Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
158 pages

p. 146 à 149
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Partie 3 : Genre et pouvoir social

n° 151 2009/1

2009 Informations sociales Partie 3 : Genre et pouvoir social

Focus - Construire l’Europe de demain avec les femmes : un enjeu démocratique

Entretien avec  Martine Lévy Vice-présidente du Lobby européen des femmes
Informations sociales - Parmi les domaines d’intervention prioritaires du Lobby européen des femmes, quelle place occupe l’accès des femmes aux postes de décision ?
Martine Lévy - La prise de décision a toujours été un thème prioritaire pour le Lobby européen des femmes (Lef), mais l’actualité la rend doublement prioritaire. En effet, pour assurer à l’Europe la croissance, l’innovation et un haut niveau de cohésion sociale visés par l’application de la stratégie de Lisbonne, des objectifs de participation tant quantitatifs que qualitatifs des femmes à la vie économique sont à atteindre. D’autre part, nous nous inscrivons dans un contexte de renouvellement des membres de la Commission européenne, de nomination pour des postes européens au plus haut niveau et dans la campagne pour les prochaines élections européennes. La Commission a créé, en juin 2008, un réseau européen pour faciliter l’accès des femmes aux postes de décision. Par ailleurs, l’accès des femmes au pouvoir économique suprême reste un point noir, davantage encore qu’au niveau politique. Peu d’entre elles sont présentes aux postes de direction dans l’encadrement supérieur des entreprises, elles sont rares dans les conseils d’administration des entreprises, quasiment invisibles dans celles cotées en bourse et aucune ne dirige une banque centrale en Europe. La situation est certes extrêmement hétérogène selon les pays, mais même lorsque les taux d’activité sont importants, les femmes sont peu nombreuses : 7 % d’entre elles dirigent des entreprises dans les nouveaux États membres, contre 1 % dans les anciens. Plus globalement, alors que nous sommes en train de construire l’Europe politique, l’absence des femmes constitue un véritable déficit démocratique. Un plus grand partage du pouvoir permettrait de lutter contre l’indifférence, voire la déception, des Européennes face à une Europe qu’elles ne perçoivent pas comme la leur car elle ne leur renvoie pas leur image d’actrices de son devenir. Il ne s’agit pas seulement d’une préoccupation numérique, mais bien plus d’une conception de la citoyenneté partagée. Pour que la politique européenne évolue, y compris au niveau social, il faut qu’elle prenne en compte la vie quotidienne des personnes. Or, comment la penser sans les femmes ? Les violences dites domestiques en font malheureusement partie et cet exemple illustre le fait que si les femmes ne sont pas présentes, certains droits fondamentaux seront peu ou pas défendus. Ainsi, nous réclamons plus de femmes dans les postes de décision parce que les Européennes constituent la moitié de la population.
I. S. - Quels sont concrètement vos moyens d’action ?
M. L. - Sur ce thème précisément, nous avons lancé une campagne, en septembre 2008 : « 50/50 Pas de démocratie moderne sans égalité femmes-hommes ! » L’idée est qu’une démocratie moderne ne l’est pas sans justice, et que l’égalité entre femmes et hommes est au cÅ“ur de cette démocratie juste. Elle est basée sur la question suivante : quelle Europe et quelle démocratie pour demain ? À quoi nous répondons : nous voulons une démocratie paritaire, mais dans tous les domaines. Bien entendu, c’est une campagne sans étiquette politique et qui se fait avec les hommes. Pour cela, nous avons, comme à notre habitude, travaillé en lien étroit avec les commissaires européens, notamment la vice-présidente, Margot Wallström, chargée de la communication. Nous nous sommes également attachées, via nos organisations membres, à mobiliser des personnalités dans les vingt-sept États membres afin d’obtenir le soutien d’hommes et de femmes dans les gouvernements, dans les assemblées et partis politiques, mais aussi parmi les artistes, les personnalités des médias, etc.
Qu’est-ce que le Lobby européen des femmes ?
Fondé en 1990, le Lobby européen des femmes (Lef) est une organisation non gouvernementale qui rassemble plus de 4 000 organisations de femmes un peu partout en Europe. Il vise à promouvoir les droits humains des femmes et l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’Union européenne (UE). Le Lef Å“uvre dans différents domaines, tels que la situation économique et sociale des femmes, les femmes dans la prise de décision, la violence envers les femmes, la diversité des femmes, etc. Il travaille principalement avec les institutions de l’UE : le Parlement européen, la Commission européenne et le Conseil des ministres. Le rôle du Lef est double : d’une part, il fonctionne comme un relais entre les organisations de femmes et les institutions et, d’autre part, il facilite le dialogue et les échanges entre les citoyen(ne)s et les responsables politiques européen(ne)s.
Comment fonctionne-t-il ?
La centaine de déléguées des organisations membres (qui regroupent 28 coordinations nationales et 19 réseaux européens) se réunit une fois par an, lors de l’assemblée générale, décide du programme d’activités et vote sur les questions financières. Elle élit, tous les deux ans, un conseil d’administration composé de 365 membres, qui élit lui-même un comité exécutif. Ce dernier représente le Lef et fait activement du lobbying en son nom lors de réunions et de conférences nationales et communautaires.
www. womenlobby. org et www. 5050democracy. eu/
I. S. - Au quotidien, en quoi consiste le travail de lobbyiste ?
M. L. - Les actions sont très diverses. L’un des premiers éléments est l’échange d’informations en articulant le niveau communautaire et le niveau national. Nous avons des correspondants dans les institutions nationales, comme le service des Droits des femmes et de l’Égalité en France : nous leur envoyons régulièrement des informations qui peuvent les amener à réagir auprès des autorités. Nous avons aussi des liens avec l’ensemble des institutions européennes. Le lobby est intégré dans les grands réseaux de la société civile, comme la Plate-forme sociale. Nous passons notre temps à « sauver » les droits quand ils sont remis en cause, à alerter la Commission que tel ou tel État ne respecte pas ses engagements, etc. Actuellement, nous nous mobilisons dans les nouveaux États membres. Nous pétitionnons, nous intervenons au niveau parlementaire, etc. L’élargissement nous a conduites à modifier notre organisation interne. Désormais, nous fonctionnons autour de groupes thématiques et non par système de motions annuelles. Concrètement, une coordination nationale propose un atelier sur un sujet qu’elle prend en charge lors de l’assemblée générale. Ensuite, nous l’envoyons aux membres pour qu’ils s’inscrivent. Pour des raisons d’organisation, cinq ateliers au maximum sont mis en place et un comité d’agrément sélectionne si nécessaire. Dans le cadre du travail mené par ces groupes, la réflexion menée doit permettre de faire émerger des pistes d’action. La coordination française pour le lobby européen des femmes (Clef) a, par exemple, proposé un groupe sur les droits reproductifs et l’avortement. Le contexte actuel s’y prête, d’autant que l’Europe n’a pas réussi, l’année dernière, à prendre une position commune lors de réunion de la Commission des droits de la femme à l’Organisation des Nations unies, la Pologne et Malte ayant fait front commun pour s’opposer aux positions défendues.
I. S. - Estimez-vous que les différences d’appréhension de l’égalité des sexes suivant les pays se ressentent également entre les associations féminines et féministes au sein du lobby ?
M. L. - Les divergences font partie de toute organisation démocratique, mais les dissonances ne portent pas sur le fond, dans la mesure où les associations membres ont souscrit à des objectifs féministes communs. Pour faire partie du lobby, il faut respecter un certain nombre de critères concernant les valeurs et le fonctionnement démocratique. L’organisation candidate soumet un dossier à un comité de sélection. Les Polonaises présentent leur candidature pour la deuxième fois… Certes, pour certaines notions, du fait de l’histoire, les positions divergent. Ainsi, dans les Pays d’Europe centrale et orientale (Peco), les organisations membres font preuve d’une certaine défiance vis-à-vis du terme « égalité ». Inversement, les positions des Européennes se sont rapprochées sur la question de la laïcité, avec l’idée que l’imbrication du politique et du religieux ne pouvait que nuire aux intérêts des femmes. Il y a quelques années encore, c’était une idée « à la française ». Puis, depuis 2006, il me semble que c’est devenu une préoccupation commune face à la montée des intégrismes religieux.
I. S. - Quelle est votre analyse de l’évolution du rôle de l’Europe en matière d’égalité des hommes et des femmes ? Continue-t-elle à jouer un rôle d’impulsion à l’égard des États membres ?
M. L. - Il y a à la fois une dynamique réelle et une avancée, même si, actuellement, il est vrai que l’on a le sentiment de stagner. Le système juridique rend la feuille de route européenne claire : il affirme le droit fondamental à l’égalité comme un droit concret. Ceci dit, l’Europe a privilégié l’emploi et la formation. Le lobby a essayé d’élargir les compétences dans le champ de la protection sociale et des services, mais c’est loin d’être satisfaisant. La dynamique européenne est le fruit d’échanges avec les États. Lorsque un nouveau droit n’est pas obtenu au niveau national, l’Europe sert de recours et de modèle, et inversement, elle-même se sert des expériences nationales pour faire des recommandations. L’Europe est donc un levier qui permet de construire une société différente. Dans le sentiment actuel de stagnation, je vois principalement – outre les contextes nationaux – une réaction de l’appareil administratif européen qui a été très bousculé dernièrement. L’élargissement a en effet bloqué l’évolution des carrières d’un certain nombre de fonctionnaires européens. Ceci conduit, à mon avis, à cette tendance à déplacer l’attention sur les hommes. La promotion de la diversité est également une façon de contourner le sujet, de ne plus tenir compte de la spécificité de la domination masculine. Nous pouvons toutefois utiliser ce contexte, notamment en tirant partie des études tendant à démontrer que la performance des entreprises s’améliore avec la présence de femmes dans la prise de décision. Nous utilisons cet argument comme une aubaine, même s’il peut paraître discutable sur le fond. Un autre sujet fait actuellement consensus au niveau européen : celui de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, même si elle n’est pensée que pour les femmes… Cela s’explique par une conjoncture semblable à celle des années 1970 : la mise en place d’une politique de la main-d’Å“uvre, un taux de natalité faible et un défaut de croissance économique. Or tout le monde sait que, sans égalité, il n’y a pas d’enfant. L’enjeu pour le Lobby européen des femmes est que tout le monde sache qu’il n’y aura pas de démocratie européenne sans égalité entre les sexes.
Propos recueillis par Sandrine Dauphin et Réjane Sénac-Slawinski
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis