Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
158 pages

p. 40 à 49
doi: en cours

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Partie 1 : Genre et pouvoir politique

n° 151 2009/1

2009 Informations sociales Partie 1 : Genre et pouvoir politique

La longue marche des femmes d’Europe centrale et orientale vers l’égalité politique

Maxime Forest Politologue, spécialisé dans les politiques publiques du genre et l’accès des femmes à la sphère politique en Europe, ses travaux portent plus particulièrement sur les nouveaux États membres de l’Union européenne. Chercheur associé au Groupe de sociologie politique européenne de l’Institut d’études politiques de Strasbourg, il contribue actuellement, au sein de l’Université Complutense de Madrid, à la coordination du projet QUING (Quality in Gender + Equality Policies), financé par la Commission européenne.
Pour les femmes des pays d’Europe centrale et orientale, les voies menant à un plein exercice de la citoyenneté politique se sont révélées escarpées tout au long des transformations qui les ont menées du socialisme d’État à l’entrée dans l’Union européenne. Cependant, les décrire comme autant de perdantes du passage à la démocratie ne convient plus, à l’heure de restituer la complexité des trajectoires des nouveaux États membres en matière d’accès des femmes au politique. Associées aux changements de régimes, puis en retrait – sinon tenues à l’écart – de l’établissement des « démocraties électorales », des femmes accèdent de nouveau à la sphère politique au sens large, à la faveur des possibilités offertes par l’adhésion à l’UE, mais également du désenchantement démocratique ayant frappé ces sociétés vis-à-vis des règles du jeu imposées par les partis.
Les citoyennes d’Europe de l’Est sont-elles les perdantes de la transition démocratique en termes d’égalité politique ? Au plan quantitatif, probablement, même si les situations sont très diverses dans chacun des pays. Toutefois, l’intégration européenne a contribué à faire de la féminisation un enjeu politique, dès lors présenté comme un gage de moralité.
Longtemps, les observateurs ont vu dans l’absence des femmes en politique l’un des traits des transitions démocratiques en Europe de l’Est (Rueschemeyer, 1994). Alors que ces dernières passaient notamment par une refonte du contrat social et par la référence à d’autres conceptions de la justice sociale que celles ayant eu cours sous les régimes de type soviétique, nul mouvement de femmes d’ampleur ne vint en contester les conséquences sociales les plus négatives sur le terrain politique. Le contraste saisissant offert par les assemblées démocratiques élues depuis 1989 par rapport aux « chambres d’enregistrement » unanimement désignées sous le communisme, où les femmes occupaient entre un cinquième et un tiers des sièges, vint renforcer ce constat selon lequel les femmes comptaient, du point de vue de l’exercice de leur citoyenneté, au nombre des « perdants » de la transition. Or un tel raccourci ne restitue nullement la complexité des trajectoires des nouveaux États membres de l’Union européenne (UE) en matière d’accès des femmes au politique.
Présentes, les femmes le furent lors d’événements révolutionnaires qui précipitèrent la chute des régimes communistes, leur contribution s’amenuisant dès lors que se consolidaient des « démocraties de partis ». Certes, l’absence de mouvements de femmes comparables à ceux ayant éclos en Amérique latine (Jaquette et Wolchik, 1998) lors des précédentes vagues de transition se perpétua après 1989, mais elles furent en revanche nombreuses à traduire leur engagement civique au sein de la sphère associative. Enfin, les pays ayant rejoint l’UE depuis 2004 présentent des niveaux de féminisation de la vie politique contrastés. Si, en moyenne, leurs législatures nationales comptent parmi les moins féminisées des Vingt-Sept, leurs délégations au Parlement européen, composées pour plus d’un tiers de femmes, soulignent l’existence de changements profonds, qui appellent un bilan plus nuancé.
 
La représentation politique des femmes sous le socialisme
 
 
Les assemblées désignées dans les démocraties populaires ne sauraient servir de contre exemple à la situation depuis 1989, dans la mesure où les niveaux élevés de féminisation y relevaient d’une ingénierie sociale et d’une conception de la représentativité sociale s’appuyant sur des groupes déterminés de citoyens : ouvriers, paysans, jeunes, femmes, intellectuels, etc. Alors même que les prérogatives de ces institutions privaient les femmes de tout levier politique, leur sous-représentation au sein des partis exerçant le monopole de l’activité politique et les avantages matériels attachés à l’exercice des positions hiérarchiques au sein de ces organes valaient aux députées d’être principalement recrutées dans les rangs de la classe laborieuse. Ainsi, dans la Tchécoslovaquie des années 1970, moins d’une élue sur dix était titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur, contre la moitié de leurs collègues masculins [1]. En conséquence, les femmes en vinrent à incarner l’image de ces élus dociles, façonnés par le régime. D’autre part, en dépit de ces traits communs, les régimes de type soviétique accordaient une importance variable à la représentation des femmes, n’appliquant pas toujours les quotas modelés sur l’exemple soviétique, ou bien avec des seuils compris entre 20 % et 35 %. Surtout, chaque velléité de restituer à ces assemblées une part d’autonomie lors des phases de libéralisation, se traduisait par un reflux de la présence des femmes. Il n’en reste pas moins que l’abolition de ces dispositifs, avant même les premières élections libres, inaugurait une pratique de la démocratie fondée sur une méritocratie électorale arbitrée par les états-majors des partis.
 
La démocratie sans les femmes
 
 
Pourtant, en mobilisant bien au-delà de secteurs précis de la société, dans le cadre de mouvements relativement ouverts, les événements du tournant des années 1989-1990 avaient permis l’ample participation des femmes aux changements de régime. Cependant, rare parmi les « acteurs stratégiques » qui emportèrent la décision, leur présence reflétait leur inégale contribution aux mouvements sociaux, culturels ou plus rarement politiques des « sociétés secondes » [2], dans les années 1970-1980. Nombreuses, par exemple, à la base d’un mouvement de masse tel que Solidarnosc en Pologne, les femmes étaient en revanche absentes de ses organes stratégiques, et sous-représentées au sein d’initiatives plus confidentielles, à l’instar de la Charte 77 en Tchécoslovaquie [3]. Leur participation aux phases de transition démocratique fut par ailleurs circonscrite à certains aspects de la mobilisation, tels que la communication ou les tâches d’organisation. Les premières étapes du remplacement des anciennes élites politiques au pouvoir, avant même les premières élections libres, traduisirent cette division sexuelle du travail politique. Cooptées par des pairs masculins soucieux de souligner la représentativité sociale du changement démocratique, elles étaient en revanche rares à investir délibérément un espace encore discrédité par la nature anti-démocratique des institutions.
Plus encore que l’organisation de scrutins ouverts, c’est le monopole de la compétition et de l’offre politiques par des partis hiérarchisés, sur le modèle des démocraties de l’Ouest, qui marqua l’absence des femmes dans le processus de construction des nouvelles démocraties. Autrement dit, ce sont les instances partisanes qui définirent l’ensemble des propriétés sociales les plus pertinentes pour accéder aux mandats dans les conditions d’une « démocratie de marché ». Calquées sur celles de l’entrepreneur économique individuel (capacités d’adaptation, de leadership, assurance conférée par le bénéfice matériel tiré des possibilités offertes par le passage à l’économie libérale), ces qualités n’en étaient pas moins d’abord identifiées comme masculines. De fait, au début des années 1990, les taux de féminisation des organes législatifs postcommunistes étaient partout inférieurs à 10 % [4].
 
Le règne sans partage de l’homo economicus
 
 
Le monopole de l’offre s’opéra parallèlement à un processus de sélection des ressources politiques. Une situation pour partie imputable à la structure genrée des capitaux scolaires et professionnels (la sur-représentation des femmes dans des professions requérant des compétences moins monnayables dans un système capitaliste, d’où leur absence durable aux postes de management économique), ainsi qu’aux stéréotypes sur les rôles sexués, d’autant plus présents dans des sociétés tenues à l’écart du « féminisme de la seconde vague » par quarante années de division entre blocs (Havelková, 1997).
Jusqu’au milieu des années 1990, la définition des « règles du jeu » s’est par conséquent opérée aux dépens des femmes, les premiers constats posés dans les sociétés d’Europe centrale à propos de leur sous-représentation politique n’ont pas manqué de mettre en avant l’âpreté des jeux politiques, tout en faisant écho à la résurgence de discours normatifs prescrivant aux femmes un rôle fondamental… dans la sphère privée.
 
L’émergence du thème de la féminisation
 
 
Rapidement, toutefois, les « vertus » politiques inspirées de la sphère de l’économie privée vont aiguiser la méfiance du public envers ses représentants. Souffrant déjà d’un crédit limité lors de leur (re-)fondation à l’aube de la décennie, les institutions parlementaires voient celui-ci encore rogné par la multiplication des scandales de corruption et par le caractère relatif des clivages idéologiques. Nourrie par un climat de défiance plus large envers les principales institutions sociales et par les conséquences des thérapies économiques plus ou moins brutales infligées aux sociétés en transition, cette situation contribue à populariser le thème de la féminisation du politique comme antidote aux dérives de la démocratie de partis. Cette lecture, qui se fonde sur une catégorisation non moins normative des identités sexuées, trouve par ailleurs appui sur la promotion, au niveau international, de l’accès des femmes à la prise de décision. Dans plusieurs pays, la IVe conférence mondiale des femmes, à Pékin, en 1995, marque ainsi le début d’un intérêt jamais démenti des médias et du public pour l’argument de la féminisation, à travers celui de la « politique autrement », achevant de lui conférer une place de choix dans le débat public.
Le milieu des années 1990 voit également la disqualification (souvent provisoire) des partis sortis vainqueurs du processus de « sélection des ressources » opéré lors de la transition, au bénéfice des formations de gauche, souvent issues des ex-partis communistes. Recrutant au-delà des viviers privilégiés par les formations libérales et, à certains égards, plus favorables à l’accès des femmes aux fonctions publiques, notamment du fait des traits hérités de la période antérieure par certains d’entre eux [5], leurs victoires électorales amorcent la hausse des niveaux de féminisation.
Toutefois, cette évolution ne se traduit nullement par l’émergence d’un débat contradictoire et argumenté sur la contribution des femmes à la qualité de la démocratie. Au contraire, le cadrage de ces discussions, soit la manière dont le problème est diagnostiqué, s’opère fréquemment en référence à des conceptions stéréotypées des rôles sociaux attribués à chaque sexe et à des expériences historiques nationales quant à la présence des femmes dans l’espace public. En dépit d’éléments communs, il n’est donc pas possible de proposer un cadrage unique pour l’ensemble de ces discussions.
 
Le poids du passé en République tchèque
 
 
Les débats menés en République tchèque depuis le milieu des années 1990 pointent la difficulté des acteurs politiques et des observateurs à s’affranchir d’une référence, forcément négative, aux quotas pratiqués sous l’ancien régime. À cela s’ajoutent des usages contradictoires de la référence à un « égalitarisme tchèque », pour caractériser une société historiquement constituée autour des valeurs d’une large classe moyenne, mais tendant à niveler les différences individuelles et de statuts. Cette situation fait peser sur les termes mêmes de la discussion des contraintes discursives que ne vient lever aucun changement de paradigme comparable à celui poursuivi par les paritaristes françaises pour faire sauter les verrous du même type, imposés par la référence à « l’universalisme républicain » (Sénac-Slawinski et Forest, 2004). Ces contraintes, qui s’appliquent à la plupart des acteurs d’un débat dans lequel les féministes peinent à faire valoir leurs arguments, perçus comme « importés », expliquent en partie une situation où, en dépit du soutien massif du public à la féminisation du politique, les partis demeurent frileux à l’heure de capitaliser dans les urnes l’image de renouveau qui lui est associée. Alors que la présence des femmes en politique plafonne autour de 15 % depuis le milieu des années 1990, la République tchèque offre donc un contraste saisissant entre la présence durable de cet enjeu dans le débat public et l’inertie très forte des structures politiques.
 
Des enjeux nationaux spécifiques
 
 
Quant à la Pologne, elle présente le cas d’un débat dominé par les enjeux reproductifs (contraception, avortement) et de la défense du modèle familial traditionnel (Wator, 2005). En effet, interroger la place des femmes en politique et réviser la balance des pouvoirs entre les sexes y est perçu comme une menace pour le pesant statu quo établi, depuis le début des années 1990, autour de la question de l’interruption volontaire de grossesse (Heinen, 1993). Le lien délibérément maintenu par les formations les plus conservatrices entre la problématique de la féminisation et d’autres aspects plus conflictuels des « politiques du genre » concourt ainsi à expliquer l’échec répété des propositions visant à instaurer progressivement la parité dans un pays où la part des femmes à la Diète n’excède pas 20 %, depuis le milieu des années 1990. La déroute de la social-démocratie et la polarisation du champ politique autour d’un parti très conservateur et d’un autre guère investi sur les questions de société sont venues parfaire cette situation de blocage, contribuant à l’émergence d’initiatives hors du champ traditionnel de la politique partisane, à l’image du Parti des femmes (Partia Kobiet) en 2007.
La Hongrie, qui compte parmi les lanternes rouges de l’UE en matière d’accès des femmes aux mandats nationaux, illustre également le rôle des partis dans la mise à l’ordre du jour du problème. Dans le cadre d’un système électoral complexe et peu favorable aux candidates, les partis de la droite conservatrice et populiste ont ainsi teinté cet enjeu de références au rôle familial des femmes comme garantes du devenir national. Dans une société où une part du débat public s’est cristallisée autour de la présence de larges minorités en Hongrie et de celle de nombreux nationaux hongrois à l’extérieur des frontières, la lutte contre les discriminations et l’application éventuelle de mesures positives demeurent étroitement associées à la « question nationale », dont elles peinent à s’émanciper (Goven, 2000).
Tandis qu’en Slovaquie prévaut une situation dans une certaine mesure comparable, en Estonie et en Lettonie, c’est la présence de minorités russes, représentant 20 % à 30 % de la population, qui pèse sur le diagnostic de la sous-représentation des femmes. Toute politique visant à accroître leur part au sein des institutions se heurte au précédent d’une politique de quotas réservés à la minorité russe dans son accès à la citoyenneté (Novikova, 1995). Dès lors, la féminisation du politique ne peut être envisagée que comme le produit d’une évolution naturelle des structures sociales, et non l’objet d’une action positive. Une lecture qui trouve appui sur l’augmentation de la part des femmes dans la prise de décision et que résume cette responsable lettone : « En Lettonie, nous comptons environ 20 % de femmes au Parlement. Nous n’avons pas de système de quota, car nous croyons profondément que les personnes sont élues sur la base de leurs compétences professionnelles. […] Notre président est une femme, de même que la présidente du Parlement, ainsi que la ministre et la présidente de la commission des Affaires étrangères. Ceci n’a rien à voir avec un quelconque conflit de genre qui nous opposerait aux hommes, mais avec le développement de notre société » [6]. En revanche, en Lituanie, le problème de la sous-représentation des femmes a fait l’objet d’une formulation spécifique dans le débat public, notamment grâce à l’action du groupe inter-partisan de députées mis en place à la Chambre. Toutefois, si celui-ci a enregistré quelques succès dans le soutien apporté à la transposition des directives européennes dans le domaine de l’égalité, il n’a pas trouvé le consensus nécessaire à l’adoption de quotas de listes (Matonyte et Krupavicius, 2003).
 
La Slovénie : un bon diagnostic mais un traitement inefficace
 
 
Lorsque la Slovénie s’est émancipée de la tutelle yougoslave, l’héritage du « nouveau féminisme », né dans les années 1980 au sein même des ligues communistes croate et slovène, a contribué à intégrer l’enjeu de la présence des femmes aux débats sur l’indépendance. Si, là encore, le rôle dévolu aux femmes dans la construction nationale n’a pas été absent, c’est toutefois une approche intégrée des « politiques des femmes » qui s’est progressivement instituée, dans un pays où leur représentation s’est durablement établie autour de 12 %. C’est d’abord sur le terrain des partis, puis sur le terrain législatif, que s’est inscrit le traitement de cette question. Dans un système où la proportionnelle se résume, dans la pratique, à un vote majoritaire, un consensus s’est peu à peu dégagé en faveur d’actions positives (Antic Gaber, 2003). Une fois leur principe admis, au terme d’une révision de la Constitution, des quotas progressifs visant la parité ont été inscrits dans la loi électorale, d’abord pour les Européennes, permettant l’élection d’une délégation à 40 % féminine en 2004, puis à l’occasion des municipales de 2006, au cours desquelles le quota de 20 % a permis d’élire 21 % de conseillères municipales au lieu de 12 %. En revanche, pour les législatives de septembre 2008, auxquelles s’appliquait pour la première fois un quota de 25 % (devant être porté à 35 % lors du prochain scrutin), seuls 13,3 % des sièges (contre 12 % en 2004) sont revenus à des femmes, la faute à l’octroi de circonscriptions ingagnables à nombre de candidates (Lokar, 2008).
 
L’impact direct du « passage à l’Europe »
 
 
La perspective de leur intégration au sein d’un ensemble géopolitique a en quelque sorte « constitutionnalisé » l’égalité hommes/femmes dans ses traités, et ainsi ouvert un nouveau chapitre des politiques d’égalité dans les Pays d’Europe centrale et orientale (PECO) (Forest, 2006b). À compter de la fin des années 1990, les dispositions juridiques de même que les organes veillant à ce principe se sont multipliés dans la région. Du fait de la conditionnalité forte posée aux élargissements de 2004 et 2007, l’ensemble des pays candidats se sont dotés de plusieurs outils, sous la forme de commissions parlementaires à l’égalité, de commissions consultatives, d’ombudsmen ou de lois générales anti-discrimination.
Encore une fois, les contextes nationaux se sont révélés déterminants pour la nature de ces outils. Ainsi, les lois anti-discrimination soumises en Pologne ou en République tchèque ont été retoquées à plusieurs reprises, faute de la présence d’amples minorités nationales justifiant une pression forte de la part de la Commission européenne. À l’inverse, là où de telles communautés existaient, comme en Slovaquie, en Hongrie ou chez les deux derniers entrants, les lois adoptées sous la pression communautaire se sont fréquemment focalisées sur l’appartenance ethnique. De même que le rôle assumé par les milieux académiques ou par les groupes féministes, de tels aspects éclairent les trajectoires empruntées par les nouveaux États membres en vue de réduire les inégalités.
Quand bien même celles-ci illustrent combien intégration européenne ne rime pas nécessairement avec convergence, il demeure que dans certains pays l’impact du contexte de la pré-adhésion à l’UE aura directement influé sur le débat, voire sur l’accès des femmes au politique. De fait, l’Europe et la perspective de l’adhésion donnent matière à des usages de la part des entrepreneurs politiques tels que les partis (Neumayer, 2006). Dans plusieurs pays de la région, des groupes de femmes, voire quelques mouvements politiques outsiders, se sont saisis de cet enjeu pour souligner l’obligation faite aux pays candidats de lutter contre les discriminations, sans que cela ne conduise les principales forces politiques à revoir les « règles du jeu » au bénéfice d’une féminisation accrue. En revanche, en Bulgarie comme en Roumanie, un lien direct a été posé entre la présence des femmes en politique et la perspective de l’adhésion, repris par des acteurs centraux du jeu des partis.

L’évolution de la féminisation des chambres basses,1990-2008
Agrandir l'image Pays 1990 1995 2000 2008 Bulgarie 8,...
Pays 1990 1995 2000 2008 Bulgarie 8,80 % 10,80 % 26,20 % 20,80 % Estonie 7,10 % 12,50 % 17,80 % 20,80 % Hongrie 7,25 % 11,10 % 9,80 % 10,40 % Lettonie 8,00 % 8,00 % 21,00 % 19,00 % Lituanie 7,10 % 16,80 % 10,60 % 22,00 % Pologne 9,60 % 13,00 % 20,20 % 20,20 % Rép. tchèque 7,30 % 15,00 % 17,00 % 15,50 % Roumanie 3,60 % 7,30 % 10,70 % 11,50 % Slovaquie 7,30 % 14,70 % 19,30 % 16,00 % Slovénie - 7,80 % 13,30 % 12,30 % Source : commissions éléctorales.

Alors que la sous-représentation des femmes n’avait, jusqu’alors, nullement constitué un enjeu majeur, la défiance des citoyens bulgares envers leurs élites politiques et un niveau élevé de corruption à même de favoriser l’émergence du thème des « femmes-recours », conjugués à une conjoncture électorale inédite rendirent possible, en 2001, l’entrée au Parlement de 26 % de femmes (contre 10 % précédemment), majoritairement issues d’une coalition associant un parti des femmes au mouvement de l’ancien monarque, Siméon de Saxe-Cobourg Gotha. En 2005, la déroute de ce dernier engendra une baisse notable de la proportion de femmes (20,8 %), sans pour autant ramener la Bulgarie aux niveaux antérieurs, le thème de la féminisation ayant été repris par d’autres partis à l’approche de l’adhésion. Vainqueur des élections européennes de 2007, le mouvement baptisé Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB) met ainsi explicitement en avant la participation des femmes dans un discours axé sur la lutte anti-corruption, sur laquelle il joue sa crédibilité aux yeux de l’UE [7].
En Roumanie également, le contexte de l’adhésion à l’UE ainsi que les usages électoralistes de la lutte contre le clientélisme ont accru la politisation de l’enjeu de l’accès des femmes aux mandats. Tandis que les élections législatives de 2004 s’étaient soldées par un taux de féminisation de 11,5 %, la campagne européenne de 2007 a été précédée d’une surenchère inédite des deux principaux partis sur les thèmes de l’égalité et de la nécessité de « féminiser pour moraliser » [8], permettant l’élection d’une délégation féminisée à hauteur de 30 %.
 
Les eurodéputées, une génération spontanée ?
 
 
D’une certaine manière, la soixantaine d’eurodéputées issues des PECO élues depuis 2004 incarne l’ensemble des transformations ayant affecté l’accès des femmes à la citoyenneté ces vingt dernières années. À l’exact opposé des élues des assemblées du communisme, elles présentent des niveaux de formation et d’expérience supérieurs à ceux de leurs collègues masculins, mais aussi de l’ensemble de leurs homologues des anciens États membres. En 2008, 91 % d’entre elles disposaient d’un diplôme de niveau master et près de la moitié (44 %) d’un doctorat. Dans le même temps, plus d’un cinquième d’entre elles avait auparavant eu rang de ministre ou de secrétaire d’État dans leur pays respectif, et 40 % avaient exercé au moins un mandat national [9]. Ces différentes formes de capitaux politiques, les candidates ont pu les faire valoir dans le cadre d’élections européennes organisées au niveau national. Sur les marchés politiques « domestiques », la désignation au Parlement européen constitue encore, en effet, un enjeu de second ordre.
En revanche, les profils mêmes des élues rappellent toute la complexité des trajectoires empruntées pour sortir du socialisme d’État. Davantage marquées à droite que leurs consÅ“urs d’Europe occidentale, les eurodéputées de l’Est ne se muent pas ipso facto en zélatrices des politiques d’égalité de l’UE. À ce titre, on se souvient de la désignation très controversée de la députée chrétienne démocrate (et militante pro-life) slovaque Anna Zaborska à la tête de la Commission à l’égalité des chances, en 2004. À l’inverse, les élues les plus sensibles à la thématique de la lutte contre les discriminations illustrent l’originalité des parcours des nouvelles entrantes, à l’image des premières eurodéputées d’origine Rom, élues en Hongrie, ou de cette membre tchèque de la Commission à l’égalité des chances, auteur de plusieurs publications sur le sujet et ancienne lauréate de l’École supérieure de marxisme-léninisme à Moscou.
***
Jadis porteuse de quelques désillusions, la contribution des femmes au fonctionnement des démocraties récentes d’Europe centrale invite aujourd’hui à tenir pleinement compte de la diversité des trajectoires nationales en matière d’accès des femmes au politique et de l’impact de la dimension européenne. Ceci afin de mieux évaluer cette contribution à l’aune de la longue marche accomplie depuis le passage de ces pays à la démocratie jusqu’à leur intégration à l’Union européenne.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Antic Gaber M., 2003, « Factors Influencing Women’s Presence in Slovene Parliament », in Matland R. et Montgomery K., Women’s Access to Political Power in Post-Communist Europe, New York, Oxford University Press, p. 267-84.
·  Forest M. et Sénac-Slawinski R., 2004, « Contextes et arguments comparés des débats sur la participation politique des femmes en France et en République tchèque », Transitions, vol. XLIV, n° 1, Bruxelles, ULB, p. 59-79.
·  Forest M., 2006a, « Les transferts institutionnels à l’usage des politiques du genre en Europe centrale », Revue internationale de politique comparée, vol. XIII, n° 2, p. 259-278 ; 2006b, « L’européanisation des “politiques du genre” dans les nouveaux États membres d’Europe centrale », Politique européenne, n° 20, p. 99-119.
·  Goven J., 2000, « New Parliament, Old Discourse ? The Parental Leave Debate in Hungary », in Gal S. et Kligman G., Reproducing Gender : Politics, Publics and Everyday Life after Socialism, Princeton (NJ), Princeton University Press, p. 286-306.
·  Havelková H., 1997, « Transitory and Persistent Differences : Feminism East and West », in Kaplan C., Keates D. et Scott J. W., Transitions, Environments, Translations. Feminisms in International Politics, New York, Routledge.
·  Heinen J., 1993, « Le poids du passé sur un présent incertain. L’exemple de la Pologne et de l’ex-RDA », in Heinen J. et Gautier A., Le sexe des politiques sociales, Paris, Côté femmes, p. 171-186
·  Jaquette S. et Wolchik. S., 1998, Women and Democracy : Latin America and Central and Eastern Europe, Baltimore, John Hopkins University Press.
·  Lokar S., 2008, « CEE Network for Gender Issues for the SEE », rapport en ligne, http:// www. europeanforum. net/ news/ 544 (lien au 8 octobre 2008).
·  Matonyte I. et Krupavicius A., 2003, « Women in Lithuanian Politics : From Nomenklatura Selection to Representation », in Matland R. et Montgomery K., op. cit., p. 81-104
·  Neumayer L., 2006, L’enjeu européen dans les transformations postcommunistes, Paris, Belin.
·  Novikova I., 1995, « Women in Latvia Today. Changes and Experiences », Canadian Women Studies, vol. 16, n° 1, p. 27-31.
·  Rueschemeyer M., 1994, Women in the Politics of Postcommunist Eastern Europe, New York, Armonk.
·  Wator M., 2005, « Les femmes polonaises face aux turbulences des politiques familiales et du marché », Informations sociales, n° 124, p. 126-133.
 
NOTES
 
[1]D’après les archives parlementaires du Parlement de la République tchèque. Données recueillies dans le cadre d’une thèse à l’Institut d’études politiques de Paris.
[2]Pour reprendre l’un des labels alors popularisés afin de désigner l’existence d’une sphère d’activités hors du contrôle direct de l’État et du Parti.
[3]Tandis que Solidarnosc comptait plus de 10 millions de membres avant son interdiction, la Charte lancée en janvier 1977 ne rassembla que quelques milliers de signataires, qui s’exposaient individuellement à la répression.
[4]Voir tableau page 46.
[5]Tels qu’une base relativement importante, permettant le développement de trajectoires militantes. De plus, la conversion des anciens partis uniques à la social-démocratie est souvent passée par l’adoption de quotas (25 % à 30 % de femmes aux échelons internes du partis), recommandés par l’Internationale socialiste.
[6]Citée in The World of Parliaments, Union interparlementaire, n° 13, avril 2004.
[7]Fondé en décembre 2006, le GERB a d’emblée remporté le scrutin européen de 2007, envoyant siéger cinq eurodéputés, dont trois femmes. En juillet 2008, le parti a fondé une Union des femmes. À l’occasion du congrès fondateur, le leader du parti et actuel maire de Sofia, Boyko Borisov, a adressé un hommage aux femmes, qui « travaillent plus dur, sont plus disciplinées et moins corrompues que les hommes », ajoutant qu’il s’agissait là de la raison pour laquelle il comptait cinq adjointes à la municipalité de Sofia, et trois eurodéputées. Le discours du GERB sur la participation des femmes à la prise de décision voisine cependant avec la mise en exergue du rôle pilier de la famille dans la société. À cet égard, la lutte contre les violences domestiques tout comme la dénonciation d’autres socio-pathologies imputées aux hommes y prennent des accents hygiénistes. Cf. la dépêche du 13 juillet 2008, www. novinite. com (accès au 13 juillet 2008).
[8]Illustrant ce lieu commun, la commission d’arbitrage pour l’intégrité morale du Parti social-démocrate comptait, en 2007, 34,5 % de femmes, deux fois plus que le Conseil national du parti. Chiffres de la section féminine : http:// www. organizatiadefemeipsd. ro/ documente. php (accès au 3 avril 2008).
[9]D’après les données collectées dans le cadre d’une enquête en cours.
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D’après les archives parlementaires du Parlement de la Répu...
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Tandis que Solidarnosc comptait plus de 10 millions de memb...
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Tels qu’une base relativement importante, permettant le dév...
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Citée in The World of Parliaments, Union interparlementaire...
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Fondé en décembre 2006, le GERB a d’emblée remporté le scru...
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Illustrant ce lieu commun, la commission d’arbitrage pour l...
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D’après les données collectées dans le cadre d’une enquête ...
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