l’évaluation ex ante des politiques
Florence Thibault
Adjointe à la responsable du département des statistiques, des prévisions et des analyses de la Cnaf.
Les modèles de micro simulation sont utilisés pour anticiper au mieux la capacité d’une réforme à atteindre l’objectif visé et évaluer son impact financier et redistributif sur l’ensemble de la population. Les travaux réalisés par la Cnaf en 2003, au moment de la mise en place de la PAJE, à l’aide de son modèle de microsimulation Myriade, en constituent une bonne illustration. Ils montrent à la fois les avantages et les limites de ces outils dans l’évaluation ex ante.
Les modèles de micro-simulation sont souvent utilisés pour évaluer les conséquences sur les individus et sur les ménages d’une réforme des politiques sociales ou familiales et la capacité de cette dernière à atteindre les objectifs assignés. Éclairage sur les options méthodologiques permettant l’élaboration des scénarios visant à faciliter les choix de politique publique...
Pour anticiper au mieux la capacité d’une réforme à atteindre l’objectif visé et évaluer son impact financier et redistributif, l’économiste dispose de plusieurs outils complémentaires. Il peut se contenter de statistiques descriptives élémentaires lorsque le public concerné est aisément repérable et que la mesure envisagée repose sur un barème simple. Par exemple, l’extension des allocations familiales au premier enfant, en métropole, suppose – en première approche – de disposer de deux informations : le nombre de ménages avec un seul enfant à charge et le montant de la prestation envisagée. Lorsqu’il a besoin d’obtenir davantage de renseignements sur les personnes visées par la réforme, l’économiste peut utiliser des données d’enquêtes ou des sources administratives (exhaustives ou représentatives) comportant les informations nécessaires (tout du moins, celles qui s’en rapprochent le plus). Ainsi, l’Échantillon national des allocataires (Ena) de la Cnaf, comportant de nombreux renseignements sur l’ensemble des prestations perçues par les allocataires des Caisses d’allocations familiales (Caf) et sur les éléments ayant permis de calculer le droit à ces prestations, est régulièrement utilisé pour conduire le genre d’exercice qui consiste à mesurer les conséquences d’une diminution des plafonds de ressources du complément familial, d’une suppression des mesures statutaires d’abattement ou de neutralisation sur les revenus d’activité, etc.
Si ces différentes sources ont des avantages incontestables qui les rendent indispensables pour de nombreuses évaluations ex ante, elles ne permettent pas de répondre à toutes les questions susceptibles de se poser dans ce genre d’exercice. D’un côté, les sources administratives sont notamment représentatives de l’ensemble des personnes gérées par l’administration concernée mais ne le sont pas de l’ensemble des ménages. De l’autre côté, les enquêtes sont souvent centrées sur un sujet spécifique et ne sont pas conçues pour appréhender le système fiscalo-social dans sa globalité. C’est pour ces raisons que de nombreuses évaluations ex ante sont réalisées à partir de modèles de micro-simulation.
Quels modèles de micro-simulation ?
Les modèles de micro-simulation sont des outils d’analyse qui permettent de simuler les effets d’une réforme sur un échantillon d’individus ou de ménages. En France, dans le domaine des politiques socio-fiscales, il existe actuellement trois modèles de ce type : Myriade, développé par la Cnaf ; Ines, élaboré conjointement par l’Insee et la Drees (ministère de la Santé, de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative) ; et Saphir, créé plus récemment au sein de la DGTPE (ministère de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi). Chacun d’eux s’appuie sur l’enquête conjointe Revenus fiscaux et sociaux (de l’Insee, la DGFiP, la Cnaf, la Cnav et la CCMSA) qui présente l’avantage d’être en population générale et de contenir de nombreux renseignements sur l’emploi des ménages enquêtés (et plus généralement sur leur formation initiale, leur parcours professionnel, leur configuration familiale…) ainsi que les déclarations fiscales à l’impôt sur le revenu fournies par ces ménages à l’administration fiscale. On recalcule, ensuite, pour l’ensemble de cette population, le montant des prestations versées et des prélèvements acquittés, ce qui implique de reconstituer systématiquement la bonne unité de calcul (l’impôt sur le revenu des personnes physiques est évalué par foyer fiscal tandis que les allocations familiales sont calculées par famille, en considérant les enfants de moins de 20 ans à charge) et de programmer la législation en vigueur. En pratique, les différents modèles ne sont pas de strictes copies, en raison des choix méthodologiques, des simplifications ou des années de référence retenus par chaque institution.
Une fois ce travail réalisé, ces outils peuvent être mobilisés pour faire des évaluations ex ante. Leur apport est caractérisé par trois effets (Legendre et al., 2001). Le premier est l’« effet de débordement ». Il a pour origine l’élargissement de la population des bénéficiaires à la suite d’une modification d’un critère d’éligibilité. Il est souvent difficile à appréhender dans les données administratives, soit parce que les nouveaux éligibles ne sont pas connus, soit parce que l’information nécessaire, pour des individus déjà connus, n’est pas disponible. Par exemple, lors des travaux préparatoires à la mise en place de la Prestation d’accueil du jeune enfant (Paje), le travail des conseillers techniques a notamment consisté à calibrer la mesure pour permettre à 80 % des familles ayant la charge d’un enfant de moins de 3 ans de bénéficier de la future prestation d’entretien : l’Allocation de base. Cette mesure correspondant à une augmentation du nombre des familles qui recevaient alors l’allocation pour jeune enfant (APJE), le futur public des familles bénéficiaires n’était pas entièrement connu des Caf. Il aurait, par conséquent, été très délicat de déterminer les plafonds de ressources adéquats à partir des bases administratives, puisque les revenus des familles potentiellement éligibles n’étaient pas tous connus. C’est donc à partir des modèles Myriade et Ines que le futur barème de la prestation a été élaboré.
Le deuxième effet est l’« effet de composition ». Il est lié à l’accumulation, pour un même individu ou une même famille, des prélèvements obligatoires et des transferts sociaux. En effet, pour résoudre diverses questions sociales, les pouvoirs publics sont en mesure de modifier les législations fiscales ou sociales. Il est aussi possible d’intervenir sur les deux législations à la fois. Afin de rendre compte de telles mesures, il faut pouvoir reconstituer les prélèvements fiscaux mais aussi les transferts sociaux pour un même individu. Par exemple, il est difficile d’établir le bilan redistributif comparé des différentes aides à la garde des jeunes enfants : ces dernières prennent la forme d’une subvention directe et d’une réduction ou d’un crédit d’impôt. Pour démêler cet enchevêtrement, il faut simuler l’ensemble de la réglementation. Un modèle de micro-simulation permet ainsi d’évaluer chacune des mesures mais aussi d’apprécier leurs effets cumulés.
Le troisième effet est l’« effet de localisation ». Imaginons, par exemple, que l’on veuille créer une aide spécifique aux bénéficiaires de l’Allocation de parent isolé (Api) pour se loger, aide qui dépendrait des ressources de l’ensemble des personnes vivant dans le logement. Cette mesure ne peut pas être chiffrée à partir des fichiers de la Cnaf, car si l’on connaît les ressources de la personne percevant l’Api, on ignore en revanche la composition du ménage et a fortiori les revenus globaux de celui-ci. Un modèle de micro-simulation qui permet de recalculer correctement chaque composante du système redistributif, en considérant l’unité de calcul adéquate, est alors en mesure de reconstituer l’environnement de tout individu : son foyer fiscal, sa famille et son ménage. Plus généralement, plus un modèle est abouti, plus sa capacité à retracer le passage des revenus individuels aux ressources disponibles de la famille ou du ménage est grande.
Un exemple : la mise en place de la prestation d’accueil du jeune enfant
La réforme projetée devait, dans le cas de la Paje, atteindre deux objectifs. Le premier était de simplifier le dispositif existant (allocation pour jeune enfant, aide familiale pour l’emploi d’une assistante maternelle agréée, aide à la garde d’enfant à domicile, allocation parentale d’éducation), en réduisant le nombre de prestations et en facilitant les démarches administratives des parents. Le second était de mieux solvabiliser les familles, afin de favoriser leur libre choix en matière de mode de garde. Les travaux conduits au moment de la mise en place de la Paje constituent une bonne illustration de l’évaluation ex ante conduite avec un modèle de micro-simulation. Ils permettent à la fois de comprendre l’intérêt pratique de ce type d’outil et d’en souligner les limites.
• Décrire correctement la situation existante avant la réforme
La première étape dans l’évaluation d’une telle mesure consiste à s’assurer que le modèle utilisé est en capacité de décrire correctement la population d’intérêt. Il s’agissait ici de connaître les familles bénéficiaires des prestations en vigueur et de savoir comment étaient gardés les enfants de moins de 6 ans. L’enquête Revenus fiscaux, qui sert de base aux modèles, n’a pas pour vocation première de fournir l’ensemble de ces informations. En particulier, elle ne renseigne pas directement sur les modes de garde choisis par les familles. Dans Myriade, il a donc fallu repérer cette population en utilisant au mieux les données disponibles. Ainsi, il a été possible de retrouver une grande partie des bénéficiaires de l’allocation parentale d’éducation en se fondant sur le calendrier d’activité des familles ayant au moins deux enfants dont l’un est âgé de moins de 3 ans.
De même, pour repérer les familles ayant eu recours à une garde collective (crèche) ou à une assistante maternelle, on a tout d’abord sélectionné celles qui avaient déclaré des frais de garde nets sur leur feuille d’impôt. Toutefois, il manquait les familles qui, n’étant pas imposables, n’avaient pas rempli la case correspondante de la déclaration fiscale, ou celles pour lesquelles le reste à charge était nul, dans les cas où la majoration d’Aide à la famille pour l’emploi d’une assistante maternelle agréée (Afeama) compensait exactement le montant du salaire net versé. Pour partie, il a donc fallu deviner quelles étaient les autres familles recourant à la crèche ou à une assistante maternelle. Les données disponibles sur le nombre de bénéficiaires de ces modes de garde et les masses financières concernées ou les études fournissant des informations sur leurs caractéristiques socio-démographiques ont été mobilisées.
Le problème était un peu différent avec la garde à domicile : on pouvait considérer que la totalité des utilisateurs bénéficiaient de la réduction d’impôt associée. La difficulté était plutôt de partager les sommes déclarées entre le salaire d’une garde d’enfant et les rémunérations des autres salariés à domicile, comme une femme de ménage.
Malgré ces inévitables approximations, les données de l’enquête Revenus fiscaux ont fourni une base assez fiable pour l’imputation des modes de garde dans Myriade. Le procédé d’imputation se fonde sur ces informations partielles et les complète par simulation, de manière à se caler sur les grandeurs agrégées observées. Si cette étape ne procède pas directement de l’évaluation ex ante, elle n’en demeure pas moins incontournable. Elle est l’occasion de dresser le bilan de la situation existante et de repérer les insuffisances de notre appareil statistique. Elle est indispensable pour vérifier l’intérêt des mesures envisagées, une fois pris en compte l’ensemble des dispositifs existants. Ainsi, le retraitement statistique opéré pour la Paje a été l’occasion de décrire la situation des moins de 6 ans en matière de garde. Ce diagnostic a pu être affiné selon différents critères, notamment le niveau de vie des enfants et la configuration familiale (Legendre et al., 2004).
Évaluation du surcoût de la Paje par rapport aux prestations antérieures : de l’estimation initiale à l’évaluation courante
L’évaluation du surcoût de la Paje revient à mesurer de combien la dépense publique est augmentée par rapport à l’ancien dispositif des prestations petite enfance. Un tel chiffrage est très important pour évaluer le budget et le financement consacrés à la mesure. Mais il peut être soumis à incertitudes, compte tenu des difficultés à produire une estimation précise, surtout si la mesure vise à modifier les comportements des familles.
Pour évaluer le surcoût de la Paje, toutes choses égales par ailleurs, il convient de raisonner en euros constants (c’est-à-dire, hors effet de revalorisation des barèmes, par opposition aux euros courants), puisque les barèmes sont revalorisés dans tous les cas (ancien et nouveau régime de prestations). Le surcroît de dépenses lié à la Paje est, depuis 2007, évalué par la Cnaf à un total de 2 milliards d’euros au terme de sa montée en charge (soit 2010), en euros constants.
Ce surcroît provient principalement :
- de l’assouplissement des conditions de ressources pour l’éligibilité au socle de la Paje (prime à la naissance ou à l’adoption et allocation de base versée aux enfants de 0 à 3 ans, sous conditions de ressources) par rapport à l’ancienne allocation pour jeune enfant (APJE). Le nombre de bénéficiaires de l’allocation de base, à la fin 2007, à savoir 1,8 million de familles, indique que l’objectif initial decouvrir 200 000 familles supplémentaires par rapport à l’ancien dispositif a été largement atteint (on estime finalement que 285 000 familles supplémentaires en ont bénéficié) ;
- des nouvelles modalités du complément de libre choix d’activité (CLCA) de la Paje par rapport à l’ancienne allocation parentale d’éducation (Ape), en particulier l’éligibilité au premier enfant et la revalorisation de la prestation pour les temps partiels ;
- des nouvelles modalités du complément de libre choix de garde de la Paje, avec un double effet sur le prix (augmentation du montant du complément et des seuils de modulation) et sur le volume (augmentation du recours à ces modes de garde du fait d’un meilleur soutien financier par la branche Famille).
- Ce montant de 2 millards d’euros de surcoût est nettement plus élevé que les prévisions officielles de l’été 2003 : dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale de 2004, il était estimé à 800 millions d’euros à terme. À l’époque, l’analyse conduite par la Cnaf tablait, elle, sur un coût, à terme, un peu plus élevé : entre 900 millions d’euros et 1,2 milliard d’euros, selon que l’on tenait compte ou non d’estimations – fragiles – de l’impact du resserrement des conditions d’activité antérieures pour le CLCA. Ces estimations étaient conduites à comportements et démographie constants.
- Au total, la révision globale de 1100 millions d’euros en euros 2003 peut se décomposer de la manière suivante :
- une révision à la hausse, de l’ordre de 200 millions d’euros, de l’effet du relèvement de 37 % des plafonds de ressources : le nombre de familles couvertes par la prime de naissance et par l’allocation de base ayant été sous-estimé à l’été 2003, qui plus est dans un environnement démographique qui s’est avéré plus dynamique ;
- une révision à la hausse de 100 millions d’euros des mesures prises sur le CLCA : le complément de rang 1 atteint globalement la cible attendue mais les économies induites par le durcissement des conditions d’activité antérieures (qui, dans les faits, n’affectent que 3 % des personnes répondant aux critères de l’Ape) étaient largement surestimées. À cela s’ajoute la prise en compte du recours plus important au CLCA à taux partiel ;
- une révision à la hausse de 800 millions d’euros au titre des prestations de garde (complément du mode de garde – CMG ; assistante maternelle et CMG garde à domicile). Une partie provient d’une sous-estimation de l’impact mécanique de la mesure (en particulier, les indemnités d’entretien versées aux assistantes maternelles rentrent dans la base de remboursement avec la Paje et cet effet était difficile à quantifier a priori). La plus grande partie procède cependant d’un effet de comportement, qui se traduit par un recours accru à la garde individuelle, de l’ordre de 7 % par an pour les gardes d’enfants de moins de 3 ans et de 1 à 2 % pour les enfants de 3 à 6 ans. Cela met, de fait, en évidence le rôle joué par les incitations financières.
• Une démarche en entonnoir
L’étape suivante constitue le cÅ“ur de l’évaluation. Le plus souvent, lorsque les administrations sont saisies pour conduire ce type d’exercice, les contours de la réforme sont connus mais de nombreuses questions restent en suspens. Les premières évaluations permettent alors de balayer le champ des possibles et d’éliminer d’emblée les projets ne satisfaisant pas au cahier des charges (en termes financiers, politiques, de ciblage du public…). Viennent ensuite des évaluations qui vont servir à choisir entre plusieurs dispositifs effectivement envisageables. Enfin, les derniers chiffrages permettent de donner le contenu précis de la réforme. Ils servent notamment à définir les barèmes qui rentreront en vigueur.
Dans la phase initiale, une démarche souvent adoptée consiste à simuler quelques scénarios basiques pour leurs vertus pédagogiques. Dans le cas de la Paje, un premier scénario avait été évoqué, avec pour perspective de verser aux familles une aide universelle d’un montant forfaitaire. Il poussait donc la logique de simplification à l’extrême : les familles auraient reçu une aide en espèces et auraient pu l’affecter librement au mode de garde choisi. En revanche, il ne se souciait nullement d’harmoniser les taux d’effort. A contrario, un autre scénario extrême privilégiait l’harmonisation des taux d’efforts des familles pour les gardes payantes. Par exemple, pour les familles employant une assistante maternelle, la participation était alignée sur celle demandée en crèche, via un complément de garde payante, modulé en fonction du revenu de la famille. Par rapport à ces scénarios polaires, la Paje constituait un intermédiaire qui bouleversait moins le paysage des prestations à la petite enfance. Premièrement, le bénéfice de l’allocation de base était élargi mais celle-ci n’était pas universelle. Deuxièmement, il n’y avait pas d’alignement de la participation des familles qui emploient une assistante maternelle sur celle des familles recourant à la crèche.
Pour chaque scénario, Myriade a été en mesure de calculer un coût brut et un coût net. Le premier correspond à la masse financière à consacrer aux nouvelles prestations envisagées pour la petite enfance. Le second intègre les économies réalisées du fait de la disparition des prestations existantes, mais également les économies ou les surcoûts induits sur les autres éléments du système redistributif. Ainsi, dès lors que la Paje avait pour objectif de mieux solvabiliser les familles en matière de mode de garde, on pouvait s’attendre à ce que les réductions d’impôt pour frais de garde diminuent, du fait d’un reste à charge moins important pour les familles. De même, une augmentation de la prestation d’entretien versée aux familles ayant la charge d’un enfant de moins de 3 ans devrait se traduire par une baisse des montants de revenu minimum d’insertion versés, puisque cette prestation est une différentielle qui comble les ressources du foyer (y compris les allocations familiales) de façon à garantir un certain niveau de revenu aux plus modestes. Le calcul de ces deux coûts est l’occasion de vérifier que la réforme respecte bien l’enveloppe budgétaire qui lui est a priori allouée et de comprendre l’existence et l’ampleur des effets induits sur les autres postes des finances publiques.
Pour établir un bilan redistributif de ces scénarios, deux approches ont ensuite été mobilisées : la variation moyenne de revenu disponible des familles selon le mode de garde et selon le niveau de vie des enfants. Myriade a montré que la Paje avantageait les familles ayant recours à des gardes individuelles payantes, puisque leur surcroît moyen de revenu mensuel était supérieur à 100 euros. Pour les familles n’ayant pas de garde payante, le gain moyen estimé était de 21 euros. Il recouvrait des différences assez marquées : certaines familles perdaient le bénéfice de l’allocation parentale d’éducation, du fait de conditions d’éligibilité plus strictes, tandis que d’autres pouvaient bénéficier du complément de libre choix d’activité dès la naissance du premier enfant. L’analyse de la variation moyenne de revenu disponible des familles selon le niveau de vie montrait qu’à comportements inchangés, la Paje avait plutôt un caractère anti-redistributif sur le champ des familles avec un enfant de moins de 3 ans, comme sur le champ des familles avec un enfant de 3 à 6 ans. Puisque la prestation faisait porter l’effort principal sur les gardes individuelles payantes et que les familles qui recouraient alors à ces gardes avaient des revenus plutôt élevés, son impact était nécessairement anti-redistributif à comportements inchangés.
Faut-il renoncer à l’évaluation ex ante ?
Dans la plupart des travaux de ce type, on évalue une réforme en supposant invariants les caractéristiques et les comportements de la population observés dans le modèle. Pour la Paje, il faut ainsi souligner que l’évaluation a été faite en considérant que le nombre d’enfants de moins de 3 ans ne changerait pas, que les données contextuelles sur le taux de chômage ou la distribution des revenus resteraient identiques et, surtout, que le recours aux différents modes de garde resterait celui observé avant la réforme. Cette hypothèse constitue une limite importante de l’exercice.
Les changements de comportement sont d’autant plus délicats à évaluer, et seraient pourtant d’autant plus intéressants à connaître que les mesures envisagées modifient l’environnement existant, notamment par des incitations financières. Par exemple, avec la mise en place de la Paje, l’aide versée aux parents d’enfants de moins de 3 ans réduisant partiellement leur activité a été très sensiblement augmentée. Un chiffrage correct aurait nécessité de connaître le nombre de nouvelles familles qui, du fait de ce changement, allaient utiliser la prestation, alors qu’elles auraient sinon continué d’exercer leur activité professionnelle à temps plein. Il aurait également fallu repérer les familles qui auraient totalement cessé leur activité avant la réforme et qui, grâce à ce changement, ont choisi d’opter pour un temps partiel. Comme, par ailleurs, le montant des autres aides à la garde des jeunes enfants a également été modifié, cet exercice était extrêmement délicat car il nécessitait d’intégrer l’impact des changements de prix relatifs de l’ensemble des modes de garde.
Face à ces incertitudes, la position de prudence consiste souvent à raisonner à comportements constants. Pour la Paje, Myriade a fait une seule exception à cette règle, concernant l’ouverture du droit au complément de libre choix d’activité au premier enfant. En effet, dans la mesure où aucune prestation équivalente n’existait avant 2004, un travail ad hoc a été mené pour repérer le mieux possible les bénéficiaires potentiels de ce nouveau dispositif.
À la fin de l’année 2007, l’essentiel de la montée en charge de la Paje était observé. Les seuls éléments qui n’ont pas encore produit tous leurs effets sont les prestations relatives à la garde des jeunes enfants, c’est-à-dire le Complément mode de garde (CMG). Il doit se substituer intégralement à l’Allocation de garde d’enfant à domicile (Aged) et à l’Afeama d’ici à la fin 2009, qui concerne désormais les enfants de 3 à 6 ans uniquement. Or, on observe que le surcoût estimé à l’époque est déjà largement dépassé. En dehors des difficultés à disposer d’une photographie initiale de qualité, amplement évoquées plus haut, et des hypothèses sur les comportements qui viennent d’être mentionnées, plusieurs autres éléments contextuels ont pu jouer – comme la prise en compte des indemnités d’entretien dans le calcul du CMG en cas d’emploi d’une assistante maternelle ou la revalorisation du statut de ces mêmes assistantes maternelles. De plus, l’ensemble de ces évaluations a été réalisé à démographie constante, alors que les années 2004 à 2006 se sont traduites par un nombre important de naissances.
Faut-il en conclure que l’évaluation ex ante ne sert à rien ? Dans un monde de connaissances imparfaites, cet exercice est incontournable. S’il ne permet pas de lever tous les problèmes, il permet d’en appréhender de nombreux, notamment parce qu’il rend compte de façon synthétique de la complexité du réel. Il permet ainsi de décrire une population particulière et de comparer ses caractéristiques avant et après une réforme éventuelle. Il rend compte des effets d’enchevêtrement des différentes composantes du système redistributif, à la fois sur le plan de l’impact budgétaire et sur celui du niveau de vie dont vont disposer in fine les individus concernés. Ce constat plaide plutôt pour une confrontation systématique des résultats obtenus par les différents modèles existants dans le cas de réformes importantes, ce qui est d’ailleurs la pratique actuelle.
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Goutard L., Pujol J., 2008, Les Niveaux de vie en 2006, Insee première, n° 1203.
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Legendre F., Lorgnet J.-P., Mahieu R. et Thibault F., 2004, « Les aides publiques à la garde des jeunes enfants : une analyse à partir du modèle de micro-simulation Myriade », Recherches et prévisions, n° 75 p. 5-20.
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Legendre F., Lorgnet J.-P. et Thibault F., 2001, « Myriade : le modèle de micro-simulation de la Cnaf », Recherches et prévisions, n° 66 p. 33-50.